‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 5 sur 36 · V

V

La nombreuse armée que le roi de France avait réunie sous les murs de Reims fut congédiée presqu’aussitôt que rassemblée. Les rois ligués, ne jugeant pas prudent de se commettre contre des forces aussi formidables, regagnèrent honteusement leurs états, sans oser risquer le combat. En vain les guerriers français demandaient à poursuivre, jusqu’au sein de leurs foyers, ces insolens étrangers qui avaient osé menacer leur belle patrie, que dans leur enthousiasme ils nommaient la reine du monde ; les évêques et les prélats représentèrent au roi que ce serait agir contre la justice, que de prodiguer le sang de ses sujets, pour porter la dévastation dans un pays innocent des fautes de ses maîtres. Le roi, quels que fussent ses désirs secrets, se rendit à leurs observations, et les barons reprirent le chemin de leurs manoirs, peu satisfaits du résultat qu’avait eu l’expédition.

L’un des plus mécontens peut-être était Roger ; il avait espéré se distinguer dans cette guerre ; il sentait que ses exploits pouvaient seuls lui donner l’indépendance qu’il souhaitait acquérir ; et voilà qu’il perdait déjà une occasion de se signaler, sans savoir s’il s’en représenterait de long-tems une autre. Il craignait aussi d’être retenu au château de Vogué, et le séjour lui en était devenu désagréable. Ce n’était plus qu’avec une peine extrême, qu’il devait désormais se retrouver en présence d’Alise. Quelle conduite avoir à son égard ? Les plus simples attentions pouvaient, mal interprétées par le sire de Vogué, le confirmer dans ses projets, tandis que le pauvre chevalier n’était occupé que des moyens d’en empêcher l’exécution.

Une absence prolongée de sa part semblait être l’un des plus sûrs. Alise pouvait, pendant qu’il serait loin d’elle rencontrer quelqu’un digne de plaire, et décider son père en faveur d’un autre que Roger ; et d’ailleurs le jeune guerrier était fatigué de son oisiveté ; il souhaitait courir des hasards, visiter des pays inconnus : la plupart des seigneurs depuis la première croisade faisaient le voyage de la Terre-Sainte, soit dans la vue de racheter leurs fautes, soit dans l’espoir d’acquérir de la gloire ou des richesses : la simple curiosité suffisait même quelquefois pour les conduire en Palestine ; en sorte que peu d’entr’eux mouraient dans un âge avancé sans avoir visité les saints lieux. Roger s’était de tout tems promis de connaître cette contrée fameuse, dont on faisait de si merveilleux récits ; et, depuis qu’il savait que la dame de Martigues y était née, ce pays redoublait d’intérêt à ses yeux ; il résolut donc d’entreprendre ce long pèlerinage, et comme il revenait tout occupé de son dessein, il trouva malheureusement plus de facilité à l’exécuter qu’il ne s’y attendait.

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