IV
Un grand nombre de chevaliers briguaient l’amour de la dame de Martigues, et jusqu’alors aucun n’avait été traité par elle de manière à décourager ses rivaux. La comtesse agissait ainsi par adresse ; car sa beauté et son esprit étaient ses seules ressources pour s’assurer les protecteurs que sa situation lui rendait nécessaires.
Elle était née en Syrie. Son père, l’un des émirs de Damas, trouva la mort en combattant contre les chevaliers chrétiens, lorsqu’elle était encore au berceau ; et sa mère, sur le point d’être égorgée par de farouches soldats, dut la vie au seigneur de Martigues. La beauté de l’étrangère frappa le comte Raymond, alors dans une grande jeunesse ; il demanda qu’elle et son enfant fissent partie du butin qu’on lui destinait, et c’est de cette manière que la dame de Martigues avait été amenée en Europe.
Sa mère inspira un violent amour à son libérateur.
Il venait souvent, dans la retraite où il l’avait confinée, la presser de renoncer à sa fausse croyance, et de répondre aux sentimens qu’il avait pour elle ; mais elle le refusait obstinément ; les dévastateurs de son pays lui étaient odieux, et sa croyance lui devenait plus chère à mesure qu’elle souffrait pour elle. Le sire de Martigues, la voyant persévérer dans ses erreurs, s’effrayait de l’amour qu’elle lui inspirait, et croyait, en l’aimant, risquer son salut éternel. Esclave des impétueuses passions qui se combattaient dans son âme, il s’abaissait souvent aux larmes et aux prières pour toucher le cœur de sa captive ; et d’autres fois, se livrant aux transports de la plus ardente colère, il lui faisait d’horribles menaces.
La pauvre femme n’eut pas long-tems à souffrir les persécutions du maître que lui avaient donné les hasards de la guerre. Elle mourut peu après son arrivée en France, en implorant le seigneur de Martigues pour l’orpheline qu’elle laissait sans appui sur la terre.
Le désespoir du comte fut proportionné à l’amour qu’il avait ressenti pour l’étrangère. Il fit élever l’enfant qu’elle lui avait légué avec de grands soins, et dans les principes d’une piété sévère. Les personnes chargées d’instruire Almaïde (c’était le nom de la petite étrangère) cherchèrent à lui inspirer une horreur extrême pour la religion de ses parens ; mais on ne parvint qu’à remplir son âme d’incertitudes et de doutes. Enfin voyant qu’on lui en faisait un crime, elle ne les manifesta plus, et parut toujours persuadée de ce qu’on exigeait qu’elle crût, soit pour se dérober à des instructions qui la fatiguaient, soit même pour se soustraire à des punitions sévères. C’est ainsi qu’elle prit l’habitude de dissimuler ses véritables sentimens, chaque fois que son intérêt l’exigeait, et que, sans diminuer la violence de son caractère, cette contrainte lui apprit à en réprimer les mouvemens impétueux.
Elle avait seize ans lorsque le comte la revit. Sa beauté, qui rappelait en l’effaçant celle de sa mère, produisit une vive impression sur le comte : il ne tarda pas à brûler aussi pour elle d’une ardente passion, car son âme ne connaissait pas les sentimens paisibles : les scrupules de sa conscience ne s’opposaient point à ce nouvel amour. Son âge, quoique éloigné de celui de la jeune fille, n’était point un obstacle à ce qu’il en fût aimé ; il était beau encore, et pouvait prétendre à inspirer de l’amour. Il compta sur celui d’Almaïde, et devint son époux.
Il l’avait rendue maîtresse de ses immenses richesses ; mais, depuis sa mort, ses parens ne voyaient qu’avec indignation une étrangère posséder les biens qu’ils pensaient devoir leur revenir. L’habileté de la comtesse triompha du pouvoir de ses ennemis ; elle se fit des appuis des plus puissans d’entr’eux. De ce nombre était Josselin, seigneur de Crécy, qui se déclara hautement l’appui de la belle veuve, mais dans l’espoir de remplacer l’époux qu’elle avait perdu. Almaïde, sans faire de promesses formelles, ne détruisait point l’espoir du chevalier, quoiqu’elle ne fût pas néanmoins dans l’intention de le réaliser. L’amour seul pouvait désormais la décider à sacrifier de nouveau sa liberté ; et elle n’en ressentait point pour le seigneur de Crécy, ni pour aucun de ceux qui cherchaient à lui plaire. Roger, timide et craintif, osait à peine l’entretenir ; mais elle l’y encourageait par des regards pleins de douceur, et par mille propos affectueux. Le soir du jour où il avait été armé chevalier, comme elle se trouvait près de lui, elle lui rappela les engagemens qu’il venait de contracter, et ajouta de sa voix enchanteresse :
« Un loyal, et preux chevalier, comme vous le serez sans doute, ne manque point à ses sermens ; je suis faible, étrangère ; et si un jour j’avais besoin de votre appui, je pourrais donc le réclamer ? »
« Ah ! Madame, s’écria Roger. » Elle sourit, et, le regardant de cet air qui gagnait si facilement les cœurs,
« Je compte sur vous, dit-elle. »