‹ L’héroïne de ChâteauguayChapitre 6 sur 12 · 05

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Comme il arrive souvent, vers le milieu de l’automne, au Canada la nuit avait cette teinte de clair-obscur qui donne aux objets des formes vagues et arrondies. Nulle étoile ne scintillait au firmament, mais une gaze grisâtre le voilait tout entier et la lune, luttant contre ces molles brumes, répandait sur la terre une lumière pâle et sans rayon.

On eût dit que des millions d’atomes impalpables flottaient dans l’air.

C’était vraiment une nuit saturée de voluptés. Cependant, quoique sensible aux attraits de la nature, Henry paraissait plutôt contrarié que réjoui par des charmes qui, en toute occasion, auraient captivé ses sens.

— By Jove, murmurait-il, en s’avançant dans un sentier encaissé entre une double baie de buissons, cette diablesse de clarté est joliment traîtresse. Je jouerai de bonheur, si je regagne le camp sans encombre. — Hé ! Mahagamis.

En entendant prononcer son nom, l’Indien, qui marchait derrière le jeune homme, accourut.

— Les chevaux sont-ils loin ?

— Les chevaux sont à l’entrée du bois.

— Presse un peu le pas, et dispose-les ; car nous n’avons pas un instant à perdre.

Comme il achevait ces mots, un « qui vive ! » lancé d’une voix éclatante le fit tressaillir.

— Les Canadiens ont découvert l’Américain, dit Mahagamis, en disparaissant aussitôt dans les broussailles.

— Halte-là ! cria presque aussitôt la même voix qui avait articulé la première interpellation.

Au même instant, le double craquement d’une arme qu’on apprête troubla le silence de la nuit.

— By Jove, murmura Henry, je crois qu’il est temps de jouer des jarrets.

Et, comme il cherchait à distinguer à travers la pénombre la position de son ennemi, afin de ne pas s’exposer à sa visée, il aperçut sur la droite, en haut du sentier, un individu qui le couchait en joue.

Comprenant, avec cette rapidité de perception que certaines gens possèdent dans les situations critiques, que l’audace seule pouvait le sauver, au lieu de fuir à gauche, il s’élança dans la direction de son adversaire. Celui-ci, s’imagina que l’Américain voulait fondre sur lui et se hâta de faire feu ; mais Henry avait prévu cela, et, une seconde avant que l’autre ne tirât, s’était étendu la face contre terre.

Le projectile lui effleura la tête, en allant se loger dans le tronc d’un arbre voisin.

Le jeune homme se releva immédiatement, et gagna le fourré au pas de course, tandis que notre ami Nicolet — car c’était lui — honteux d’avoir manqué son coup, disait en rechargeant son fusil :

— J’savais pardi ben qu’y s’mitonnait du grabuge en la bâtisse aux Yankees ! Si l’père Jean avait voulu m’crère…

— Eh ben ! qu’est-ce qu’il aurait fait, l’père Jean ?

— Ah ! vous v’l’à. Il est belle heure d’accourir quand l’oiseau est déniché.

— Quel oiseau ?

— Un Américain donc ?

— Où ça ? ousque tu voès un Américain ?

— Tiens, pensez-vous pas qu’n’y s’est planté là pour vous espérer ?

— Encore queuqu’branche d’âbre qu’t’auras prise pour un Américain. C’était ben la peine d’éveiller tout not’monde…

— Quand j’vous dis que j’l’ai vu là, à c’te place, à preuve qui s’est flanqué tout d’son long comme un sarpent et qu’sans ça…

— T’as la beurlue, mon garçon, dit le père Jean, en secouant la tête d’un air incrédule.

— La beurlue vous même ! riposta le conscrit, vexé de passer pour un poltron aux yeux de ses camarades que la détonation du fusil avait ameuté sur les lieux.

— Bon, bon ! répondit Jean, avec un sourire. Va t’coucher, maintenant. C’est c’que t’as de mieux à faire ; car la peur t’fait danser trente-six chandelles d’vant les yeux. Va, j’finirai ta faction. Quand t’auras fait un’demi douzaine d’campagnes dans les Grandes-Indes, t’auras pu d’ces vénettes !

