‹ L’héroïne de ChâteauguayChapitre 7 sur 12 · 06

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Le pêcheur, ou plutôt Marie Bertholet, car nos lecteurs n’ont pas manqué de deviner que c’était elle, déguisée en homme, ne dormait pas, quand Henry fut déposé sous la tente qu’elle occupait, depuis le crépuscule.

Assise sur une couverture de cheval qu’un soldat lui avait donnée, elle évoquait l’ombre de ses parents, pour s’affermir dans la vengeance qu’elle s’était juré de tirer de leurs assassins.

L’arrivée de l’étranger, qui fut jeté près d’elle, troubla à peine le cours de ses réflexions. Elle se contenta de soulever la tête, puis la replaça entre ses mains, sans même se demander ce que signifiait cet incident.

En sortant, les soldats qui avaient apporté le blessé, oublièrent une torche de résine qui continua d’éclairer la tente après leur départ.

Henry, épuisé par la perte de son sang, et les secousses qu’il avait essuyées, dormait déjà d’un sommeil fébrile.

Vingt minutes s’écoulèrent, dans un silence que troublaient seulement le cri des factionnaires au-dehors et le crépitement de la torche au-dedans.

Mais tout-à-coup, le jeune homme, oppressé par un horrible cauchemar qui lui montrait les Américains battus et fuyant devant les Anglo-canadiens, s’éveilla en sursaut.

Il avait le front brûlant, la bouche ardente comme une fournaise, les membres baignés d’une sueur froide :

— J’ai soif, dit-il, en s’efforçant de distinguer les objets qui l’entouraient.

Sa voix fut couverte par les interpellations de deux rondes qui échangeaient le mot d’ordre.

— J’ai soif, répéta Henry. À boire !

Marie entendit cette exclamation ; mais elle n’en comprit pas le sens, tant elle était absorbée par ses propres pensées.

Ce phénomène de physique, qui fait que, souvent, nos sens perçoivent distinctement les sons sans que notre intellect en formule la signification ou y attache de l’importance, ce phénomène est trop avéré pour qu’il nous soit nécessaire de l’expliquer d’une façon plus ou moins savante.

Cependant Henry, dont la fièvre augmentait, se dressa soudain sur son séant, en étendant les bras devant lui et s’écria :

— Arrière, misérables ! Vous me passerez sur le corps avant d’arriver à elle.

Son accent, son geste, exprimaient une indignation et une fureur si vives que Marie, malgré le courage dont elle était douée, frémit et fit un haut-le-corps en arrière.

Mais déjà les idées du jeune homme changeaient de direction.

Il était retombé sur son grabat, en murmurant d’un ton plaintif :

— J’ai soif, je voudrais bien boire !

Marie se rapprocha de lui.

— Êtes-vous malade ? lui dit-elle.

Et remarquant le bandeau de toile grossière qui ceignait sa tête, elle ajouta avec un sentiment de compassion indéfinissable :

— Mon Dieu ! seriez-vous blessé ?

— De l’eau ! qu’on me donne un verre d’eau ; dit Henry, en mettant le doigt sur ses lèvres desséchées.

— De l’eau ! reprit la jeune fille, cherchant des yeux dans la tente ; il n’y en a point ici. Peut-être une des sentinelles consentira à m’en apporter. Je vais demander.

Elle se leva et appela le factionnaire.

— De l’eau ! pourquoi faire ? répondit celui-ci, d’un ton bourru.

— Mais ce monsieur…

— C’est un chien d’Américain ! qu’il aille au diable !

— Qu’est-ce ? demanda subitement le colonel de Salaberry qui visitait les postes, en personne.

— Un des prisonniers qui braille pour avoir de l’eau, répliqua le soldat, en présentant les armes.

— De l’eau ! qu’on lui en donne, dit Charles de Salaberry poursuivant sa tournée.

— Merci ! oh ! merci, monsieur ! cria Marie.

Peu d’instants après, elle avait le liquide désiré.

