09
Àcinq cents mètres du pied de la montagne, au sortir de la forêt et des marécages, un attelage de puissants malemutes tirait un traîneau sur lequel se trouvait une jeune femme de sang demi-cree. Tantôt à côté du véhicule, tantôt devant les chiens, Jean de Gravois courait en faisant claquer son fouet et en poussant des cris joyeux.
— N’est-ce pas que c’est beau, ma Iowaka ? criait-il pour la centième fois en dialecte cree. Il grimpa sur le rocher et ajouta, plein d’enthousiasme : N’est-ce pas un pays magnifique au soleil levant ? Le printemps va paraître dans quelques jours. Que dis-tu de ton Jean de Gravois et de son pays, maintenant ? Regrettes-tu Churchill ?
Jean ramenait avec lui une belle jeune femme aux grands yeux brillants et à la chevelure luisante comme l’aile de corbeau au soleil. Elle riait, toute fière, tandis qu’il dansait et bondissait à côté d’elle, et lui répondait dans le doux dialecte cree.
Jean, le visage épanoui, chantait en faisant claquer son long fouet de caribou. Au moment où Iowaka lui disait de s’arrêter pour reprendre haleine, les malemutes s’assirent sur leur derrière à l’endroit où gisait Yan Thoreau, tout ensanglanté sur la neige.
— Qu’est ceci ? s’écria Jean.
Il souleva la tête inerte de Yan.
— C’est le violoneux dont je t’ai parlé et qui vit avec Williams au poste du lac Bain ! expliqua-t-il. On l’a assassiné ! Il a été étouffé et son visage est mutilé comme s’il avait été mordu par un animal !
Jean promena son regard autour de lui tandis que Iowaka s’agenouillait auprès de Yan.
— Quel combat ! s’exclama-t-il. Regarde les traces de pas. Le meurtrier s’est enfui en traîneau !
— Le corps est encore chaud, murmura Iowaka. Il n’est peut-être pas mort ?
Jean de Gravois se releva d’un bond, une flamme de colère dans ses yeux noirs. En un clin d’œil, il était près du traîneau, lançant de tous côtés fourrures et ballots, et tous autres objets, à l’exception de son fusil.
— Il est mort, Iowaka. Vois donc la couleur de son visage. Mais Jean de Gravois rattrapera l’assassin, et tu resteras ici. Dresse la tente. Hi-o-o-o-o ! cria-t-il à ses malemutes.
L’attelage s’engagea rapidement sur la piste. À genoux sur le toboggan et son fusil devant lui, Jean lança des ordres d’une voix contenue et les chiens allongèrent leurs pattes à la poursuite du missionnaire et de ses huskies. La piste débouchait en terrain découvert et conduisait à la surface lisse d’un lac. Sur cette étendue gelée fuyait le missionnaire.
Soudain quelque chose brilla au soleil.
— Tiens ! fit Jean lorsqu’une balle passa au-dessus de sa tête. Le voilà maintenant qui tire sur Jean de Gravois ! Il posa son fouet et une lueur joyeuse éclaira son petit visage noir tandis qu’il épaulait son fusil. Ah ! il tire sur Jean de Gravois, mais il ne sait pas que Jean peut abattre un caribou en pleine course à trois cents mètres !
Après le coup de tonnerre de son fusil, un corps roula du traîneau à l’avant et s’affaissa sur la neige. À cent mètres plus loin, les huskies s’arrêtèrent dans une confusion indescriptible et se retournèrent pour observer les chiens qui approchaient.
Jean s’arrêta et, à la vue de l’homme qui le regardait fixement, il empoigna ses longs cheveux noirs et s’écria, rempli d’horreur et de surprise :
— Saints du Ciel ! C’est le missionnaire de Churchill !
Il retourna le corps et vit l’endroit par où la balle avait pénétré sous le bras pour ressortir de l’autre côté. Plus une étincelle de vie : le missionnaire était déjà mort.
— Le missionnaire de Churchill ! répéta Jean.
Il leva les yeux vers le soleil et secoua la neige fondante sous ses mocassins.
— Le dégel s’annonce, observa-t-il en regardant le cadavre. Eh bien ! le lac lui servira de tombeau.
Il conduisit ses malemutes vers la forêt. Puis il revint sur ses pas, coupa les traits des huskies épuisés et d’un coup de fouet les remit en liberté sur la glace.
— Retournez chez les loups ! hurla-t-il. Ne revenez jamais au poste, sans quoi Jean de Gravois vous écorchera tout vifs !
Lorsqu’il remonta au sommet de la montagne, Jean trouva Iowaka en train de faire bouillir du café. Auparavant, elle avait enveloppé Yan dans les fourrures devant le feu.
— Je te le disais bien ! s’écria-t-elle. Il vit encore !
Le retour de Jean de Gravois au poste du lac Bain fut encore plus théâtral qu’il ne l’avait prévu, car il ramenait avec lui non seulement une jolie épouse de Churchill, mais aussi Yan Thoreau à demi mort après cette bataille sur la montagne.
En lui-même, il exultait. Jean de Gravois ne souffla mot au sujet du cadavre abandonné sur le lac et les huskies ne reparurent point pour éveiller des soupçons sur le sort du missionnaire.