‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 33 sur 36 · XXXIII

XXXIII

La veille du jour fixé pour l’hymen de la dame de Martigues et de son chevalier, l’écuyer du comte Raymond, dont il a été plusieurs fois question dans cette histoire, disparut sans que personne pût deviner en quel lieu il avait porté ses pas. Cet incident, en apparence assez léger, causa à la comtesse une vive inquiétude, que Roger remarqua avec un étonnement chagrin, dont à son tour Almaïde ne s’aperçut que trop bien. Elle s’efforça cependant de cacher les différentes émotions qui l’agitaient pour paraître aux jeux brillans qui devaient signaler cette journée. Les plus hauts barons de la contrée, le comte de Provence lui-même y assistaient. Lorsqu’ils furent tous rassemblés, il parut un chevalier étranger qui, jetant son gant dans l’arène, accusa la comtesse de Martigues d’être complice de la mort de son époux assassiné. « Infâme, s’écria Roger, s’élançant pour relever le gage de bataille, ta vie paiera ta lâche calomnie !

— Je ne calomnie point, reprit Josselin, c’était lui. Je puis fournir la preuve de ce que j’avance.

— Point d’autres preuves que le combat, repartit Roger ; ce fer doit percer ton cœur déloyal et montrer la justice de Dieu. »

Le combat fut ordonné par les barons et ajourné au lendemain, si l’accusée n’exigeait pas un plus long délai.

Pendant ce tems la malheureuse comtesse avait été emportée évanouie dans son appartement. En reprenant ses sens, elle s’informa de ce qui s’était passé et sut que Roger devait combattre le lendemain. Elle le fit appeler.

« Tu es donc, lui dit-elle, bien convaincu de mon innocence, puisque tu hasardes ta vie pour la prouver ? »

Roger baissa les yeux avec embarras. Tant de circonstances se réunissaient pour éveiller d’affreux soupçons dans son esprit !

La comtesse le regarda de son œil perçant, et lui renouvela sa question.

« Je sacrifierais mille vies, s’écria Roger, pour punir la méchanceté de Josselin ! Le lâche ! voilà donc les armes dont il se sert !

— Et si son accusation était juste, dit gravement la comtesse ?

— Almaïde ! Almaïde ! s’écria Roger, ô Dieu !… se pourrait-il !… Non, tu n’es point coupable. Assure-moi que tu n’es point coupable. »

La pâleur de la mort couvrait les joues de la comtesse. « Sois tranquille, dit-elle d’une voix entrecoupée ; tes jours sont en sûreté. Laisse-moi, j’ai besoin de me préparer au terrible moment qui s’approche. Demain ! c’était demain, Roger, que je devais jurer d’être à toi !… Mais, tu t’en souviens, le fantôme l’avait prédit que le ciel réprouvait notre amour. Attendez-vous que sa foudre vous sépare, criait-il de sa voix tonnante. Elle nous sépare. Tout effort pour nous réunir est désormais inutile. » Roger la conjurait de se calmer, cherchait à ranimer son courage, et lui-même se sentait triste et abattu. C’était sans espoir de la faire triompher, qu’il se dévouait à servir la cause d’Almaïde, et, quand il comparait aux accusations portées contre la comtesse, aux noires terreurs dont elle était poursuivie, le calme céleste d’Alise, et cette pureté d’une vierge et d’une sainte, que n’avait pas même effleurée le souffle de la plus subtile calomnie, il soupirait. Mais Almaïde était malheureuse ; loin de lui la pensée de l’abandonner !

« Je ne déshonorerai point ma vie, se disait-il, en refusant lâchement mon secours à celle qui se donnait à moi. Si l’infortunée fut coupable, Dieu, je l’espère, la regardera dans sa miséricorde, et fera paix à mon âme, lorsque j’aurai succombé en la défendant. »

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