VI
C’est au château de Vogué que se rendait Roger : il y trouva tout le monde plongé dans la désolation : le sire de Vogué avait été saisi d’un mal violent, peu après son retour chez lui, et l’on désespérait de sa vie. Le seigneur Enguerrand ne l’avait pas abandonné dans une semblable circonstance. Assis tristement auprès du lit où gisait son vieil ami, il ne s’en absentait que pour aller se prosterner aux pieds des autels, et demander la guérison du malade. Il avait fait vœu, dans le moment de sa plus vive inquiétude, de visiter encore une fois le tombeau de Jésus-Christ ; et à l’arrivée de son fils, il l’instruisit de son projet.
« Mon père, vous n’irez pas seul, s’écria Roger, ou plutôt c’est à moi à accomplir un vœu que votre grand âge vous met hors d’état d’acquitter ; oui, je dois prendre votre place en cette occasion. » Le vieux seigneur fit de grandes difficultés, et ne céda qu’après avoir consulté plusieurs savans personnages, qui tous décidèrent que son fils pouvait le remplacer, en sorte que Roger se disposa bientôt à partir.
Le sire de Vogué, sans avoir entièrement recouvré la santé, était dans un état plus rassurant ; il apprit avec une peine extrême l’engagement pris par ses amis, mais il n’osa pas essayer de les faire manquer à des promesses faites au Ciel.
Alise pleurait d’inquiétude et d’effroi, en songeant aux dangers où le salut de son père allait exposer le jeune chevalier ! Mais néanmoins, une crainte superstitieuse lui faisait souhaiter qu’il ne différât point son voyage.
« Vous trouverez, sans doute, mon père rétabli à votre retour, disait-elle timidement : votre généreux dévouement ne sera point perdu pour nous, je l’espère ; et j’espère aussi qu’il ne vous sera pas funeste !… Oh, comme mes prières seront ferventes pendant votre périlleux voyage ! »
Roger attendri porta doucement à ses lèvres la petite main qu’elle lui tendait d’un air amical, et le cœur d’Alise battit vivement, sans qu’elle pût comprendre la cause du trouble qu’elle éprouvait !…
Roger était honteux de la reconnaissance qu’excitait son prétendu sacrifice : mais en vain assurait-il, ainsi que cela était vrai, qu’il ne faisait que céder à ses propres désirs en entreprenant ce voyage ; on ne voyait dans ses protestations qu’une nouvelle preuve de sa générosité. Alise entendait à chaque instant répéter l’éloge du jeune chevalier ; dès-lors il fut sans cesse présent à sa pensée : elle se rappelait sa bonté, sa douceur, le chagrin qu’il avait paru ressentir de la maladie du sire de Vogué, et sa douce compassion pour celui qu’elle ressentait elle-même. Et si, à la suite de ces réflexions, quelques propos de son père annonçant ses vues sur Roger, revenaient à l’esprit de la jeune baronne, elle rougissait, et ressentait un trouble dont elle n’avait aucune idée.
Roger, de son côté, n’avait pas vu sans émotion la douleur si profonde, mais si courageuse d’Alise, pendant la maladie de son père, et les tendres soins qu’elle lui avait prodigués : mais quelles émotions ne devaient pas être effacées par celles qu’il allait éprouver.
La dame de Martigues l’avait invité à passer quelque tems à sa cour, lorsqu’il reviendrait de la guerre contre les alliés. Instruite de son projet de visiter la Palestine, elle lui fit renouveler son invitation avec plus d’instances, en lui faisant remarquer que son château étant peu éloigné du lieu où il devait s’embarquer, il pourrait y attendre les pèlerins auxquels il devait se réunir pour le voyage.
Roger ne voyait aucun motif de refuser cette invitation : et à combien de vagues et douces rêveries ne donnait-elle pas lieu ! être reçu chez la belle comtesse, l’entretenir familièrement, se voir l’objet de ses prévenances ! Il oubliait quelquefois, absorbé par ces pensées, quel chagrin il allait causer à sa mère par son départ ; mais il le pressentit amèrement en lui disant adieu ! « Ingrat ! s’écriait la dame de Parthenay, la vie d’un étranger t’est donc plus chère que celle de ta mère, puisque, pour sauver les jours du sire de Vogué, tu sacrifies les miens ! car, n’en doutes pas, je succomberai aux mortelles inquiétudes que tu vas me causer ! »
« Ce n’est point pour sauver les jours du seigneur de Vogué qu’il part, reprit sévèrement le sire Enguerrand, mais les miens : parce que, s’il n’eût pas entrepris ce voyage, je l’aurais entrepris moi ; et pensez-vous que j’eusse autant de chances que lui pour espérer en revenir ? »
La dame de Parthenay se tut dès-lors, dévora ses larmes en silence, jusqu’à ce qu’enfin, cet instant qu’elle avait retardé par mille préparatifs, mille prétextes, cet instant qui la séparait de son fils, arrivât. Sa douleur, qu’elle ne se mit plus en peine de cacher, toucha son époux ; loin de la lui reprocher, il chercha à l’adoucir, et crut y parvenir en instruisant la châtelaine du projet qu’il avait formé avec le seigneur de Vogué relativement à Roger. Il ne se trompait pas dans ses conjectures : la tendre mère accueillit facilement les consolantes images qu’on lui présentait. Elle s’occupa du bonheur à venir de son fils, et perdit un instant de vue les dangers présens qu’il allait affronter. Alise devint l’objet de son intérêt le plus vif ; elle prenait de minutieuses informations sur ses qualités, sur ses défauts, sur tout ce qui la concernait : et les rapports qu’elle entendait, ne satisfaisant pas encore son impatiente curiosité, le sire de Parthenay consentit à la conduire au château de Vogué lorsqu’il retourna visiter son ami.