04
Ce soir-là, 25 octobre 1813, le village de Beauharnois offrait un spectacle singulier. D’abord c’était un mouvement de troupes allant venant sur tous les points : au bruit qu’elles faisaient, se joignaient le cliquetis des armes, le roulement des canons, les chants des soldats, les interpellations des sentinelles ; puis, des maisons, s’élevaient ou des refrains patriotiques, ou des sanglots étouffés. Ici, on voyait une pauvre mère priant pour le salut de son fils, parti, le matin même, avec les Voltigeurs du colonel de Salaberry ; là, un homme mûr fourbissait des armes, en racontant à ses enfants l’échec du général Montgomery devant Québec, en 1775 ; ailleurs, une jeune fille gémissait silencieusement, au souvenir d’un fiancé qu’elle ne reverrait peut-être plus ; dans une autre maison, un vieillard octogénaire redisait la vaillance et la mort du général Montcalm, aux plaines d’Abraham ; enfin, partout on veillait et on se livrait à des émotions, de nature diverse, suivant qu’on était plus ou moins intéressé au combat qui devait avoir lieu, le lendemain, entre les forces royales et les forces républicaines.
Dans les rares bivouacs, établis autour du village, l’animation n’était pas moins vive. Les couplets de la Canadienne se mariaient aux couplets de la Marseillaise et du Rule Britannia ; les éclats de rires s’unissaient au choc de verres de rhum ; la fumée des pipes se confondait à la fumée des feux.
— Vous dites donc, père Jean, qu’ça chauffera dur ? fit un conscrit s’adressant à un soldat tout grisonnant, assis sur son havre-sac.
— Si ça chauffera dur ! pour le sûr, mon garçon. L’colonel Salaberry n’a pas des mitaines quand y s’poigne avec l’ennemi : Tout comme son frère qu’az-été tué au siège de Salamanque, un brave des braves aussi, ç’ui là ! Fallait voèr, comme y vous rembarrait les Espagnols ! C’est pas pour dire, mais dans c’te famille des Salaberry, y sont joliment osés ! Tonnerre ! j’ne voudrais pat-être dans la peau des Américans !
— Ben vrai, père Jean ?
— Ben vrà, mon garçon, répliqua stoïquement le troupier, en secouant la cendre de sa pipe sur le revers de sa main. Aussi vrâ que Georges IV est prince régent, ajouta-t-il, après une pause. Si t’avais fait comme moè les campagnes d’Espagne et de Walcheren, avec le major, tu saurais ben qu’y n’est pas manchot. C’en est un ça qui vous tape dru avec son épée ! Pour te donner une exemple satisfaisante, figures-toè qu’y vous coupe des pelotons d’ennemis, ni plus ni moins qu’un faucheux vous coupe des arpens de blé ; conçois-tu l’apologe ?
— Comme de raison, répliqua le conscrit émerveillé.
— Quand j’te dirai, poursuivit l’autre, qu’à la prise du fort Mathilde, une coquine de bicoque ousque, par parenquèse, comme dit mait’e d’école nous en avons essuyé des dures — à la prise du fort Mathilde… Eh bien ! qu’est-ce que c’est ? tu n’m’écoutes plus, Nicolet ?
— Moi… si… pardon, père Jean, j’vous écoute avec mes deux oreilles. Vous disiez qu’à…
— À la prise du fort Mathilde…
— Oui, c’est ça, à la prise du fort Ma…
— Bateau ! vas-tu pas m’interrompre maintenant à chaque parole ? Mais, encore un’foés, qu’est-ce que t’as donc à l’garder comme ça vers la maison aux Yankees ?
— Y m’avait semblé… c’n’est rien, continuez votre histoère, père Jean. Vous disiez qu’à la pri… Ah ? pour le coup j’n’me trompe pas !
— Comment ?
— N’aparcevez-vous poin-z-un canon de fusil qui brille là, à droète ?
— Où ça ?
— À droète donc, entre la maison et l’grotâbre.
— Moè, j’n’aparçoès absolument rien, si c’n’est que la peux te fait prendre des branches de boès blanc pour des canons de fusil.
— Je vous…
— Test-un’ bête, Nicolet. Quoique la maison des Yankees ne soèt pas trop catholique, y s’garderont ben d’vouloèr nous emboëter l’pas. C’est pas à des anciens comme moè qu’on fait avaler des couleuves pour des saucissons. Suffit, assis-toi et j’te conterai mon histoère.
— Crèyez-vous que ce soit un’ branch ? dit le conscrit d’un ton qui marquait de l’inquiétude.
— J’t’en assure.
— Mais qu’est-ce qui peuvent faire qu’y a encore d’la clairté dans leux bâtisse, car, enfin, il est dix heures !
