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Vingt ans plus tôt, de semblables rumeurs étaient arrivées du sud et la terrible épidémie s’était abattue sur le pays. Les gens des forêts en gardaient encore l’affreux souvenir, car des milliers de tombes anonymes, disséminées de James Bay au pays de l’Athabasca, témoignaient du lourd tribut infligé à cette région.
De Dubrochet, au bord du lac du Renne, des nouvelles parvinrent au lac Bain au début de l’hiver, transmises par Henderson, le facteur, qui les tenait de son confrère de Nelson House.
— La petite vérole sévit au poste de Nelson, chez les Crees du lac Wollaston, annonça le messager à Williams. Je m’en vais à l’ouest prévenir les gens de Révillon. Au revoir !
Trois jours plus tard, un message venu de Churchill invitait tout le personnel de la Compagnie à prendre les dispositions nécessaires en vue de l’apparition de la Terreur Rouge. L’épaisse figure de Williams blêmit.
— Cela signifie que nous allons creuser des tombes, dit-il après avoir pris connaissance du papier. Ce sont les seuls préparatifs que nous puissions faire.
Il lut à haute voix la note de service aux employés du lac Bain et tout homme disponible reçut l’ordre de porter la nouvelle sur tout le territoire du poste. Vivement on harnacha les chiens et chaque traîneau emporta un rouleau de coton rouge.
Yan prit la piste de Churchill et bifurqua vers le sud le long de la rivière Hasabala, dans une région où s’entrecroisaient les lignes de pièges des chasseurs métis et canadiens-français. Sur sa route se trouvait la cabane de Croisset et sa femme, où il laissa le quart de sa provision d’étoffe rouge. Il reprit la piste de l’ouest, tandis que Croisset attelait ses chiens pour se rendre au sud. À soixante kilomètres au sud, quelque part sur le Porc-Épic, Henry Langlois, le plus grand chasseur de renards du poste, posait ses pièges. Le matin du troisième jour, Yan partit à la recherche de Langlois et, vers la fin de l’après-midi, il tomba sur un sentier tracé par des raquettes. Là, il campa jusqu’au matin, puis il se mit à suivre cette piste.
Il passa devant une demi-douzaine de cachettes appartenant à Langlois, où le chasseur déposait ses engins. Tous ses pièges étaient désamorcés. Près d’un piège, le long de la piste, il trouva le squelette décapité d’un renard et, dans un autre, une hermine décapitée. Perplexe, Yan accéléra l’allure de ses chiens et ne les arrêta qu’au bord d’une clairière en pleine forêt.
Non loin se dressait la cabane du trappeur. Sur le toit, attaché à une branche de sapin, flottait le sinistre drapeau écarlate.
Lançant un ordre à ses chiens d’une voix terrifiée, Yan rebroussa chemin, puis fit halte. Aucune fumée ne montait de la cheminée d’argile de la petite cabane. Son unique fenêtre était blanche de givre. Yan lança plusieurs appels, qui demeurèrent sans réponse. Il tira deux coups de fusil et attendit, couvrant sa bouche et ses narines de sa main protégée d’une moufle. Aucun signe de vie. Abandonnant tout espoir, il revint dans la direction du nord.
Son attelage arriva à moitié crevé de fatigue. Cummins et Williams se précipitèrent à sa rencontre.
— Le drapeau rouge flotte sur la cabane de Langlois ! cria-t-il. Langlois est mort !
— Grand Dieu ! gémit Williams.
Sa face rougeaude blêmit et il serra les poings, tandis que Cummins s’occupait des chiens et que Yan entrait dans le magasin pour manger un morceau.
Muki et Perri regagnèrent le poste le lendemain. Le jeune Williams les suivait de près, l’air épouvanté : la mort rouge sévissait chez les Crees de la Waterfound.
Chaque jour augmentait la tristesse des gens du lac Bain. Yan fut quelque temps avant de comprendre l’étendue du désastre. Il n’était pas né lors de la peste rouge qui avait sévi dans ce pays vingt ans auparavant, alors que la plupart des autres, même Muki le plus jeune de tous, en avaient souffert. Mais il ne tarda pas à constater les méfaits de la petite vérole. En février, les Crees vivant le long du lac Wollaston furent pour ainsi dire anéantis. Des oriflammes rouges marquaient la piste de Nelson. La mort bondissait de cabane en cabane vers l’ouest. Au milieu du mois, le lac Bain se trouvait cerné de tous les côtés, sauf vers le nord, par le fléau envahisseur.