Tandis que les soldats regagnaient leurs bivouacs, en maugréant contre la prétendue pusillanimité du conscrit qui les avait mis en émoi, Henry arrivait à la lisière du bois, détachait son cheval lié à un sapin, enfourchait l’animal et partait rapidement, sans s’occuper de l’Indien qu’il n’avait pas rencontré depuis sa disparition.

Durant quelque temps, il vola à francs étriers par monts et par vaux, ne s’inquiétant ni des ronces et des épines qui déchiraient ses vêtements et jusqu’à son épiderme, ni des rameaux qui, parfois, lui heurtaient le visage, ni des savanes, dans lesquelles il entrait souvent jusqu’à mi-jambe, ni même de la route qu’il suivait.

Enfin, après une heure de cette course effrénée, pensant avoir jeté entre les Anglo-canadiens et lui un intervalle assez grand pour n’avoir plus rien à redouter de leur poursuite, Henry ralentit l’allure de sa monture et commença à s’orienter.

Il se trouvait alors dans une sorte de clairière entourée d’érables séculaires et à laquelle venaient aboutir divers chemins qui conduisaient à l’intérieur de la seigneurie.

Mettant pied à terre, il colla son oreille contre le sol et écouta.

Un bruit de vagues, roulant contre des rives rocheuses, l’avertit que la rivière Châteauguay n’était pas fort éloignée de l’endroit où il se tenait.

— Voyons, pensa-t-il, il me reste deux routes pour retourner à nos retranchements : ou bien longer la rivière, et ce serait le plus sûr, ou bien la traverser en faisant un coude afin d’éviter le colonel de Salaberry.

Ayant réfléchi quelques secondes il se décida pour le premier plan, remonta à cheval, et s’engagea dans celui des chemins qui lui paraissait le moins effondré. Mais à peine avait-il accompli un mille de ce côté, qu’il distingua des feux allumés au-dessus d’une petite colline.

— Corpo di Baccho ! fit-il, j’allais me fourrer dans la gueule du loup.

Appuyant aussitôt à droite, il atteignit les bords du Châteauguay qu’il se résolut à franchir.

Un gué ne tarda pas à se présenter à ses regards et il en profita immédiatement pour effectuer son dessein.

Ensuite, reprenant le trot, il marcha sur Blueberry.

La lune s’était entièrement éclipsée, et la mantille diaphane, qui ondulait dans l’atmosphère, fragmentée en plusieurs nuages d’un noir foncé, entre lesquels le ciel brillait comme une coupole de saphir, marquetée d’ébène.

Bientôt, quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber et le vent, soufflant du sud, les chassa au visage de Henry, qui, aveuglé par cette ondée, devint incapable de conduire son cheval et finit par s’égarer.

En reconnaissant son erreur, il se demanda s’il ne ferait pas mieux de suspendre sa course et d’attendre que l’aube se levât pour retourner au camp. Mais il se souvint que le général Hampton brûlait d’avoir les renseignements dont il était porteur et, à sa sûreté personnelle, préféra s’acquitter de la mission qu’il avait entreprise.

Cette détermination fut funeste à l’Américain.

Étant arrivé en face de deux arbres qu’on avait renversés, pour intercepter le passage, Henry, rassemblant et éperonnant en même temps son cheval, essaya de lui faire sauter l’obstacle.

Mais, soit caprice, soit pressentiment d’un danger, l’animal refusa d’obéir à son maître.

— Ah ! ah ! nous voulons faire le mauvais, Runner. dit Henry, en s’affermissant sur sa selle. Allons, je vois ce que c’est, il vous faut une correction.

Et, enfonçant ses longues molettes d’acier dans les flancs de la bête, il tenta de l’enlever. Loin de céder à cette impulsion, celle-ci se dressa sur les jambes de derrière, en agitant fièrement la tête. Henry s’empressa de lui rendre la main, et Runner profita de cette liberté pour se livrer à une série de ruades qui eussent désarçonné un écuyer moins habile que l’Américain. Mais l’animal rebelle avait affaire à forte partie après une courte lutte, il sembla comprendre que la résistance était inutile, et, haletant, baigné de sueur, de pluie et d’écume, il fit, soudain, un bond prodigieux et franchit la barrière.