— Baptême ! t’es ben curieux ; y font c’qui font, ces gens : P’t’êt leur barda, p’t’êt aut’ chose. Sont-y pas libres ?
— Ça n’empêche que nous devrions prévenir l’enseigne. Ces trois hommes qui sont-z-entrés dans la maison et pat-encore ressortis…
— Dis plutôt qu’t’aurait peux de ton ombre, si la lune se levait.
— Moè ! fit le conscrit indigné.
— Bon, n’te fâche pas ; j’m’en vas pioncer. Prends garde que les buissons ne viennent te manger ! Qand ça sera mon tour de faction, tu m’révailleras.
— Mais, j’vous dis que v’l’à-z-encore un homme…
— Tu voès double, mon garçon.
— Pardi, y cogne à la porte !
— Laisse-le cogner.
— Puisqu’on nous a postés ici pour surveiller…
— Surveille.
— J’ai envie d’avertir…
— Halte-là ! N’forçons pas la consigne. On t’a dit d’examiner, examine. Un soldat ne doit jamais faire plus, jamais moins que ce qu’on lui a ordonné. Tâche de te colloquer ça dans la boule ; et, sur ce, bonsoèr !
En achevant ces mots, le père Jean s’étendit tout de son long, et bientôt un ronflement cadencé et vigoureusement nourri, annonça qu’il reposait avec plus d’aisance et de bonheur sur terre humide qu’un voluptueux sur la plume douillette.
Cependant les craintes du conscrit n’étaient que trop fondées ; il se passait quelque chose d’insolite dans la maison des Yankees, ainsi qu’on l’appelait communément.
Avant d’y introduire le lecteur, apprenons-lui ce que c’était que cette maison.
Elle s’élevait à une demi-portée de fusil de Beauharnois et avait pour propriétaires et habitants des Américains établis au Canada vers 1802. Après avoir fait une immense fortune à Montréal, M. D***, l’avait achetée et s’y était retiré avec sa femme et sa fille en 1810. Quoiqu’il dût la plus grande partie de ses richesses à des transactions commerciales, avec des négociants de la Grande-Bretagne, ce citoyen n’avait jamais abjuré sa nationalité et favorisait secrètement les tentatives de l’Union pour s’emparer du Canada. Toutefois, ses menées étaient sourdes et dissimulées sous le voile d’une loyauté à toute épreuve. M. D*** avait réussi à se former un parti considérable dans le pays ; et, lorsque, au commencement de la guerre, les nombreux Américains qui peuplaient les comtés de Beauharnois et Châteauguay furent obligés de se réfugier au-delà du lac Champlain, M. D*** demeura sur ses terres sans être inquiété par les Canadiens, dont la plupart le regardaient comme un des leurs. Seul le général Prévost, avec sa perspicacité ordinaire, avait soupçonné les vues de l’Américain : il le faisait surveiller en cachette ; et cette vigilance ne contribua pas peu aux échecs d’Hampton.
Si, à présent, nous pénétrons dans la maison des Yankees nous trouverons réunis autour de la table d’un petit cabinet de travail, richement décoré, quatre personnages causant à mi-voix.
L’un d’eux, homme de haute stature, à la figure sèche et blême, parle, en indiquant à ses auditeurs des lignes tracées à l’encre rouge sur une carte.
C’est M. D***.
— Oui, dit-il, il faut nécessairement que le Congrès renonce au premier plan. Il n’est plus réalisable. Les retards qu’a éprouvé l’armement de Sacket’s Harbour, ont permis aux Anglais de renforcer la garnison de Kingston, et actuellement toute tentative sur cette ville serait infructueuse. Du reste, le secrétaire de la guerre m’a écrit qu’il avait décidé le général Wilkinson à abandonner cette entreprise. Une partie de nos troupes descendra avec la flottille, du fort George, par le St. Laurent, et rejoindra l’autre partie, commandée par Hampton, À l’île des Grenadiers, pour se porter de là sur Montréal.
— Mais, objecta un des assistants, le général de Rottemburg n’est-il pas cantonné de ce côté avec les 49, 89 et quelques autres régiments ?
— En effet, répondit, M. D***. Néanmoins cela est sans importance. Wilkinson est assez habile pour le tourner. D’ailleurs, notre flottille se compose de plus de trois cents bateaux de diverse grandeur, protégés par une escorte de barques armées de canons. Le colonel Macomb occupera l’ennemi près du Long-Sault ; et le brigadier général Boyd s’avancera par terre jusqu’à ce poste. Si le dernier peut enlever la position de Chrysler’s farm, qui sera probablement défendue par le colonel Morrisson avec les milices incorporées, le succès est assuré à nos armes.
— Certes, mon cher D***, s’écria chaleureusement un jeune homme, votre tactique est admirable. Douter de sa réussite serait le comble de la démence.
