‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 31 sur 36 · XXXI

XXXI

La comtesse avait facilement deviné quel était l’hermite dont Roger avait reçu les secours ; sa jalousie dès lors ne lui laissait pas un instant de repos ; elle pensait sans cesse au peu de distance qui séparait son amant de sa rivale, à l’empressement que Roger témoignait de retourner à l’hermitage. Il allait prendre peut-être l’habitude de ces dangereuses visites, et laisser ainsi se développer dans son cœur le penchant déjà trop vif qui l’entraînait. Ne pouvant supporter cette idée, la comtesse résolut de soustraire Alise aux regards du chevalier, et de se rendre maîtresse absolue du sort de la jeune baronne : non pas qu’elle eût l’intention de le rendre misérable, elle aurait au contraire sacrifié beaucoup pour voir Alise heureuse de l’amour d’un époux de son choix. Mais que cet époux dût être Roger ! la dame de Martigues était capable de tout, pour empêcher ce malheur ; et la mort l’effrayait cent fois moins que la possibilité d’un tel événement. Elle n’avait, au reste, nul plan d’arrêté relativement à sa conduite envers Alise ; mais ce qu’elle craignait surtout, c’est que la recluse ne choisît une nouvelle retraite, et n’échappât à la surveillance qu’elle se proposait d’exercer sur ses actions.

« Je ne prétends point, se disait-elle, qu’ils puissent tous deux s’entendre pour me tromper. J’interrogerai cette jeune fille ; je connaîtrai ses secrets sentimens, ceux de Roger. Ensuite…, ensuite, qui sait ? Le hasard peut-être décidera de notre destinée à tous. »

Ainsi, peu de jours après que Roger eût quitté l’hermitage, plusieurs hommes s’y présentèrent, et signifièrent à Alise d’avoir à les suivre, l’assurant qu’il ne lui serait fait aucun mal ; que les plus grands égards leur étaient ordonnés envers elle ; mais qu’il leur était enjoint, en même tems, d’employer la force, s’il le fallait, pour l’arracher d’un lieu, où l’on ne voulait plus qu’elle habitât.

Peu de réflexions suffirent à Alise, pour lui faire sentir l’inutilité de la moindre résistance. Elle demanda quelques instans de délai, qu’elle employa à graver sur le roc les lignes qui, peu après, instruisirent Roger de ce qu’elle connaissait elle-même de son sort. Ce qui lui arrivait lui semblait tellement étrange que souvent elle était tentée de l’attribuer à une méprise. Inquiète, mais résignée, elle suivit ses ravisseurs, qui la traitaient, ainsi qu’ils l’avaient annoncé, avec de grands égards. Elle n’essayait point de vaines tentatives pour leur échapper ; elle ne cherchait point non plus à réclamer, auprès du petit nombre de personnes qu’elle rencontrait, un appui qu’elles eussent été hors d’état de lui prêter. Que pouvaient, en effet, quelques pauvres pèlerins, quelques paysans désarmés, contre des hommes couverts de fer, et que leurs chevaux agiles transportaient en peu d’instans à d’énormes distances ? Pas un seul chevalier ne se rencontra sur sa route, pendant plusieurs jours que dura son voyage. Il se termina à un vieux manoir délabré qu’habitaient un vieillard, sa femme, et dans lequel restèrent aussi les conducteurs d’Alise. La conduite de tous ces gens, à l’égard d’Alise, était aussi respectueuse que leur surveillance était sévère ; et l’héritière de Vogué ne savait comment concilier des procédés si divers.

Ses questions sur la personne qui la retenait prisonnière n’obtenaient jamais de réponse. Seulement on lui donnait à entendre qu’elle verrait cette personne qui lui causait de l’effroi ; car elle avait aussi un vague soupçon que ce pouvait être Gauthier. Enfin, tous ses doutes furent éclaircis par l’apparition de la comtesse.

« Me reconnaissez-vous ? dit-elle à Alise.

