‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 10 sur 30 · 10

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Après la Fête du caribou, les trappeurs commencèrent à quitter le poste par petits groupes, s’enfoncèrent dans les solitudes du Sud et de l’Est.

Une douzaine remirent leur départ jusqu’à la chasse du printemps, et parmi ceuxci Jean de Gravois et son épouse. Trois jours après son arrivée, Jean alla voir Yan. Il le trouva assis sur sa couchette, la tête soutenue par des oreillers. Cummins tenait en équilibre la petite Élise sur le bord du lit.

Les yeux de Yan exprimèrent sa gratitude mieux que ses paroles. Il n’ignorait pas que Jean l’avait ramené vivant au poste.

Pendant quelques instants, son menton dans la paume de sa maïn et un sourire bizarre aux lèvres, Jean considéra le jeune homme. Puis il exécuta une douzaine de grimaces expressives et haussa les épaules en ricanant.

— Ah ! quelle admirable bataille, Yan Thoreau, tu es un brave ! dit Jean à voix basse.

— Tu n’as rien vu ? s’enquit Yan qui, inconsciemment, parlait en français.

Jean lui prit les mains, tout joyeux, car il demeurait français jusqu’au fond de l’âme.

— Si je n’ai rien vu ? Ni moi ni Iowaka n’avons assisté à la lutte, mais il suffisait de regarder la neige pour comprendre. Ensuite, j’ai suivi la piste qui redescendait la montagne tandis qu’Iowaka te ramenait à l’existence. Arrivé au bord du lac, j’ai aperçu un point noir sur la glace. Devine qui c’était ? Le cadavre du missionnaire de Churchill. Hé ! Yan Thoreau, que dis-tu de cela ?

Yan se redressa sur sa couche et poussa un cri.

— Chut ! chut ! murmura Jean. Inutile de raconter ce qui s’est passé sur le lac. Seule la Sainte Vierge m’a inspiré l’idée que tu voudrais constater de tes propres yeux que le bonhomme est bien mort. Le dégel libérera le lac d’ici quelques jours et le cadavre coulera au fond. Et… (Jean baissa davantage la voix), si par hasard la disparition du missionnaire t’intrigue, souviens-toi de Jean de Gravois.

Il se pencha vers le garçon au visage pâle :

— Aujourd’hui, je me rends du côté d’Athabasca. Yan Thoreau, peut-être comprendras-tu, au bout d’un certain temps, qu’il vaudrait mieux, pour Jean de Gravois, ne pas remettre les pieds au poste du lac Bain. En ce cas, viens le prévenir. Tu le trouveras entre Fond-du-Lac et la rivière du Castor. Tu peux t’y rendre en quatre jours en longeant la lisière des Barrens, toujours vers le nord.

Tourné du côté de la porte, Jean hésita un moment, haussa les épaules et murmura avant de partir :

— J’espère que tu m’as bien compris, Yan Thoreau !

Lorsque Cummins rentra, il vit le garçon les joues rouges de fièvre.

— Que le diable emporte Jean de Gravois ! grommela-t-il.

— Il s’est conduit envers moi comme un frère, dit Yan simplement. Je l’aime bien.

Deux jours après le départ du Canadien-Français, Yan se leva de son lit, délivré de la fièvre, et, au cours de l’après-midi, il attela les chiens de Cummins. Dans la matinée, les derniers trappeurs avaient quitté le poste. Yan prit la piste empruntée par l’agent de la Compagnie à son retour à Fort Churchill et gagna le bord du lac. Là, il constata que le Canadien-Français lui avait dit la vérité. Le cadavre de son ennemi apparut à ses yeux, la face enfouie dans la neige fondante.

Il devina alors le sens des paroles de Jean. Le trou laissé par la balle était trop large pour échapper aux yeux du jeune homme. Au plus profond de son cœur, il garda une place pour le courageux petit homme qui, accompagné de son épouse, gagnait en ce moment le pays de l’Athabasca.

Yan laissa ses chiens marcher tranquillement sur le chemin du retour et n’arriva qu’à la tombée de la nuit. Maballa avait préparé le dîner et Cummins l’attendait. Il observa le garçon avec curiosité ; le sourire de Yan et l’expression de son regard étonnèrent l’homme. Désormais, il n’y discerna plus les lueurs étranges qu’il avait prises jusque-là pour des indices de démence. Leur expression méfiante avait cédé la place à une gaieté de bon aloi.

Le jeune garçon prit son instrument. Il en joua jusqu’à ce que toutes les lumières du poste fussent éteintes et Cummins et Élise plongés dans le sommeil. Alors le musicien s’arrêta. Il détendit les cordes du violon et l’approcha de la lampe à huile pour en examiner l’intérieur.