— N’est-ce pas, Henry ?
— Comment donc ! demain, Hampton arrivera ici ; dans trois jours, il campera à Montréal.
— Oh ! pas si vite, pas si vite. Je ne suis pas d’avis qu’il commette une imprudence. Nous avons maille à partir avec un adversaire aussi rusé que malveillant à notre égard. Bien plutôt, je conseillerai à Hampton de gagner Cornwall, où doivent se réunir la division du général Brown et le corps principal sous les ordres de Wilkinson, afin d’envahir conjointement Montréal, — la clef du Canada, messieurs ! Montréal à nous, Québec ne tiendra pas longtemps, malgré ses remparts, ayez-en la conviction.
En ce moment minuit sonna à la pendule.
— Corpo di Dio ! comme les heures filent ! s’écria Henry. Excusez-moi ; mais je dois songer à la retraite. Voyons, résumons-nous, D*** : vous m’avez dit que les Canadiens n’étaient pas plus de trois cents.
— Trois cents et quelques Écossais et Indiens.
— Bon. Le major concentrera le gros de ses troupes…
— Derrière un abattis d’arbres, qu’il a dressé en avant du bois.
— Et vous avez des renseignements précis à l’égard du général Prévost.
— Il est trop éloigné, je vous le répète, pour aider efficacement le colonel de Salaberry, si l’attaque a lieu de bonne heure. Du reste, en admettant qu’il parvienne à opérer sa jonction cette nuit, ce qui n’est pas présumable, le nombre des Anglo-canadiens n’égalera pas encore le vôtre. Ainsi, soyez tranquille.
— Ah ! corpo di Dio, tranquille, je le suis, et j’espère bien déjeûner demain matin avec vous, après avoir plumé cette poignée de mauviettes, pour m’aiguiser l’appétit.
— Tâchez que ces mauviettes ne vous plument pas, mon joyeux compère, dit. D***, en souriant. Puis il ajouta, mais de façon à être seulement entendu de lui : — Rappelez-vous que Mathilde sera votre femme dès que la bannière étoilée aura remplacé le lion britannique sur les murs de Montréal.
— Je ne l’ai point oublié, répondit le jeune homme en rougissant de plaisir.
— Au revoir donc, et bon espoir !
— Au revoir !
Henry sortit immédiatement du cabinet et descendit dans le vestibule.
Une femme, enveloppée d’une mante, l’arrêta au passage.
— Henry !
— Vous, Mathilde !
— Vous alliez partir, sans me voir !
— Mais… je…, balbutia-t-il, un peu troublé par cette soudaine apparition.
— Oh ! je ne me mêle point de votre politique. Je sais bien que ce n’est pas à cause du moi que vous avez affronté mille dangers pour venir ici ; mais un pressentiment, quelque chose que je ne puis définir, m’a appris votre arrivée, et je voulais vous parler avant…
La voix de la jeune fille expira dans un soupir.
— Bonne Mathilde ! dit Henry, en portant passionnément la main de miss D*** à ses lèvres ; oh ! veuillez croire…
— Je ne vous demande pas vos secrets. Mais dites-moi, cette guerre qui m’afflige tant sera-t-elle bientôt terminée !
— Dans quelques jours.
— Et vous ne vous battrez plus ? s’informa-t-elle avec une naïveté enfantine.
— Non, chère ange.
— Bien vrai ?
— Je vous en donne ma…
— Oh ! qu’alors je serai aise ! car vous ignorez, Henry, tout ce que je souffre ! Mon Dieu ! chaque coup de fusil me perce le cœur ! Il me semble… oh ! c’est affreux ! Mais je veux vous faire un présent.
— Un présent !
— Oui, vous allez rire ; vous êtes si sceptique !
— Rire de ma bien-aimée ! jamais.
— Vous me promettez de porter toujours sur vous ce que je vais vous remettre ?
— Je vous le jure, Mathilde.
— Tenez, c’est un médaillon que ma nourrice, cette pauvre Bertholet, morte si misérablement, m’avait pendu au cou, quand j’étais toute petite. Il m’a porté bonheur ; et j’ai rêvé qu’il vous sauverait la vie.
— Vraiment ! dit Henry, en prenant l’objet que sa fiancée lui tendait.
— Voilà déjà que vous vous moquez…
— Me moquer, Dieu m’en préserve !
— Vous le conserverez toujours sur vous, n’est-ce pas ?
— Toujours !
— Et vous penserez à moi ?
— Je n’ai pas d’autre pensée.
Quelques secondes après cet entretien, Henry Wolf quittait la maison des Yankees par une porte dérobée, et, suivi d’un Indien qui l’avait attendu au dehors, s’éloignait dans la direction du camp d’Hampton.