‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 34 sur 36 · XXXIV

XXXIV

Le lendemain, les sons d’une trompette lugubre annonçaient, dès le matin, la triste cérémonie qui se préparait : un héraut d’armes, placé à l’embranchement des routes, criait à haute voix : « Ne se présente-t-il aucun chevalier qui soit disposé à soutenir l’innocence d’Almaïde, comtesse de Martigues, contre Josselin de Crécy, son accusateur. »

Cette formalité remplie, les évêques et les barons prirent place sur les gradins qu’on leur avait préparés. Le comte de Provence, suzerain de la dame de Martigues, présidait l’assemblée. La comtesse n’était point encore présente. Renfermée dans son appartement, elle n’avait paru aux regards de personne ; Roger même n’avait pu la voir. Il s’avança le premier vers la lice : le juge du camp le somma, selon l’usage, au nom de Dieu, du Roi, et de son seigneur, de déclarer pour quel motif il paraissait dans la lice en armes, quelle était sa querelle ; et, après lui avoir enjoint de dire la vérité dans sa réponse, le recommanda à Dieu et à sa valeur.

Roger répondit qu’il venait, engagé par son serment, soutenir l’innocence de la comtesse de Martigues, contre Josselin de Crécy, son accusateur, et qu’il espérait, avec l’aide de Dieu, prouver que ce chevalier était oppresseur du faible et de la veuve, et calomniateur.

Josselin, interpellé de même, répondit qu’il espérait, si Dieu soutenait son bras, prouver que Roger de Parthenay défendait une cause injuste, criminelle et impie. Le juge du camp, après avoir fait aux assistans l’injonction accoutumée de ne point toucher, sous peine de mort, la barrière qui entourait la lice, remit aux deux champions leurs armes, en souhaitant à chacun l’aide du ciel et de sa valeur.

Les hérauts répétèrent ensuite les défis, et l’on n’attendait plus que l’arrivée de la comtesse, pour donner le signal du combat. Elle parut enfin, vêtue de longs habits de deuil, et appuyée sur deux de ses femmes. Elle fit signe de la main qu’elle voulait parler, et s’étant recueillie quelques instans :

« Chevaliers et barons, dit-elle, le combat ne doit point avoir lieu. Je ne dois point souffrir qu’un guerrier trop généreux expose ses jours pour sauver les miens. L’accusateur a dit vrai ; je fus complice de la mort du sire de Martigues. » Un cri d’étonnement et d’horreur se fit entendre à ces paroles.

« Malheureuse Almaïde ! dit Roger à voix basse en s’approchant d’elle, quel démon égare votre raison ?

— Je dis vrai, et tu le crois toi-même. Roger, tu t’en souviens peut-être de ce jour… (eh ! que servirait de vivre, puisque des siècles d’existence n’en ramèneraient pas un semblable,) de ce jour où je reçus ta foi ? Je te promis alors de ne point survivre à ta perte : eh bien ! je remplis ma promesse. Ne pense pas que la crainte de te voir succomber dans cette lutte, où Dieu, dit-on, prendra parti, dicte mes aveux ; si j’eusse encore pu espérer le bonheur, je t’aurais laissé combattre, sûre que ta valeur pouvait faire triompher toutes les causes ! Mais la froideur et les soupçons ont remplacé l’amour dans ton cœur ; la jalousie déchire le mien ; je t’ai perdu enfin ; il faut mourir.

— Qui osera, s’écria Roger, s’autoriser des discours qu’une douleur insensée dicte à cette infortunée pour la punir d’un crime qu’elle n’a point commis ? »

La reconnaissance pour la tendresse que lui témoignait Almaïde, et la pitié pour son malheur, exaltant tous les nobles sentimens de l’âme généreuse de Roger, il croyait ne l’avoir jamais autant aimée qu’en cet instant. Mais, dans l’affreuse situation où elle était réduite, nul autre espoir ne pouvait rester au chevalier que celui de mourir avec elle. Il persistait à demander le combat. Les évêques et les barons baissaient les yeux en signe de tristesse et d’indécision. Cependant, après s’être concertés quelques instans, ils déclarèrent que le combat n’aurait point lieu, et que la comtesse serait jugée par un tribunal composé des plus sages d’entre eux. Des soldats s’avançaient pour saisir Almaïde.

« Qu’aucun de vous n’approche, s’écria Roger d’une voix tonnante. » L’un de ses bras soutenait la comtesse, et de l’autre il brandissait sa lance avec fureur. Almaïde semblait absolument étrangère à ce qui se passait : au milieu du tumulte, sa figure conservait une immobilité effrayante ; tout-à-coup cependant elle donna des marques d’émotion. Tous les regards se portèrent vers le lieu où étaient dirigés les siens, et l’on vit s’avancer le chevalier aux armes noires.

« Objet de terreur et de désespoir, dit Almaïde, que me veux-tu ? »

Le chevalier, croisant ses bras sur sa poitrine, la regarda plusieurs instans sans parler, ensuite : « La voilà donc, dit-il, cette Almaïde tant admirée ! voilà donc l’état où Dieu peut réduire en un clin-d’œil la plus orgueilleuse de ses créatures ! »

La comtesse, détournant la tête avec horreur, étendait les bras comme pour repousser une vision funeste.

« Rassure-toi, reprit le chevalier, je ne suis point le messager de la justice divine, et je viens au contraire t’arracher à celle des hommes. Cette femme, continua-t-il, n’est point coupable de la mort de son époux, puisque cet époux vit encore. »

En parlant ainsi, il leva la visière de son casque et se fit reconnaître pour le comte Raymond.

Almaïde fixait sur lui des regards égarés. Il reprit ainsi : « Le complice de ton projet criminel me le découvrit. Je résolus dès-lors de te laisser croire qu’il avait été exécuté ; je comptais sur quelques marques de repentir… Ingrate Almaïde !… Mais ton pardon est assuré si tu cherches à obtenir celui du ciel par une vie pénitente. »

Les seigneurs agitaient entre eux si le comte avait le droit de décider seul du sort de sa femme, et si le jugement de la dame de Martigues ne dépendait pas au contraire de ses pairs et de son suzerain. Le comte soutenait qu’Almaïde dépendait de lui à tous les titres, et que d’ailleurs, étant l’offensé, il pouvait faire grâce à la coupable. Almaïde releva sa tête abattue, et, promenant autour d’elle des regards dédaigneux. « Pense-t-on, dit-elle, que je m’avouais coupable dans l’attente d’une condamnation humiliante, ou d’un pardon plus humiliant encore ? Je le brave ce droit que l’on prétend s’arroger sur mon sort : j’en ai seule disposé, la mort est dans mon sein.

— Malheureuse ! s’écria Raymond, qu’as-tu fait ? »

On s’empressait pour la secourir.

« Il est trop tard, dit-elle, adieu. Raymond, tu vis ; le ciel en soit loué ! je ne trouverai pas à ce tribunal. mystérieux et terrible devant lequel je vais paraître, ton ombre irritée pour m’accuser, je meurs plus tranquille. »

Roger, abîmé de douleur, voilait de ses mains son visage baigné de larmes. Elle attacha sur lui un long et douloureux regard, il fut le dernier.

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