Par malheur, Henry ne comptait pas sur cette résignation subite de sa monture qu’il maintenait étroitement par les rênes et le filet, pour la réduire, au moment où elle opéra le bond dont nous venons de parler. Surpris de ce brusque mouvement, il oublia de rendre la main et le cheval, en retombant, s’abattit sur son cavalier.

Par malheur aussi, dans cette chute la tête du jeune homme porta contre une souche de sapin noueuse, et il s’évanouit en perdant des flots de sang par une profonde blessure qu’il s’était faite. Étourdi lui-même de la chute, son cheval, quoiqu’il n’eût reçu que des contusions fort légères, demeura étendu sur le côté, sans mouvement.

Un quart-heure s’écoula, pendant lequel on n’entendit d’autre son que le clapotis de la pluie sur les feuilles desséchées, et la respiration irrégulière de Runner.

Puis, tout à coup l’animal, ranimé probablement par l’humidité du sol, poussa un hennissement.

Le son, répété par les échos de la forêt arriva jusqu’aux postes de l’arrière-garde du colonel de Salaberry.

Comme on redoutait sans-cesse une attaque du général américain, campé à cinq ou six milles de distance, quelques hommes furent incontinent détachés pour aller reconnaître le terrain.

Guidés par les hennissements de Runner qui se succédèrent peu à peu sans interruption, la patrouille n’eut aucune peine à se rendre au théâtre de l’accident.

— Nom d’une carabine ! s’écria le caporal en apercevant le cheval qui faisait des efforts pour se relever ; qu’est-ce que c’est que ça ?

— N’approchez pas, dit un des soldats ; si c’était une embûche.

— Tu as raison, Joseph. — Qui vive ?

Un gémissement du blessé que Runner foulait sous lui, en essayant de se remettre sur pieds fut toute la réponse.

— Qui vive ? demanda une seconde fois le caporal ?

Silence complet.

— Qui vive, ou je fais feu ?

Nouveau gémissement.

— Voyons ce que c’est, dit un autre militaire. Nous sommes six, bien armés. Il est inutile de dépenser de la poudre et du plomb pour rien ; d’ailleurs, ça peut être des nôtres.

— Soit, répondit le caporal, mais soyons sur nos gardes. Ces damnés Américains sont roués comme des renards.

Tous alors s’avancèrent, le fusil en arrêt.

— Un homme blessé, s’écria le premier qui se baissa pour aider le cheval à se redresser.

— Ça change la thèse. Mais qui est-il ?

— Ma foi, je ne sais.

— Il se sera rompu les reins, en voulant sauter la barrière.

— Voyons, dit le caporal, vous autres, ne restez pas là à regarder s’il tombe des hallebardes ou des épaulettes et donnez-nous un coup demain pour transporter ce particulier au poste.

La patrouille obéit.

Quatre hommes hissèrent Henry sur leurs épaules, un autre saisit son cheval par la bride, et la petite troupe s’achemina vers le corps-de-garde.

Là, Henry fut déposé sur un lit de fougères, près d’un feu expirant. Quelques brindilles de sapin jetées dans le foyer, ranimèrent la flamme, et l’officier commandant le poste, ayant fait laver le visage de l’inconnu et appliquer sur sa blessure une compresse d’eau froide, examina ses traits, en présence du caporal qui dressait son rapport.

Vêtu d’un costume civil, Henry n’avait rien dans ses traits qui trahit le militaire. Il était d’une stature moyenne, bien pris dans sa taille, avait le visage ovale, les lèvres finement arquées, le nez aquilin et les cheveux d’un noir de jais.

Quoique défiguré par les meurtrissures, et une pâleur livide, il conservait ce caractère de beauté spirituelle (si je ne puis m’exprimer ainsi) qui prête toujours une humeur gaie à un physique agréable.

— Vous dites donc, caporal, que vous l’avez découvert, en deçà de la dernière ligne d’abattis ? s’informa l’officier.

