‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 55 sur 127 · Seconde partie · II

Seconde partie · II

otre histoire nous apprend que le bruit qu’ouïrent don Quichotte, le curé et le barbier procédoit de la nièce et de la gouvernante : car Sancho Pança, qui frappoit rudement à la porte, vouloit entrer, et elles ne lui vouloient pas ouvrir. « Qu’a-t-il affaire, disoient-elles, ce vagabond, dans cette maison ? Retournez, frère, à la vôtre. N’êtes-vous pas celui-là qui débauche et qui fait courir notre maître par ces champs et par tous ces grands chemins ? — Gouvernante du diable, répondoit Sancho, le séduit et le débauché, celui que l’on mène par les déserts, c’est moi, et non pas ton maître. C’est lui qui me fait courir par ces mondes, et vous vous trompez de la moitié du juste prix de vous imaginer que ce soit moi. C’est lui qui m’a tiré, avec de belles et abusives paroles, de ma maison, en me promettant une île, que j’attends, et qui n’est pas encore venue. — Que ces méchantes îles, répliqua la nièce, te puissent étouffer, maudit Sancho ! Et quelles choses sont-ce, ces îles ? Est-ce quelque chose à manger, grand goulu et grand vorace que tu es ? — Elles ne sont point, dit-il, à manger, mais plutôt à gouverner mieux que quatre villes ou que quatre prévôtés de cour. — Avec tout cela, disoit la gouvernante, tu n’entreras point céans, sac de méchancetés et bissac de malices. Allez gouverner votre maison, allez labourer votre brin de terre, et quittez toute cette prétention d’îles et d’insulaires. »

Oh ! le grand plaisir que recevoient alors le curé et le barbier d’ouïr le devis de ces trois personnes ! Néanmoins don Quichotte, craignant que Sancho ne se décousît la langue, et qu’en crayonnant quelque monceau de malicieuses simplesses il ne touchât quelque point qui ne lui fût guère honorable, l’appela, et, ayant imposé silence à sa nièce et à sa gouvernante, fit qu’elles le laissèrent entrer. Sitôt que Sancho fut dedans, le curé et le barbier prirent congé de don Quichotte, dont ils tinrent la maladie pour incurable, voyant combien ses pensées extravagantes l’emportoient, et combien il étoit pénétré de la folie de ses mal errantes chevaleries. C’est pourquoi le curé dit au barbier : « Compère, vous verrez que, lorsque moins nous y penserons, notre gentilhomme ira encore battre la campagne. — Je n’en fais point de doute, repartit le barbier, et cependant je ne m’étonne pas autant de la folie du maître que de la simplicité de l’écuyer, qui tient ce qui regarde son île pour si assuré qu’il n’y a raison au monde capable de lui ôter de la caboche toutes ces chimères. — Dieu les guérisse, dit le curé ; néanmoins tenons l’œil dessus, et nous verrons ce que deviendra toute cette machine d’extravagances d’un tel chevalier et d’un tel écuyer. Vous diriez qu’on les a fondus dans un même moule, et que les folies du maître sans les niaiseries du valet ne vaudroient pas un liard. — Il est vrai, dit le barbier, et je serois bien aise de savoir de quoi ils peuvent parler maintenant. — Je vous assure que la nièce ou la gouvernante nous le pourront apprendre : car elles ne sont pas d’un caractère à s’interdire de les écouter. »

