‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 14 sur 30 · 14

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Le lendemain matin, Yan reprit la vieille piste vers l’Hasabala. Les Crees n’y étaient plus. Il passa une journée à errer à l’est et à l’ouest et découvrit une piste conduisant au nord.

— Ils sont partis chez les Esquimaux. Qu’en dis-tu, Kinous ? dit-il, s’adressant à son chien de flèche.

Yan dirigea alors sa course vers le sud-ouest pour brûler Langlois avec sa cabane. L’oriflamme écarlate flottait encore à l’endroit où il l’avait aperçue deux semaines auparavant. Une épaisse couche de gel masquait les fenêtres. Yan appela de toutes ses forces, frappa sur la porte avec la crosse de son fusil et brisa les vitres. Silence. Plus de doute : Langlois était mort.

Yan amena des broussailles sèches de la forêt et les empila contre les rondins. Assis sur son traîneau, il observa le feu jusqu’à ce que la cabane ne fût plus qu’un brasier.

Il poursuivit sa route vers l’ouest. À la source du Porc-Épic, il découvrit les cendres de trois wigwams consumés et en retira des ossements calcinés. Lentement, il descendit le cours du Porc-Épic, fouillant à l’est et à l’ouest. À l’endroit où ses eaux reçoivent celles de la Loutre Grise, il rencontra un Cree qui lui apprit qu’à trente kilomètres plus loin se trouvait un village de six tipis, entièrement déserté. Yan fila dans cette direction, il conservait l’espoir que l’ange gardien d’Élise l’avait préservée de tout malheur au poste du lac Bain.

Croisset y arriva quarante-huit heures après avoir vu Yan.

— Partout on aperçoit des drapeaux rouges ! s’écria-t-il, lorsqu’il vit le signal sur la cabane de Muki. À l’est et à l’ouest de l’Hasabala, ils sont aussi nombreux que les geais au printemps.

Le Cree, venu des bords de la Loutre Grise, passa au poste en se rendant plus au nord.

— Il y a six wigwams pleins de morts, raconta-t-il à Williams dans son dialecte. Un homme de la Compagnie, avec un chien de flèche borgne et quatre chiens-loups, a quitté la rivière de la Loutre Grise pour aller les brûler.

Williams décrocha sa trompe en écorce de bouleau et lança un appel à Cummins, qui entrouvrit sa porte pour l’écouter. Élise se tenait tout près de lui.

— Thoreau est là-bas au sud où l’épidémie bat son plein. C’en est trop pour lui seul. Je cours le rejoindre avec mes chiens. Croisset gardera le magasin.

Élise entendit ces paroles. Lorsque son père se retourna, après avoir verrouillé la porte, il vit les yeux de l’enfant agrandis par la peur. La fillette comprenait que Yan affrontait un immense danger. Les lois implacables de ce monde sauvage commençaient déjà à exercer sur elle leur influence, développant son instinct et sa raison, tout comme elles mûrissaient les enfants indiens et en faisaient des hommes et des femmes avant qu’ils eussent atteint leur quinzième année. Tout autour d’eux régnait un mal invisible que son père appelait la peste ; Yan était parti pour combattre ce mal et peut-être en mourir.

Àson insu, Cummins ajoutait aux frayeurs de la petite de plus d’une façon, et ses réponses franches faisaient travailler davantage encore l’imagination de la fillette. Elle ne cessait de penser à Yan.

Un matin, la trompe du poste appela Cummins à sa porte. Williams était parti depuis cinq jours vers le sud.

— Je n’ai pas vu de fumée ce matin et j’ai regardé par la fenêtre, cria Croisset. Muki et le vieux sont morts tous les deux. Je vais mettre le feu à la cabane.

Un grognement d’angoisse tomba des lèvres de Cummins. Comme un homme ivre, il alla vers sa couchette et s’y laissa tomber, la face enfouie dans les couvertures.

Élise vit son grand corps trembler. Son père pleurait comme un enfant. Lui entourant le cou de ses petits bras, elle sanglota de douleur et appuya sa joue contre celle de son père. Elle ignorait le rôle joué par Muki dans la vie de la douce créature qui avait vécu autrefois dans la cabane ; elle savait seulement que le métis était mort, victime du terrible fléau. Après son père et Yan, Muki tenait la plus grande place dans son cœur.

Un bruit étrange l’attira vers la fenêtre. La cabane de Muki flambait. Les yeux effarés et secs à présent, elle regarda les flammes qui jaillissaient des fenêtres brisées et montaient vers le ciel parmi les sapins noirs. Dans cet enfer brûlait Muki ! Élise poussa des cris. Son père bondit vers elle et la ramena dans sa petite chambre.

Le lendemain matin, lorsqu’il alla l’éveiller, Cummins devint blême. Élise ne dormait point ; les joues rouges de fièvre, elle le fixait de ses yeux grands ouverts.

— Tu es malade, Élise, murmura-t-il. Qu’as-tu donc ?

— Je veux voir Yan, suppliait Élise. Je veux qu’il revienne près de moi !