— Oui, lieutenant.

— Et le bois aux environs était tranquille.

— Parfaitement tranquille.

— Cet individu n’était pas armé ?

— Pardon, nous avons trouvé deux pistolets dans les fontes de sa selle !

— Apportez-les-moi.

— Ces armes sont de fabrique américaine, dit le lieutenant en inspectant les pistolets qu’on lui remit immédiatement.

Àcet instant Henry s’agita sur sa couche.

— Frictionnez-le avec du rhum, ordonna le lieutenant.

Insensiblement le jeune homme recouvra ses sens.

— Où suis-je ? murmura-t-il en anglais.

— Qui êtes-vous ? demanda l’officier dans la même langue.

Henry passa machinalement la main devant ses yeux, que la vivacité de la lumière éblouissait.

— Qui êtes-vous ? réitéra l’officier.

— Qui je suis ? balbutia le fiancé de Mathilde, dont le cerveau se débrouillait lentement ; je suis…

La parole empira sur ses lèvres : il venait d’apercevoir l’uniforme des troupes britanniques, que portait son interrogateur.

Ses idées n’étaient pas encore bien nettes ; mais l’instinct l’avertissait de se tenir sur la réserve. Au lieu donc de répliquer, il ferma les paupières et feignit un évanouissement, afin de coordonner ses souvenirs.

Cette ruse ne lui profita point, car un vieux sergent canadien qui, depuis quelques minutes, tournait autour du cheval qu’on avait attaché à un pieu, s’écria avec violence :

— Mille s… ! C’est un Américain, un coquin d’Américain !

— Un Américain ! redirent en chœur les soldats.

— Oui, pardieu bien, un Américain, tout ce qu’il y a de plus Américain ! un brigand d’Yankee !

— Où avez-vous vu cela, François ? questionna l’officier en apostrophant le sergent.

— Où ça, lieutenant ? C’était pas malaisé à déterrer.

— Comment ?

— Eh ! donc, passez-moi cette bride en revue.

— Cette bride !

— Oui c’est celle du cheval que montait notre gibier. Elle porte le numéro de son régiment. Voyez plutôt ; 31, si je sais lire.

Le lieutenant prit la bride que lui tendait son subalterne, et à la lueur du feu, déchiffra le numéro 31, ciselé sur les bossettes du mors et gravé à l’emporte-pièce sous la gourmette de la têtière.

— De vrai, dit-il ; c’est là une bride d’ordonnance. Qu’on ait l’œil sur le prisonnier.

— En v’là un’chance d’avoir escamoté un Yankee, dit le sergent tout fier de sa trouvaille ; d’autant plus que je parierais cent copes contre une que c’est un officier ; car les canons et les branches du mors sont trop joliment limés pour…

— Assez ! fit le lieutenant avec un geste impératif. Que chacun retourne à sa faction !

Alors, il revint vers Henry qui, ayant presque entièrement recouvré ses facultés et compris, par le dialogue précédent, que son origine et son rang étaient révélés, articulait des paroles incohérentes pour échapper aux questions, qu’il supposait, avec raison, qu’on lui adresserait.

Dupe de ce stratagème, le commandant du poste fit fouiller notre héros, dans l’espoir qu’il avait quelque message important à l’adresse des généraux de l’armée ennemie. Mais cette perquisition fut sans résultat.

Henry ne possédait aucun papier capable de le compromettre, lui ou ceux dont il servait la cause.

Sa capture était néanmoins trop précieuse, la veille d’une bataille de laquelle dépendait peut-être l’avenir du Canada, pour qu’on n’en tirât pas tout le parti possible. Aussi, le lieutenant, après réflexion, enjoignit-il que le prisonnier fût garrotté, et conduit sur un brancard au major de Salaberry, dont le quartier-général n’était éloigné que d’un demi-mille environ.

Henry n’opposa aucune résistance à ce nouveau transport ; il continua de jouer le rôle qu’il avait entrepris : et Charles de Salaberry, trompé lui-même par sa supercherie, le fit placer dans la tente où était enfermé le pêcheur, dont nous avons antérieurement raconté l’arrestation.

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