‹ L’Homme-fourmiChapitre 39 sur 42 · Chapitre 39

Chapitre 39

Le combat de folie cesse. Car une lumière, brutale de soudaineté, nous aveugle. L’écran enlevé laisse le jour traverser la feuille de verre. Et l’homme, l’horrible tortureur, regarde avidement tous nos maux.

Il prend notre cage, ouvre le châssis par le milieu, comme un géant séparerait en deux moitiés un immense palais. Son geste dévastateur a démoli la ville, éventré cases et galeries et maintenant, devant ses doigts qui veulent nous saisir, parmi les décombres croulants, éperdument nous fuyons.

L’une après l’autre, il nous a saisies. Il nous a mises dans une boîte toute semblable à la première avant nos constructions ; elle est vide, elle est nue, sans abris, sans provisions, mais aussi elle est toute neuve, toute fraîche. Au sortir de la cité empestée, elle nous semble à peine mal odorante : elle porte seulement l’odeur des doigts humains, si suffocante à nos organes sains, presque inaperçue par notre odorat que le charnier surmena. Et la boîte est posée, entrouverte, sur la table où déjà nous eûmes un promenoir.

Nous sommes six survivantes seulement. Mais, dans notre nouveau domaine, l’homme introduit des étrangers en nombre égal, six de ces petits lasius dont jadis nous volâmes les pucerons. Sans doute, l’homme veut se donner le spectacle d’un combat.

Les lasius sont faibles et lâches. Nous les tuerions facilement. Mais à quoi bon ? Y a-t-il encore des patries, y a-t-il encore des instincts de haine, après tant d’horreurs traversées et devant l’horrible avenir que nous prévoyons, morne désert où ne sourit aucun oasis d’espoir ?

Les petits lasius, dans un coin, se serrent tremblants, prêts à se défendre un peu, prêts à accepter bientôt la mort en une indifférence farouche. Quelles tortures leur a-t-on imposées, à eux aussi, sous prétexte d’expériences ?

Quand ils voient qu’on ne cherche pas à leur faire du mal, ils osent remuer. Peu à peu ils approchent, timides, viennent mettre leur bouche contre notre bouche, nous offrent de la nourriture. Nous leur parlons ; ils répondent. Mais les deux langues sont trop différentes : nous ne comprenons pas les réponses qu’ils font à nos questions incomprises.

Ils nous regardent continuellement, guettent nos besoins, nos désirs, accourent, complaisants, dès qu’ils croient deviner.

Des jours passent et des nuits, mortellement monotones, sans avenir, sans but, sans fatigue. Les serviteurs nous épargnent tout effort, nous immobilisent dans un ennui de plus en plus étroit.

Le temps change au dehors. Nous sentons vaguement que les verdures doivent dresser vers le ciel leurs lentes noirceurs soyeuses, que la terre doit chanter, pour la vue et pour l’ouïe de tous les êtres libres, la vaste chanson du renouveau.

De cette joie lointaine, dont tant de choses nous séparent, nous vient cependant une excitation, un inquiet désir de vivre. Nous marchons un peu plus, et toujours à la limite de notre domaine. Nous nous promenons, mélancoliques, le long du fleuve circulaire.

Hélas ! notre bourreau arrive. Rentrons jusqu’à son départ… Entre nous et la ville, il met six amazones, et il attend.

Les grands barbares roux, étonnés d’abord et dépaysés, regardent autour d’eux. Les lasius nous oublient, courent servir les nouvelles venues. Je comprends maintenant les manières serviles de ces petits êtres : ils étaient depuis longtemps esclaves des amazones.

Celles-ci ont faim, elles mangent.

Je dis à Hannibal :

— Repues, elles nous tueront.

— Non, dit-elle. Nous n’avons pas d’enfants à voler. Elles ne nous attaqueront pas… Peut-être serons-nous obligés de servir ces géants stupides. Mais c’est nous qui les tuerons, l’un après l’autre, pendant leur sommeil.

La peur me fit frisonner, et aussi l’espoir du meurtre. Et mon cerveau gauche vit un petit Ulysse perdu, tremblant et souriant, parmi six énormes Polyphèmes.

Page 1