Cependant, don Quichotte s’étant enfermé dans sa chambre avec Sancho et étant tous deux seuls, il lui dit : « Il me fâche fort, Sancho, que tu aies dit et que tu dises que c’est moi qui t’ai fait sortir de ta cabane, puisque tu sais bien que je ne suis pas demeuré dans mon logis. Nous sortîmes de compagnie, et nous allâmes de compagnie, et nous avons voyagé de compagnie. Nous avons couru une même fortune et éprouvé un même sort. Si tu as été berné une fois, j’ai été moulu plus de cent, et en cela j’ai sur toi de l’avantage. — La raison aussi le vouloit, répliqua Sancho, puisque, comme votre Seigneurie le dit elle-même, les disgrâces sont plus attachées aux chevaliers errans qu’à leurs écuyers. — Tu te trompes, Sancho, dit don Quichotte, suivant ce proverbe : Quando caput dolet, etc. — Je n’entends point d’autre langue que la mienne, répondit Sancho. — Je te veux dire, repartit don Quichotte, que, quand la tête est malade, tous les autres membres le sont. Ainsi, étant comme je suis ton maître et seigneur, je suis ta tête, et tu es une de mes parties, étant mon serviteur. C’est pourquoi le mal qui me touche, ou me touchera, tu dois t’en ressentir, de même que moi du tien. — Cela doit être ainsi, dit Sancho. Néanmoins, quand on me bernoit comme membre, ma tête se tenoit derrière les grilles, et, sans ressentir aucune douleur, me regardoit voler par les airs ; que si les membres sont obligés de souffrir de la douleur de la tête, elle avoit pareillement à souffrir de la douleur de ses membres. — Tu voudrois dire donc maintenant, répliqua don Quichotte, que je ne sentois point de douleur quand on te bernoit ? Je te prie, ne tiens jamais ce langage, et que cela n’entre jamais en ta pensée, parce qu’alors mon esprit ressentoit plus de douleur que ton corps. Mais brisons pour cette heure ce discours, il viendra un temps où nous aurons assez de loisir pour l’examiner et le mettre à son point. Dis-moi, Sancho, mon ami, que dit-on de ma personne en ce village, et en quelle opinion m’a le vulgaire ? Quel jugement font de moi les gentilshommes et les cavaliers ? Que dit-on de ma valeur, que dit-on de mes hauts faits d’armes, et enfin de ma courtoisie ? Quel discours tient-on de l’entreprise que j’ai faite de ressusciter et faire revenir au monde la chevalerie errante dont on avoit perdu la mémoire ? Finalement je désire, Sancho, que tu me dises franchement, à ce propos, ce qui est parvenu à tes oreilles. Et tu me dois apprendre ceci sans ajouter au bien ni ôter au mal chose aucune. Les vassaux loyaux et fidèles sont obligés de dire à leurs seigneurs la vérité en son essence, toute nue, sans que la flatterie l’accroisse ou que quelque autre vain respect la diminue ; et je veux bien que tu saches, ami Sancho, que si la vérité parvenoit toute nue aux oreilles des princes, sans les déguisemens de la flatterie, d’autres siècles s’écouleroient, et d’autres âges seroient tenus pour plus de fer que le nôtre : car l’âge où nous vivons maintenant et celui dont on use seroient l’âge d’or. Que cet avertissement te serve, Sancho, afin qu’avec non moins de discrétion que de bonne volonté tu fasses entendre à mes oreilles la vérité des choses que tu sauras sur ce que je t’ai demandé.

— Monseigneur, répliqua Sancho, je le ferai de fort bonne volonté, à la condition que vous ne vous fâcherez point de ce que je dirai, puisque vous désirez que je dise la vérité toute nue, sans la revêtir d’autres robes que de celles qui sont parvenues à ma connoissance. — Je ne m’en fâcherai nullement, répondit don Quichotte, et tu peux dire ce que tu voudras, et sans détour, mon ami Sancho. — La première chose donc, repartit Sancho, que je dirai, est que le vulgaire vous tient pour un grand fou, et dit que je ne suis pas moins insensé. Les gentilshommes disent que, ne se contenant point dans les bornes de sa noblesse, votre Grâce s’est attribué le titre de Don, et qu’elle a osé se publier chevalier avec quatre journaux de vigne et deux arpens de terre, une cahute derrière et une autre devant. Les chevaliers disent pareillement qu’ils ne prennent pas plaisir que les petits hidalgos s’égalent à eux, et principalement ces hidalgos-écuyers qui enfument et noircissent leurs souliers et rhabillent leurs bas noirs avec de la soie verte. — Cela n’a rien à faire avec moi, dit don Quichotte, puisque je vais toujours bien vêtu sans user de ravauderie. Je pourrois bien être quelquefois déchiré, mais plus déchiré par les armes que par le temps.