Bientôt la grande lutte s’organisa. Williams rassembla ses hommes et leur expliqua comment avait été mené le même combat deux décennies auparavant. À cent kilomètres à la ronde, chaque cabane et chaque tente arborant un drapeau rouge devait être visitée et brûlée si les occupants étaient morts. Le danger menaçait les braves qui avaient pour mission de s’assurer si la vie existait encore dans ces demeures. Les plus audacieux frémissaient aux récits du vieil agent ; cependant, tous répondirent à l’appel comme un seul homme.
Cummins et Yan prirent ensemble leur dernier repas. Élise, assise entre eux, s’étonnait de leur silence. Le dîner terminé, les deux hommes sortirent.
— Muki n’était pas au magasin, dit Cummins d’une voix basse lorsqu’ils arrivèrent dans les ténèbres derrière la cabane. Williams le croyait parti avec ses chiens vers le sud, mais tel n’est pas le cas. Je l’ai vu se traîner dans sa cabane comme un chien malade une heure avant la tombée de la nuit. Un drapeau rouge flottera sur le lac Bain demain matin.
Yan réprima une exclamation d’horreur.
— Ah ! il y a une lumière chez lui ! s’écria Cummins. Une torche de résine brûle devant sa porte.
Un cri aigu et tremblotant arriva de la cabane de Muki, un cri inarticulé s’enflant et décroissant comme le gémissement d’un chien, et les deux hommes identifièrent la voix du père du métis. Soudain des lumières brillèrent dans la nuit, comme des années auparavant lorsque Cummins, d’un pas chancelant, sortait de sa demeure où sa femme était morte. En un spasme de frayeur, il agrippa le bras de Yan.
— On a planté le drapeau ! murmura-t-il d’une voix rauque. Retourne auprès d’Élise. Il y a pour un mois de vivres dans la cabane et tu pourras rentrer le bois ce soir, Barre la porte. Ouvre seulement la fenêtre de derrière pour l’aération. Reste à l’intérieur avec elle, jusqu’à ce que tout danger soit écarté. Va !
— Je pars, mais c’est vers les drapeaux rouges ! protesta le jeune homme, dégageant son bras. Votre place est auprès d’Élise !
— Ma place est avec les hommes !
— Et la mienne ? protesta Yan, se redressant.
— Un de nous deux doit s’enfermer avec elle, allégua Cummins, et c’est toi. Tu es venu ici, cette nuit-là, à cause de la petite Élise. Quelque chose t’a envoyé vers elle. Ne comprends-tu pas ? Depuis lors, jamais elle n’a été en aussi grand péril. Tu dois rester près d’Élise… avec ton violon.
— Élise tranchera elle-même la question, répliqua Yan. Nous entrerons ensemble dans la cabane et le premier à qui elle adressera la parole partira vers les drapeaux rouges. L’autre s’enfermera avec elle dans la cabane tant que subsistera l’épidémie.
Vivement, il se retourna vers la porte. Comme il l’ouvrait, il se rangea pour laisser Cummins entrer le premier et, derrière le large dos de l’autre, il bondit de côté, une flamme dans les yeux et le sourire aux lèvres. Sans se faire voir de Cummins, il tendit ses bras vers Élise qui, près de la table, faisait vibrer les cordes du violon.
Élise sauta de son tabouret et courut vers lui. D’un air de triomphe, Yan regarda Cummins.
— En l’air ! Yan ! Prends-moi ! cria Élise.
Il la lança si haut qu’elle fit presque un saut périlleux. Puis il l’embrassa en la retenant entre ses bras et la reposa, rayonnante de plaisir, sur le bord de la table.
— Je me rends chez les Crees à la place de Cummins, annonça Yan à Williams une demi-heure plus tard. À présent que la Terreur Rouge sévit au lac Bain, il faut qu’il demeure près d’Élise.