— Oui, Madame.

— Savez-vous que c’est par mon ordre que vous avez été amenée ici ?

— Je le vois à présent.

— Oui, jeune fille, c’est par mon ordre. J’ai voulu vous arracher à des séductions trop dangereuses, vous sauver des chagrins amers qui les auraient suivies.

— Je dois m’étonner, Madame, des droits que vous vous arrogez sur ma destinée ?

— Il est vrai, je n’en ai aucun peut-être, mais vous-même en aviez-vous pour être l’arbitre de la mienne ? Cependant, elle dépend de vous. » Alise attendait en silence que la comtesse s’expliquât plus clairement.

« Le chevalier Roger vous aime, reprit la dame de Martigues.

— Il ne l’a pas prouvé, répondit Alise avec un triste sourire.

— Oui, il vous aime, je le crois. Et vous, quels sont vos sentimens à son égard ?

— Je ne vois pas, Madame, quels motifs j’aurais de vous en instruire.

— Sans doute. Ce n’est pas à votre vie qu’importe cette découverte, c’est à la mienne. »

La comtesse prononça ces mots avec une expression de tristesse si profonde qu’Alise en fut touchée.

« Madame, dit-elle doucement, je ne comprends pas bien vos reproches : mais, si vous êtes malheureuse, ce n’est pas moi ce me semble que vous devez en accuser.

— Je le sais. Je ne suis point injuste ; je voudrais seulement sortir de l’horrible incertitude où je suis. Répondez-moi franchement, le chevalier Roger vous a-t-il de nouveau promis sa foi ?

— Non, Madame ; la foi du chevalier Roger est engagée irrévocablement et vous devez en être certaine.

— Plût à Dieu ! s’écria la comtesse. Mais alors, vous, seriez-vous heureuse ?

— J’ai à peine connu celui que vous aimez, dit Alise en baissant les yeux.

— Quels furent donc les chagrins qui vous portèrent à embrasser les austérités dans lesquelles vous avez vécu ?

— Je n’avais que ce moyen d’éviter une union détestée, sans faire encourir au second des fils du seigneur de Parthenay la disgrâce de son père.

— Ainsi, vous vous êtes sacrifiée afin d’assurer le bonheur de Roger ; et il le sait, malheureuse que je suis !

— Madame, il l’ignore ; et ce motif ne fut pas le seul qui me détermina. Je ne soupirais qu’après la retraite, depuis que la mort de mon père avait ôté du monde tout ce qui pouvait m’y retenir.

— Et pour l’avenir, quels sont vos projets ?

— Vous oubliez, Madame, que je ne suis pas libre d’en former.

— Ah ! oui, j’eus des torts envers vous : vous me les rappelez Alise, je n’ai pas le droit de m’en plaindre. Mais vous-même pleureriez sur mon sort s’il vous était bien connu !… jeune fille, vous n’avez aucune idée des passions, et des excès où elles peuvent entraîner. Vous n’avez nulle idée non plus des souffrances qu’elles causent. Innocente et pure comme les anges, de grandes consolations vous resteront quelque malheur qui vous arrive, mais moi !… je suis la plus misérable des créatures, ayez pitié de moi.

— Madame, dit Alise les larmes aux yeux, je vous demanderai à mon tour quels sont vos projets, et ce que je puis pour adoucir les chagrins qui semblent vous tourmenter ?

— D’abord, ne pas revoir Roger. S’il vous est indifférent, le sacrifice est peu de chose. »

Alise, étouffant un soupir, assura que cela lui serait très-facile, et que sans le hasard inouï qui les avait réunis, elle eût été à jamais séparée du chevalier.

« Ensuite, reprit la comtesse, je voudrais qu’il ignorât ma conduite à votre égard. Dites, Alise, vous sentez-vous le courage de la lui cacher ?

— Madame, je ne souhaite pas autre chose. Mais comment ? Par quels moyens ?