Henry but avidement cette eau qu’elle lui présenta dans un vase de bois, avec une grâce qui aurait fait soupçonner son sexe à quiconque l’eût vue agenouillée et offrant d’une main l’écuelle au blessé, tandis que de l’autre, elle lui soutenait la tête.

Le breuvage parut soulager l’Américain. Il ouvrit les yeux et balbutia un remerciment inintelligible.

Mais, tout-à-coup Marie tressaillit, et fixa des regards surpris sur le visage de son compagnon.

Elle venait de reconnaître en lui un des officiers qui l’avaient faite prisonnière un mois auparavant, et étaient en quelque sorte cause du meurtre de son père et de sa mère.

Cédant à une invincible répulsion, elle abandonna la tête d’Henry qui s’affaissa lourdement sur le sol.

La douleur arracha une interjection au jeune homme.

Marie avait le cœur trop généreux pour ne pas oublier son ressentiment en présence d’un ennemi souffrant. Jamais, du reste, les femmes n’ont été hostiles à ceux que le malheur a frappés. Soit que la longue sujétion ou leur sexe a, de tous temps, été plongé, les rende plus accessibles à la compassion ; soit que leur âme épurée au creuset de l’infortune, comme dit le poète, ait une essence plus divine que la nôtre, ou soit qu’elles aiment à exercer une domination temporelle — espèce de représailles — sur les faiblesses momentanées de l’homme (et franchement telle est notre opinion), elles sont toujours prêtes à nous prodiguer leur sollicitude, quand les forces corporelles nous délaissent.

Daignez mesdames, excuser cette digression, respectueusement soumise au tribunal de votre censure ; je reviens à mon sujet.

Marie retourna donc, près du malade, en se reprochant sa dureté, lui confectionna tant bien que mal un oreiller et un matelas avec la couverture et le soigna aussi convenablement que permettaient les circonstances.

C’est en accomplissant cette tâche charitable qu’elle remarqua le médaillon dont Mathilde avait fait cadeau à son fiancé.

D’abord, la fille du pêcheur n’accorda pas une grande attention à cette remarque. Mais Henry, avant éprouvé un spasme violent, le médaillon s’échappa de son cou et roula à terre.

Marie se baissa pour le ramasser.

— Jésus, mon doux sauveur ! s’écria-t-elle en considérant le bijou ; c’est bien là le talisman que ma pauvre mère avait donné à ma sœur de lait, Mathilde. Par quel hasard…

— Mathilde ! où est Mathilde ? dit Henry,

— Vous la connaissez ?

— Mathilde !… Mais… qui êtes-vous ? fit l’Américain que le délire commençait à abandonner.

— Vous connaissez Mathilde D*** !

— Où suis-je ? Que s’est-il passé ? Il me semble que j’ai cent livres de plomb dans le cerveau.

— Vous êtes prisonnier… je crois, répondit la jeune fille, en se reculant d’un air de chaste confusion.

— Prisonnier ! ah ! oui… je me rappelle… Mon cheval s’est abattu… Oui, c’est cela… Mais qui êtes-vous, vous qui me parlez ! Êtes-vous prisonnier ?… Oh ! je souffre !

— Où… dites-moi ?

— Là… dans la tête.

— Souhaitez-vous quelque chose ?

— Non. Depuis combien de temps suis-je ici ?

— Il y a une heure qu’on vous a apporté.

— Une heure !

— Mais vous connaissez Mathilde D*** ? fit la jeune fille dont le regard restait, malgré elle, attaché sur le talisman.

— Mathilde !… non, je ne la connais pas. Je ne sais ce que vous voulez dire ?

— Vous avez prononcé son nom.

— Moi !

— Vous l’avez demandée ?

— Ah !

Ce « ah ! » renfermait une intention si directe de ne pas prolonger davantage l’entretien que Marie n’osa renouveler ses questions.

Affaibli par toutes ces émotions, Henry ferma les yeux et s’endormit. Marie, elle-même, malgré le désir de résister au sommeil, ne tarda guère à céder à son empire et tous deux reposèrent, côte à côte, jusqu’au roulement de la diane.

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