Àl’aide du fil de fer recourbé qu’il employait pour nettoyer son revolver, Yan fouilla le fond de la caisse et après ramena par un des trous en forme de f un petit rouleau enveloppé de drap rouge fané. Il déroula l’étoffe et étala devant lui quelques minces feuilles de papier couvertes d’une écriture serrée. Ce texte était en langue française. Plusieurs de ces pages avaient été écrites par un homme. Yan pencha la tête sur les autres et de ses lèvres s’échappa un long soupir

De ces dernières pages écrites d’une main féminine, se dégageait un faible parfum d’héliotrope. Yan les lut lentement jusqu’à la dernière ligne.

Cummins se retournait dans son sommeil. Silencieusement, Yan traversa la pièce sur la pointe des pieds, ouvrit la porte sans déranger le dormeur et sortit dans la nuit. Au sud-ouest une grosse lune de printemps montait dans le ciel, au-dessus de la forêt. Comme Yan se tournait vers l’astre nocturne, un désir violent embrasa son âme. Il étendit les bras, serrant toujours dans ses mains les papiers et son violon. On eût dit qu’il répondait à l’appel d’un être invisible.

Pour la première fois dans sa vie solitaire, il entendait l’appel du vaste monde au-delà des solitudes. Soudain il porta la lettre de la femme à ses lèvres et il murmura doucement :

— Je reviendrai… un jour… avec la petite Élise !

Il enroula les pages, les enveloppa dans le tissu rouge et les replaça dans la caisse de son violon avant de rentrer dans la cabane.

Le lendemain matin, Cummins, debout sur le seuil de la porte, s’exclamait :

— Que le soleil est chaud ! La neige et la glace vont fondre ! Voici le printemps ! Nous allons remiser les traîneaux et nourrir les chiens de poisson.

Chaque jour, le soleil se levait de meilleure heure, les journées s’allongeaient et l’air devenait plus tiède. Dans la forêt, des milliers d’animaux enfouis sous la neige s’éveillaient de leur long sommeil hivernal. Les oiseaux des neiges, jolies petites créatures au vol rapide, étincelantes comme des pierres précieuses, changeaient de couleur de jour en jour pour devenir des êtres nouveaux dans un monde transformé. La mère ourse, accompagnée de ses oursons nés la semaine précédente, quittait sa tanière et apprenait à sa progéniture l’art d’abattre les jeunes arbres pour en manger les bourgeons.

De toutes parts coulaient des torrents de neige fondue ; on entendait le craquement des blocs de glace.

Le poste reprit ses anciennes habitudes.

Yan démolit la barrière de bois autour de la tombe. De midi au coucher du soleil, il longea le flanc ensoleillé d’une grande montagne au sud. À son retour, il rapportait un plein panier de fleurs rouges poussées sous la neige, leurs racines encore chargées de terre. Il planta ces fleurs sur le tertre au pied du sapin et décora les bords de jeunes pousses de thé du Labrador.

Les mois suivants, au cours de l’été, il emmena Élise faire de petites promenades dans la forêt et il cueillait des fleurs et des fougères. La tombe n’était jamais défleurie.

Yan et Élise vivaient heureux et leur joie enchantait les habitants du poste, comme autrefois la présence de la femme les avait comblés de bonheur. Seul Cummins ressentait un profond chagrin. La venue du printemps, puis de l’été, répandant sur ce monde solitaire chaleur et beauté, aggravait sa douleur comme si sa bien-aimée était morte seulement la veille.

Quand pour la première fois il aperçut les fleurs rouges sur la tombe, il enfouit sa tête entre ses mains et sanglota comme un enfant. Sa femme avait aimé ces rouges corolles. Des centaines de fois il l’avait accompagnée pour en chercher et il avait piqué la première fleur dans sa soyeuse chevelure. C’était l’époque où, tels de joyeux enfants, ils jouaient en riant der rière les sombres sapins. Souvent il la soulevait dans ses bras vigoureux et l’emportait, lasse mais ivre de bonheur, jusqu’à leur petite cabane dans la clairière, où, assise, elle riait en le regardant préparer maladroitement leur souper.

Ces réminiscences lui serraient le cœur. Il s’enfonçait alors au loin dans l’épaisseur de la forêt et suivait les sentiers que tous deux avaient foulés ensemble naguère. À chaque tournant, un nouveau souvenir surgissait devant lui et, hanté par l’image de sa chère Élise, il eût souhaité s’étendre là pour mourir.

Àcette époque, il était loin de songer qu’un jour Yan et Élise chériraient les mêmes promenades, que des joies mortes renaîtraient d’autres joies et que celles-ci, tout comme les siennes, se flétriraient, du moins pour un temps. Son intense chagrin l’empêchant de songer à l’avenir, il abandonna la petite Élise aux soins affectueux de Yan.

Enfin, son grand corps amaigri par l’insomnie et la souffrance, il annonça que les affaires de la Compagnie l’appelaient à Churchill et, aux premiers jours du mois d’août, il partit pour la baie d’Hudson.

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