‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 57 sur 127 · Seconde partie · IV

Seconde partie · IV

ancho Pança revint au logis de don Quichotte, et, reprenant le discours passé, dit au bachelier Samson que s’il désiroit savoir qui, ou comment ou quand on lui déroba sa bête, il devoit savoir que la nuit même, disoit-il, que, fuyant la Sainte-Hermandad, nous entrâmes en la Sierra Morena, après l’aventure ou mésaventure des galériens, et celle du mort que l’on portoit à Ségovie pour l’enterrer, mon seigneur et moi, nous entrâmes dans un bois. Il étoit appuyé sur sa lance, et moi j’étois sur ma bête ; et tous deux, froissés et moulus des querelles passées, nous nous mîmes à dormir comme si nous eussions été couchés sur quatre oreillers de plume. Moi surtout je dormis d’un si profond sommeil que qui que ce fût trouva néanmoins le moyen de me venir suspendre sur quatre pieux qu’il mit aux quatre coins du bât, de sorte qu’il m’y laissa à cheval et tira si doucement mon grison de dessous moi que je n’en eus jamais aucun sentiment. — C’est une chose facile, dit don Quichotte, et une aventure qui n’est pas nouvelle, puisque la même chose arriva à Sacripant, lorsque, étant devant Albraque, ce fameux larron appelé Brunei, usant d’une invention pareille, lui tira son cheval d’entre les jambes. — Cependant le jour vint, poursuivit Sancho, et à peine me fus-je un peu remué que, les bâtons plantés venant à manquer, je tombai lourdement à terre ; je cherchai mon âne, et je ne le vis point. Lors les larmes me vinrent aux yeux, et je fis une grande lamentation. Que si l’auteur de notre histoire ne l’a point mise par écrit, il peut faire compte qu’il n’a pas bien fait. Au bout de je ne sais combien de jours, comme nous marchions en la compagnie de M la princesse Micomicona, je reconnus mon âne, et que celui qui étoit dessus, habillé en Égyptien, c’étoit ce coquin, ce scélérat de Ginès de Passamont, que mon seigneur et moi avions délivré de la chaîne. — Ce n’est pas là qu’est l’erreur, répliqua Samson, mais en ce qu’ayant fait paroître l’animal l’auteur dit que Sancho alloit à cheval sur le même grison. — Je ne sais que répondre là-dessus, dit Sancho, si ce n’est que l’historien s’est trompé, ou bien que c’est une faute de l’imprimeur. — Il en est sans doute ainsi, reprit Samson ; mais que devinrent les cent écus ? — Ils se sont dépensés, je les ai employés, répondit Sancho, pour moi, pour ma femme et pour mes enfans ; et ils ont été cause que ma femme a supporté en patience les courses sans fin que j’ai faites au service de mon seigneur don Quichotte. Que si, au bout d’un si long temps, je fusse revenu sans le sou et sans bête chez moi, je n’aurois pas été blanc. Et si vous avez envie d’en savoir davantage, me voici présent pour répondre au roi en personne, et nul n’a le droit de me demander si j’ai rapporté ou pas rapporté, si j’ai dépensé ou pas dépensé ; que si les coups de bâton que j’ai reçus en ces voyages se payoient à beaux deniers, encore qu’ils ne fussent taxés qu’à quatre maravédis la pièce, il faudroit cent autres écus pour me payer la moitié de ce qui me seroit dû. Mais que chacun se mette la main à la conscience, et ne prenne point le blanc pour le noir, ni le noir pour le blanc, parce que chacun est comme Dieu l’a fait, et encore pire bien souvent. — J’aurai soin, dit Carrasco, que l’auteur de l’histoire, à la première impression qu’il fera de son livre, n’oublie pas de mettre ce que le bon Sancho vient de dire : ce sera un bon moyen de rehausser son ouvrage d’un bon cran plus haut qu’il n’est. — Y a-t-il quelque autre chose à corriger en ce livre, Seigneur bachelier ? demanda don Quichotte. — Il y en doit avoir quelques autres, répondit-il, mais aucune d’aussi grande importance que celles que je vous ai déjà dites. — Et par hasard, répliqua don Quichotte, l’auteur promet-il une seconde partie ? — Il en promet une, dit Samson : si est-ce pourtant qu’il nous assure qu’il ne l’a point trouvée, et qu’il ne sait pas qui la peut avoir. C’est pourquoi nous sommes en doute si elle sera publiée ou non. Et ainsi, tant pour ce motif que parce que