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Yan assuma dès lors une lourde responsabilité. Élise lui appartenait. Jour et nuit il gardait l’enfant, et, dès qu’il devait s’absenter un court instant, Élise, pour la plus grande joie de Yan, le réclamait à cor et à cri. C’est du moins ce que lui assurait Maballa, et le bébé semblait confirmer ses dires en manifestant une gaieté exubérante à chacun de ses retours.
Lorsque à l’automne Cummins revint de Fort Churchill, il rapporta avec lui un paquet rempli de présents pour Élise, entre autres des livres neufs et des revues, qui avaient écorné une partie de ses bénéfices de la saison. Tandis qu’il retirait ces trésors de leur enveloppe de peau de caribou, sous les yeux émerveillés de Yan et d’Élise, il s’interrompit et leva les yeux vers le garçon.
— À Churchill on se demande ce qu’est devenu le missionnaire parti en même temps que le courrier. On l’a vu, paraît-il, pour la dernière fois à Etawney.
— Et pas ici ? s’empressa d’interroger Yan.
— Pas que l’on sache, dit Cummins, les yeux toujours sur le jeune garçon. L’homme qui le conduisait n’est jamais revenu à Churchill. On s’inquiète également du sort de cet individu. Un détective de la Compagnie s’est rendu à Etawney et il est possible qu’il vienne au lac Bain. Je ne crois pas qu’il retrouvera le missionnaire.
— Moi non plus, répondit Yan d’une voix calme. Sans doute est-il mort. Les loups et les renards l’ont déjà dévoré… ou peut-être les poissons !
Cummins se remit à défaire le paquet et, parmi les livres, il en retira deux qu’il tendit à Yan.
— Le navire de Londres est arrivé à Churchill pendant mon séjour et a apporté ceci, expliqua-t-il. Ce sont des livres de classe. L’hiver prochain, on fera l’école à Churchill et l’année suivante à York Factory. (Il s’assit sur ses talons et considéra Yan.) C’est la première école qui ait fonctionné à moins de six cents kilomètres du poste du lac Bain. La plus proche se trouve à Prince Albert.
Très souvent, au cours des jours qui suivirent, Yan fit de longues promenades solitaires dans les sentiers de la forêt. Deux questions le hantaient depuis le retour de Cummins. D’abord, avertirait-il Jean de Gravois qu’un détective de la Compagnie menait une enquête sur la disparition du missionnaire ?
Sa première impulsion fut d’aller en hâte retrouver le Canadien-Français. Mais, à supposer que le détective arrivât au poste du lac Bain, comment devinerait-il que le missionnaire gisait au fond du lac et que Jean de Gravois était le coupable ? Yan comprit que ce serait stupide d’éveiller les craintes du petit chasseur.
La seconde question le laissait plus perplexe. L’allusion de Cummins concernant l’école à Churchill lui fournit matière à réflexion, car il s’agissait de l’avenir d’Élise. Cette année-ci, l’école se tiendrait à Churchill et la suivante à York Factory. Ensuite il n’y en aurait peut-être plus et, lorsque Élise aurait grandi, elle devrait aller au bout du monde pour s’instruire. Pourquoi ne fréquenterait-il pas lui-même les cours pour le compte d’Élise ? Il emmagasinerait des trésors et, en temps voulu, les déverserait dans l’esprit de la fillette.
Ce projet était pour le moins extravagant. Comment Yan Thoreau acquerrait-il les connaissances des gens du Sud et les transmettrait-il à l’enfant confiée à ses soins pour qu’elle ressemblât à l’être qui dormait son dernier sommeil sous le haut sapin ? Ému jusqu’au fond de l’âme d’une crainte mêlée d’espoir et d’ambition, il mûrit son plan et, dès qu’apparurent les premières bises annonciatrices de l’hiver, il en fit part à Cummins.
Une fois bien décidé, Yan mit son idée à exécution. Muki connaissait la piste conduisant à Churchill. Il accepta de l’accompagner dans trois jours, ce qui donna à la femme de Williams le temps nécessaire pour confectionner au jeune garçon un nouvel habit en peau de caribou.
Le second soir, pour la dernière fois, il joua du violon dans la petite cabane et, Élise s’étant endormie, il la prit doucement entre ses bras sous l’œil paternel de Cummins. Lorsqu’il la remit dans son petit lit contre la muraille, Cummins lui passa le bras sur les épaules et le conduisit jusqu’au seuil.
Devant eux la forêt noire et silencieuse se détachait sur le ciel étoilé. Dominant les autres sapins, se balançait le panache de celui qui gardait la tombe. Cummins y porta son regard.
— Elle t’a entendu approcher ce soir-là, Yan, dit-il d’une voix douce. Depuis longtemps elle savait que tu allais venir, alors que je ne distinguais que le craquement de l’aurore boréale. Je crois… qu’elle sait… à présent…
Cummins serra davantage son bras autour des épaules du jeune garçon et sa joue rugueuse s’appuya sur la tête de Yan. Pour répondre à ce geste affectueux, Yan prit la main qui pendait sur son épaule.
— Mon petit, me diras-tu enfin qui tu es et d’où tu venais cette nuit-là ?
— Je vais vous le dire, maintenant. Je viens du Grand Ours, je suis Yan Thoreau et c’est le Dieu tout-puissant qui m’a conduit ici cette nuit-là parce que… (son cœur frémit d’une soudaine inspiration et il leva les yeux vers le visage de son compagnon…) parce que la petite Élise était ici, conclut-il.
Cummins demeura un instant immobile et silencieux. Puis il ramena le jeune garçon dans la cabane et, de la caisse recouverte de cretonne placée dans le coin de la pièce, il retira un sac en peau de daim.
— Tu te rends à Churchill pour Élise et pour elle, dit-il tout bas pour ne pas éveiller l’enfant. Prends ceci.
Yan recula d’un pas.
— Non, je trouverai à m’occuper à la Compagnie à Churchill. Cet or reviendra à Élise quand elle sera grande. Yan Thoreau n’est pas… Comment appelez-vous cela ?
Un instant ses yeux s’éclairèrent dans un sourire. Mais le visage de Cummins s’assombrit et il saisit le bras du garçon d’une main presque brutale.
— Alors Yan Thoreau ne reviendra jamais plus auprès d’Élise ! s’exclama Cummins. Tu vas à Churchill pour fréquenter l’école et non pour travailler de tes mains. On t’envoie là-bas, comprends-tu, mon petit ? Que décides-tu ? Acceptes-tu ce sac, ou renonces-tu à revenir au lac Bain ?
Sans mot dire, les joues enflammées, Yan tendit la main et prit le sachet. Cummins, étonné, considéra la lueur étrange de son regard.
— Je vous rendrai, à Élise et à vous, cet or au centuple, s’écria-t-il. Je le jure et Yan ne sait pas mentir !
Le lendemain, il quittait le poste.