— Je l’enverrai chercher, ma chérie. Il sera bientôt de retour. Je vais aller dire à Croisset de le ramener.

Se cachant le visage, il sortit.

— Croisset, pour l’amour de Dieu, prends un attelage et cours à la recherche de Yan Thoreau, cria-t-il. Dis-lui qu’Élise est en train de mourir de la peste. Dépêche-toi !

— Je voyagerai nuit et jour ! répondit Croisset.

Vingt minutes plus tard, de la fenêtre de la cabane, Cummins le regarda s’éloigner.

— Yan reviendra bientôt, ma petite Élise, lui dit son père, lui caressant les cheveux.

Vers le soir, survint un changement. La fièvre tomba, Élise ferma les paupières et s’endormit. Toute la nuit, Cummins demeura assis près de la porte, mais à l’aube, épuisé par cette longue veille, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et somnola.

Lorsqu’il se réveilla, le soleil pénétrait à flots dans la cabane. Un bruit le fit tressaillir et il se leva d’un bond. Élise allumait le feu dans le poêle.

— Je me sens mieux ce matin, père. Pourquoi ne t’es-tu pas couché ?

Cummins la regarda fixement et poussa un cri. Il se précipita tout joyeux vers elle et, la soulevant dans ses bras, dansa dans la cabane comme un gros ours, renversant les chaises, tandis que la pièce se remplissait de fumée.

— C’est ce que tu as vu par la fenêtre qui t’a rendue malade, Élise ! s’écria-t-il.

Enfin il déposa sa fille à terre et reprit d’une voix tremblante :

— Je craignais de te voir rester malade de longs jours.

Àson retour, Croisset ne vit point d’oriflamme rouge sur la cabane de Cummins. Il ne rapportait pas de nouvelles de Yan. Pendant trois jours, il avait suivi la piste vers le sud sans rencontrer le jeune garçon, mais il apprit aux gens du lac Bain que Williams était atteint de la peste rouge et alité dans un wigwam cree sur le bord du Porc-Épic. Dès lors, on n’entendit plus parler de l’agent avant le mois de mars. Il était mort et les Crees avaient brûlé son cadavre.

Croisset reprit la piste de Churchill. Sa femme l’accueillit à bras ouverts. Après quoi, il rejoignit Perri qui arrivait du nord où lui aussi était allé rechercher Yan Thoreau. Ils ne relevèrent aucune trace du garçon au-delà de la rivière de la Loutre Grise et Cummins abandonna tout espoir.

Ils ne purent longtemps dissimuler leurs craintes à Élise. Ce premier gros chagrin de la fillette s’abattit sur elle avec une telle violence que Cummins, alarmé, en ressentit lui-même une profonde tristesse. Élise ne jouait plus. Des jours entiers se passaient sans qu’elle ouvrît les livres rapportés par Yan de Churchill et dans lesquels il lui avait appris à lire. Plus rien ne l’intéressait de ce qui, quelques semaines auparavant, emplissait sa vie.

Désespéré, Cummins vit échouer ses efforts. Élise se mit alors à fréquenter de plus en plus les enfants indiens et métis. Elle passait la plus grande partie de son temps au magasin de la Compagnie, écoutant les conversations des hommes, sans y prendre part. Muette et indifférente à leurs gentillesses, rien ne parvenait à la dérider.

Yan lui avait tenu lieu de mère, de frère et de tout ce qui était tendre et aimable… et il était parti ! De même Muki et Williams, qu’elle aimait beaucoup. Le monde avait brusquement changé à ses yeux et la souffrance mûrissait son jugement.

Àmesure que les semaines s’écoulaient et que la neige fondait sous les rayons du soleil printanier, Élise ressemblait davantage aux enfants sauvages du lac Bain et de la forêt. Pour Yan, elle avait soigné sa chevelure qu’il se plaisait à admirer. À présent, elle la laissait pendre en désordre sur ses épaules.

Le père et la fille déjeunaient un jour dans la cabane inondée de soleil lorsqu’un pas rapide et sourd éveilla l’attention d’Élise, qui tourna les yeux vers la porte demeurée ouverte. Une étrange silhouette se tenait là, la face exsangue, les yeux fixes, les vêtements en guenilles. Ce visiteur tendait les bras comme il les avait tendus mille fois auparavant à la fillette qui se leva et, poussant un cri de joie, s’élança vers lui.

— Yan ! Yan ! mon Yan !

Les paroles s’arrêtèrent dans la gorge de Cummins lorsqu’il vit le jeune homme serrer Élise contre sa poitrine. Il lui tendit également les bras et étreignit les deux jeunes gens dans son geste.

Pendant un instant, Yan leva le visage vers la lumière. Cummins le regarda et comprit.

— Tu as été malade, lui dit-il, mais il n’en reste aucune trace.

— Dieu soit loué ! soupira Yan.

Élise lui caressa les joues de ses deux mains. Ce soir-là, elle se rappela sa prière et la termina par ces paroles :

— Notre Père qui êtes aux cieux, je vous remercie de nous avoir renvoyé Yan !

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