quelques-uns disent que jamais les secondes parties d’un ouvrage ne furent bonnes, et que d’autres assurent encore que ce que l’on a écrit de don Quichotte suffit, on croit qu’il n’y aura point de seconde partie. Toutefois, plusieurs personnes, plus joviales que mélancoliques, disent tout haut : « Qu’on nous donne encore des Quichotades ; que don Quichotte paroisse, et que Sancho Pança parle, et advienne que pourra, nous ne demandons autre chose pour nous contenter. — Et à quoi se tient l’auteur ? dit don Quichotte. — À quoi ? répondit Samson. C’est qu’aussitôt qu’il aura trouvé l’histoire qu’il va cherchant avec une extrême diligence, il la fera soudain imprimer ; et, en cela, il est plus porté de l’intérêt que ce lui est de la donner au public que de celui de toute autre louange. — Donc, dit Sancho, cet auteur regarde plutôt à l’argent et à l’intérêt. Ce sera merveille s’il rencontre bien : car il ne fera justement que cousasser à grands points, comme un tailleur à la veille de Pâques ; et les œuvres qui se font à la hâte ne s’achèvent jamais avec la perfection requise. Que ce maître maure, ou quoi que ce soit, regarde à ce qu’il fait, car mon seigneur et moi lui mettrons tant de matière en la main sur le sujet des aventures et des événemens divers qu’il en pourra composer non seulement une seconde partie, mais encore cent. Sans doute le bonhomme doit penser que nous dormons ici sur la paille ; mais qu’il nous vienne un peu tenir le pied chez le maréchal, et il verra d’où nous boitons. Tout ce que je puis dire, c’est que si mon seigneur me vouloit croire, nous serions déjà sur les champs pour soulager les injures et redresser les torts, selon que les bons chevaliers errans ont accoutumé de faire. »

Àpeine Sancho Pança avoit achevé de proférer ces paroles que Rossinante commença de hennir. Ces hennissemens, qui parvinrent à leurs oreilles, don Quichotte les prit pour un très bon augure, si bien qu’il résolut de faire une autre sortie à trois ou quatre jours de là. Ayant déclaré son intention au bachelier, il lui demanda conseil sur le chemin qu’il devoit prendre pour commencer son voyage. L’autre lui répondit qu’il trouvoit bon que don Quichotte tirât vers le royaume d’Aragon et s’acheminât à la ville de Saragosse, où dans peu de jours, pour la fête de saint Georges, on devoit célébrer de solennelles joutes, dans lesquelles il pourroit gagner renom sur tous les chevaliers d’Aragon, ce qui étoit en gagner sur tous ceux du monde. Il loua sa résolution comme digne d’un homme d’honneur et d’un courage valeureux, et l’avertit d’être désormais plus retenu à s’exposer aux périls, parce que sa vie n’étoit pas à lui, mais à tous ceux qui avoient besoin de son assistance et de son secours en leurs infortunes. « C’est ce dont je me fâche, Seigneur Samson, dit là-dessus Sancho, parce que mon seigneur fait aussi peu de cas d’attaquer cent hommes armés qu’un jeune gourmand une demi-douzaine de courges. Sur mon Dieu, Monsieur le bachelier, il y a temps d’assaillir et temps de se retirer, et il n’y a pas à crier tout le temps : Saint Jacques et ferme Espagne, et d’autant plus que j’ai ouï dire, et je crois que c’est à mon seigneur don Quichotte même, si j’ai bonne mémoire, qu’entre les deux extrémités de couard et de téméraire la valeur tient le milieu. Or, si cela est, je ne désire pas qu’il s’enfuie sans en avoir motif, ni qu’il assaille non plus, lorsque l’occasion requiert autre chose. Cependant j’avise surtout mon seigneur que s’il doit m’emmener avec lui, ce soit à la condition qu’il se charge de tous les combats, et que je ne sois obligé à autre chose que d’avoir soin de sa personne, en ce qui touchera sa propreté et son manger. En ce point je porterai toujours l’eau au-devant de lui ; mais de penser que je sois obligé de mettre la main à l’épée, encore que ce fût contre des brigands armés de haches et de capelines, qu’il me tienne pour excusé. Quant à moi, Seigneur Samson, je ne désire point acquérir le renom de valeureux, mais celui du meilleur et du plus loyal écuyer qui jamais servit chevalier errant. Que si mon seigneur don Quichotte, reconnoissant