‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 8 sur 36 · VIII

VIII

Pendant ce tems Roger, ivre d’amour, s’éloignait à regret du château de Martigues. La comtesse, craignant que la timidité ne l’empêchât de se rendre à sa gracieuse invitation, aposta sur le chemin qu’il devait parcourir deux de ses serviteurs, qui renouvelèrent au chevalier les instances de leur maîtresse, et qui le conduisirent au château. Il y fut traité magnifiquement : des jeux, des danses, les délices d’une table délicatement servie, remplissaient les journées. La comtesse se retirait aussi quelquefois avec lui dans quelques-uns des bosquets odoriférans dont elle avait embelli les jardins de Martigues : là, elle lui racontait ses malheurs et ceux de sa famille, son abandon et sa tristesse au milieu d’étrangers qui peut-être la haïssaient en la flattant ; puis, quand elle craignait d’avoir trop prolongé l’attendrissement qu’elle avait fait naître, elle changeait d’entretien ; ou bien, mêlant sa voix aux sons d’un luth harmonieux, elle faisait entendre des accords où Roger retrouvait les accens si doux de sa mère. « Je suis restée bien jeune seule et sans affection sur la terre, disait quelquefois la belle Almaïde ; depuis la mort de ma mère infortunée, un seul cœur n’a pas entendu le mien : je ne puis avoir de confiance en personne ; je ne suis aimée de personne ! — Ah, Madame ! s’écriait Roger, qui oserait exprimer les sentimens que vous faites naître ? N’est-il pas même imprudent de les nourrir au fond de son âme ? » Le feu qui brillait dans les regards du chevalier faisait baisser ceux de la dame ; elle restait plusieurs instans sans parler ; puis, reprenant avec un sourire enchanteur : « Venez, venez, disait-elle ; je vous entretiens ici d’objets peu intéressans, tandis qu’on nous attend pour commencer les jeux de la soirée. » Roger la suivait à travers des allées d’orangers et de roses, ne sachant s’il devait attribuer à cet air embaumé qu’il respirait avec ivresse le trouble délicieux dont il était ému.

La comtesse avait fait promettre à Roger de s’arrêter encore à sa cour lors de son retour, fixé à plus d’une année de là. Elle l’aimait, la dame de Martigues ! L’humeur douce et affable de Roger, son courage et sa mâle beauté, avaient enflammé le cœur de la belle veuve ; elle décida d’en faire son époux, et de s’assurer par ce moyen un protecteur dont elle n’aurait pas à redouter l’oppression. Les projets du sire de Vogué ne lui avaient pas plus échappé que les sentimens de sa fille ; mais nul obstacle n’effrayait la comtesse, lorsqu’il s’agissait de satisfaire ses impétueuses passions. « Qu’il m’aime, se disait-elle, et je suis à lui, n’importe à quel prix ! »

Elle n’essaya point de s’opposer au voyage du chevalier : devant avoir pour ennemis tous ceux qui soupiraient pour elle, dès qu’ils perdraient entièrement l’espoir de lui plaire, la prudence prescrivait à la dame de Martigues de ne point encore déclarer un choix ; et elle voulait, avant d’avouer son amour pour Roger, qu’il eût acquis assez de renommée pour pouvoir être opposé avec succès à ses rivaux. Dans ces circonstances, elle le voyait sans peine s’éloigner d’Alise, à laquelle elle redoutait que l’habitude ne l’attachât, et elle comptait aussi sur cette absence pour effacer du cœur de la jeune baronne le penchant qu’elle y avait découvert. Ce penchant, hélas ! était déjà un sentiment vif et durable. La dame de Parthenay, par une conduite que lui dictait la sensibilité de son âme plutôt que sa raison, avait contribué à développer dans le cœur d’Alise une véritable passion pour son fils ; pour ce fils dont elle lui faisait à chaque instant des éloges passionnés, et dont elle lui promettait trop inconsidérément l’amour : en sorte qu’Alise ne pouvait plus désormais renoncer au bonheur dont on l’entretenait sans cesse, sans éprouver d’amers et de profonds regrets.

Page 1