— Quant à votre courtoisie, poursuit Sancho, à vos hauts faits, à vos grandes actions, il y a diverses opinions : les uns disent que vous êtes un fou, mais néanmoins un fou gracieux ; d’autres assurent que vous êtes vaillant, et toutefois malheureux ; il y en a d’autres qui vous nomment courtois, mais impertinent. Et là-dessus ils disent tant de choses qu’ils ne laissent ni à vous ni à moi un os qui soit sain. — Sancho, répliqua don Quichotte, considère qu’en quelque part que la vertu paroisse à un degré éminent, elle est toujours persécutée. Il n’y a pas un, ou presque pas un, de tous les hommes illustres du temps passé qui ait pu éviter la malice de la calomnie. Jules César, courageux, prudent et vaillant capitaine, fut taxé et tenu pour ambitieux, et on trouva à redire en la netteté de ses accoutremens et en sa manière de vivre. Alexandre, qui par ses hauts faits acquit le surnom de Grand, n’a pu pourtant s’exempter de la langue de ceux qui publient que c’étoit un ivrogne. Hercule, qui soutint et vint à bout de tant de travaux, on dit qu’il fut lascif et voluptueux. On murmure de don Galaor, frère d’Amadis de Gaule, qu’il fut extrêmement querelleur ; et de son frère, que c’étoit un pleurard. C’est pourquoi, ami Sancho, parmi tant de calomnies sur les gens de bien, celles contre moi peuvent bien passer, pourvu qu’il n’y en ait pas plus que tu ne viens d’en dire. — C’est là le hic, corps de mon père, répliqua Sancho. — Y a-t-il quelque autre chose ? dit don Quichotte. — La queue manque encore à écorcher, repartit Sancho. Les choses que je vous ai dites jusqu’ici ne sont que gâteaux et pain bénit. Toutefois, si vous désirez savoir tout ce que l’on en publie, touchant les calomnies qu’on vous attribue, je vous amènerai ici un homme qui vous les dira toutes sans y manquer d’un sou. Hier au soir, il arriva ici le fils de Barthélemy Carrasco, qui vient d’étudier à Salamanque et qui est reçu bachelier. Comme j’allois chez lui pour lui donner la bienvenue, il m’apprit que déjà l’histoire de votre Seigneurie couroit par le monde, sous le nom de l’Ingénieux Chevalier don Quichotte de la Manche. Il me dit encore qu’on m’y avoit mis avec mon propre nom de Sancho Pança et M Dulcinée du Toboso, avec d’autres choses qui se sont passées entre nous deux seuls. J’en fis, tout étonné, mille signes de croix, ne pouvant imaginer comment a pu les savoir celui qui les a écrites.

— Je t’assure, Sancho, dit don Quichotte, que l’auteur de notre histoire doit être quelque sage enchanteur ; et à de telles gens rien n’est caché de ce qu’ils ont envie d’écrire. — Et assurément, répliqua Sancho, il étoit sage et enchanteur, puisque, selon que disoit le bachelier Samson Carrasco (ainsi se nomme celui dont je parle), l’auteur de cette histoire s’appelle Cid Hamet Berengena. — C’est un nom de Maure, dit don Quichotte. — C’est cela, repartit Sancho, j’ai souvent ouï dire que les Maures aiment les aubergines. — Tu dois, Sancho, dit don Quichotte, t’abuser sur le nom de ce Cid, qui en arabe signifie seigneur. — Cela pourroit être, répliqua Sancho ; mais, si votre Grâce veut que je le fasse venir ici, je l’irai chercher à tire-d’aile. — Tu m’obligeras fort, ami, dit don Quichotte, puisque ce que je viens d’apprendre de toi me tient en suspens, et je ne saurois manger morceau qui me fasse plaisir jusqu’à ce que je sois informé de tout ceci. — Je m’en vais donc le chercher », répliqua Sancho. Et sur cela, quittant son maître, il alla trouver le bachelier, avec lequel il revint quelque temps après. Et ils eurent entre eux trois un très plaisant devis.

1. Sancho vient d’estropier le nom de Ben Engel en l’appelant Berengena, qui signifie aubergine.

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