de mes nombreux et bons services, veut me donner quelqu’une des nombreuses îles que sa Grâce assure qu’il gagnera, par là il m’obligera beaucoup. Et, quand il ne me la donneroit pas, je suis né, et l’homme ne vit point sous aucune autre protection que celle de Dieu ; et peut-être le pain que je mangerai sans gouvernement me semblera plus savoureux que celui que je pourrois manger étant gouverneur. Et que sais-je, moi, si par aventure en ces gouvernemens le diable ne me tient point préparé quelque croc-en-jambe où je trébuche et me casse la mâchoire. Sancho je naquis, et Sancho je pense mourir. Toutefois, si avec cela le Ciel me donnoit de la main à la main, sans beaucoup de travail ni beaucoup de péril, quelque île ou autre chose semblable, je ne suis pas si sot que de la refuser, selon qu’on dit aussi : Lorsqu’on te donnera la génisse, cours lui mettre au cou la cordette, et quand le bien vient, mets-le aussitôt dans ta maison. — Mon frère Sancho, dit alors Carasco, vous avez parlé comme un professeur ; mais avec tout cela confiez-vous en Dieu, et assurez-vous dans le seigneur don Quichotte, qui vous donnera non seulement une île, mais encore un royaume. — Autant vaut le plus que le moins, répondit Sancho ; encore que je puis bien dire à monsieur le bachelier que le royaume que mon maître me donnera, il ne le jettera pas dans un sac percé. Je me suis tâté le pouls et me trouve assez de santé pour régir des royaumes et gouverner des îles, et je l’ai déjà dit quelquefois à mon seigneur. — Prenez garde, Sancho, dit Samson, que les offices changent les mœurs, et il pourroit être que, vous voyant gouverneur, vous méconnussiez la mère qui vous a enfanté. — On doit entendre cela, répliqua Sancho, de ceux qui ont pris naissance parmi les Maures, et non de ceux qui ont sur l’âme quatre doigts de graisse de vieux chrétien, ainsi comme je fais ; oui, quand je serai pourvu de cet état, je reconnoîtrai toujours ma condition et me rendrai agréable à tout le monde. — Dieu le veuille, dit don Quichotte, et nous le verrons lorsque viendra le gouvernement qu’il me semble avoir déjà devant les yeux. » Ce disant, il pria le bachelier que, s’il étoit poète, il lui fît cette faveur de composer des vers qui parlassent du congé qu’il pensoit prendre de sa maîtresse Dulcinée du Toboso, et qu’il prît garde qu’au commencement de chaque vers il y eût une lettre de son nom, de sorte qu’à la fin des vers, en en joignant les premières lettres, on pût lire Dulcinée du Toboso. Le bachelier lui répondit que, encore qu’il ne fût pas des fameux poètes qu’il y avoit en Espagne, qui, disoit-on, n’étoient que trois et la moitié d’un, toutefois il ne laisseroit point de composer de tels vers, bien qu’il se trouvoit pourtant une grande difficulté en cette composition, parce que les lettres que contenoit ce nom étoient au nombre de dix-sept, si bien que, s’il faisoit quatre stances espagnoles de quatre vers chacune, une lettre resteroit. Que si la stance étoit de cinq vers ou de deux dizains, autrement rondeaux, il y manqueroit trois lettres ; néanmoins qu’avec tout cela il tâcheroit de faire couler une lettre le mieux qu’il pourroit, de façon qu’aux quatre stances espagnoles, composées chacune de quatre vers, fût renfermé le nom de Dulcinée du Toboso. — Il le faut ainsi faire en tout cas, dit don Quichotte, parce que, si le nom n’y est apparent et manifeste, il n’y a femme qui croie que les vers aient été composés pour elle. » Ils ne poussèrent pas plus loin en leurs discours, et résolurent que le départ se feroit à huit jours de là. Don Quichotte recommanda au bachelier de tenir secret son départ, et surtout au curé, à maître Nicolas, à sa nièce et à sa gouvernante, de peur qu’ils ne missent empêchement à sa résolution honorable et valeureuse. Carrasco le lui promit ; et sur cela il prit congé de don Quichotte, en le priant de lui donner avis de tous ses bons ou mauvais succès, lorsqu’il en auroit la commodité. C’est ainsi qu’ils se quittèrent, et Sancho alla mettre en ordre tout ce qui étoit nécessaire pour le voyage.

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