— Vous pourrez laisser croire qu’une méprise fut la cause de votre captivité momentanée. Roger, vous sachant libre, car vous l’êtes dès cet instant, reviendra près de moi : et le tems, votre absence me rendront l’empire que j’eus sur son cœur ; je l’espère au moins, et si je perdais un jour cet espoir !… Et vous, Alise, quel sera votre sort ? jeune et douce enfant, je ne vous hais pas, je voudrais vous savoir heureuse.

— Madame, reprit Alise, je n’ai pas le choix de mon sort. Une retraite éternelle doit être mon partage, si je ne veux former des nœuds qui m’effraient plus que la mort. » Elle expliqua alors ses engagemens envers Gauthier et le seigneur de Parthenay. La comtesse secoua tristement la tête.

« Allons, dit-elle, je le vois, vous n’avez pas non plus deux chances de félicité ; et s’il est un Dieu qui rejette ou exauce les vœux des mortels, ce ne sont pas mes prières qu’il doit exaucer plutôt que les vôtres. Tout est fini ; je ne lutterai plus contre l’avenir. Que le hasard ou le ciel en décide.

« Adieu, Alise, adieu, je n’exige de vous aucune promesse : agissez comme vous le jugerez convenable ; adieu. »

Elle sortit, et bientôt après Alise entendit le bruit qu’occasionnait son départ du manoir. Elle avait auparavant donné des ordres afin qu’Alise fût reconduite dès qu’elle l’exigerait, au lieu où elle voudrait aller, et avait de nouveau recommandé, à l’égard de la jeune baronne, les soins et le respect.

Alise était vivement touchée des procédés de cette femme extraordinaire, et de la confiance qu’elle lui avait témoignée. Peut-être aussi l’espoir de n’être point indifférente à Roger la disposait-il à la bienveillance envers sa rivale, et augmentait-il sa générosité naturelle. Quoi qu’il en soit, elle fut plus que jamais confirmée dans son dessein de passer sa vie loin de Roger et loin du monde. Mais, n’osant plus alors retourner habiter sa sauvage demeure, elle alla demander à quelques saintes filles consacrées au service de Dieu, de l’admettre dans leur réunion. Le serment qui liait ses compagnes ne pouvait être prononcé qu’après une épreuve, que la grande jeunesse d’Alise rendrait longue : ainsi, elle était encore pour long-tems libre ; mais elle trouvait en attendant un asile sûr et tranquille, parfaitement en harmonie avec les dispositions de son âme. Irrévocablement décidée à ne jamais abandonner sa nouvelle demeure, elle jugea inutile de faire plus long-tems un mystère de sa résolution, et elle en instruisit le sire de Parthenay, par une lettre, en lui renouvelant le don solennel de tous ses biens. Elle s’excusait aussi de n’avoir point répondu aux sentimens de Gauthier : mais elle ajoutait avec fermeté que toute espèce de tentatives pour la faire renoncer au parti qu’elle avait embrassé serait inutile, et que si elle supposait avoir quelque violence à redouter, elle aurait recours pour s’y soustraire aux puissances de l’église.

« J’espère, dit le sire Enguerrand, qu’elle n’aura jamais rien à craindre de semblable de la part d’aucun des miens. Le tems peut changer sa volonté, mais quelle que soit cette volonté, je prétends qu’on la respecte. »

Gauthier, consolé peut-être en secret par l’augmentation des domaines de sa maison, promit que si, dans un an, Alise n’avait point changé de dessein, il songerait à un autre choix.

Quant à Roger, Alise après l’avoir instruit de sa nouvelle demeure, et de son inébranlable résolution d’y finir ses jours, lui donnait, relativement à sa disparition de l’hermitage, l’explication dont elle était convenue avec la comtesse.

Elle adressa son message au château de Martigues, ne doutant point que le chevalier ne s’y rendît bientôt. En effet, il y arriva peu de jours après la lettre.

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