15
De nouveau la paix revint sur les pistes de la Terreur Rouge et le monde des forêts respira sans crainte. Mais de la baie d’Hudson à l’Athabasca et dans le sud, arrosé par les milliers de cours d’eau du pays du Renne, les vents racontaient l’histoire effrayante.
Pendant des mois, les Crees firent entendre leurs funèbres lamentations en recueillant les ossements de leurs morts. La peste rouge avait causé de terribles ravages, et pourtant le monde civilisé n’en eut que quelques échos.
Des postes du Nord, celui du lac Bain fut le moins frappé, à l’exception de Churchill, où les vents glacés soufflant de l’Arctique avaient poussé l’épidémie vers l’ouest.
Aux dernières neiges, on apprit que Cummins devait prendre la place de Williams comme agent. Perri se mit en route immédiatement pour Fond-du-Lac et en ramena Jean de Gravois, qui remplaça Cummins dans ses fonctions de chef du magasin, et Croisset abandonna la chasse aux renards pour remplir l’emploi laissé vacant par Muki.
Tous ces changements procurèrent un nouveau bonheur à Élise. L’épouse de Croisset était une excellente femme qui avait passé son enfance à Montréal. À présent mère d’un turbulent petit Jean et d’une ravissante fillette, Iowaka était une jeune Vénus à la voix douce dont la beauté et la gentillesse croissaient avec les années, fait assez rare chez les métisses.
Élise goûtait pleinement la société de ces gens aimables, sans toutefois négliger Yan. Plus que jamais, leur amitié se resserrait. La terrible épreuve qu’ils avaient subie au cours de ces derniers mois les avait transformés tous deux et leur avait apporté, chacun suivant son âge, les fruits qui müûrissent plutôt dans les sombres jours de malheur que dans la prospérité ensoleillée.
Élise voyait sous un jour insoupçonné les choses existant autour d’elle. Elle ne considéra plus Yan comme un simple compagnon de jeux qui n’avait pour raison d’être que de l’aimer et de la divertir. Il était devenu un homme et, aux yeux de la fillette, un héros qui avait lutté contre une mort horrible dont chacun parlait encore tout bas. Maintenant aussi grand que Croisset, Yan dépassait de la tête Jean de Gravois et d’un seul bras soulevait Élise comme une plume.
Ensemble, ils reprirent leurs études, y consacrant chaque jour plusieurs heures. Tous deux continuèrent à puiser la science dans les livres jusqu’au moment où maître et élève furent aussi savants l’un que l’autre.
Maintenant Élise jouait plus souvent du violon et Yan l’écoutait, ravi des progrès de la jeune musicienne, dont les doigts agiles dansaient sur les cordes. Un jour, elle jeta un regard de curiosité dans les trous en f de l’instrument et sa jolie bouche s’arrondit d’étonnement lorsque Yan lui arracha le violon des mains.
— Excuse-moi, ma petite Élise, lui dit-il en riant. Je vais te jouer un air nouveau.
Ce jour même, il retira de la caisse du violon le petit rouleau enveloppé d’étoffe et le cacha ailleurs. Les feuillets qu’il renfermait réveillaient en lui les souvenirs mystérieux qui l’avaient hanté à Fort Churchill et poursuivi un moment au lac Bain. Il avait réussi à les chasser. Le temps avait tiré un voile sur le passé et Yan avait retrouvé la sérénité de son âme.
Le Wild devenait plus beau aux yeux de Yan à mesure que grandissait Élise. Chaque été et chaque hiver ne faisaient qu’accroître son bonheur. Tout son être se réjouissait à la vue de la jeune fille qui, insensiblement, passait de l’enfance à l’adolescence.
Peu communicatif, il gardait ses émotions au fond de son cœur. À ses veux, Élise représentait l’idéal de la beauté, son unique raison de vivre.
Àsa treizième année, l’enfant pouvait passer sous son bras tendu. L’année suivante, la chose devint impossible. Bientôt Élise serait une femme et au lac Bain rien ne s’interposerait entre eux.
C’était le quinzième anniversaire de la jeune fille. Ils étaient montés sur la crête de la montagne où Yan s’était battu contre le missionnaire et cherchaient des fleurs pour la fête qui, le soir même, devait avoir lieu dans la cabane des Cummins. Au sommet d’un rocher déchiqueté, Yan aperçut une branche de la plante grimpante aux fleurs écarlates qui s’avançait en plein soleil. Il grimpa pour la cueillir tandis qu’Élise, d’en bas, l’encourageait en riant. Il la lui lança.
— C’est la dernière ! lui cria-t-elle, profitant de la situation, et je rentre à la maison. Essaie de me rattraper !
Elle courut à toutes jambes le long de la pente couverte de neige, se moquant de Yan qui, avec prudence, descendait du rocher. Il la poursuivit, la rappela en français, en cree et en anglais. L’écho de leurs voix se répercutait au loin.
Yan ralentit son allure. Il prenait plaisir à voir Élise bondir d’un rocher à l’autre et s’élancer dans les petites clairières, sa chevelure défaite flottant au soleil, sa mince silhouette filant avec la légèreté des ombres du pâle soleil au flanc de la montagne. Il n’eût pas essayé de la rattraper, mais bientôt Élise abandonna la partie. Elle revint vers lui, pantelante et rieuse, frémissante comme une naïade sous le voile étincelant de sa chevelure en désordre. Son visage rayonnait de plaisir ; ses yeux, pleins de lumière, éblouissaient Yan dans leur défi moqueur. Jamais il ne l’avait vue aussi belle. Lui tendant les bras, il s’écria :
— Élise, tu es belle… Tu es presque une femme !
La rougeur s’aviva sur les joues de la jeune fille et la lueur malicieuse s’éteignit dans son regard. Elle ne fit aucun effort pour s’échapper lorsqu’il s’approcha d’elle.
— Tu crois, frère Yan ?
— Si tu relevais tes cheveux comme les dames dans les images des livres, tu serais une femme, lui répondit-il tendrement. Mais tu es beaucoup plus belle qu’elles !
Il recula d’un pas et l’espièglerie reparut dans les yeux d’Élise.
— Tu dis que je suis jolie et presque une femme, dit-elle d’un air boudeur. Et pourtant… (Elle haussa les épaules, simulant le dédain.) Yan Thoreau, voilà trois fois en une semaine que tu triches au jeu. Je ne joue plus avec toi.
En un clin d’œil, il fut près d’elle, lui prit le visage entre les mains et, inclinant la tête, lui appliqua un baiser sur la joue.
— Voilà ! s’écria-t-elle lorsqu’il la relâcha. N’est-ce pas ainsi que nous avons toujours joué ? Chaque fois que tu m’attrapes, tu as droit à un baiser !
— Non, Élise ! Tu deviens si grande et si jolie que je n’ose plus maintenant !
— Tu n’oses plus ! Un frère qui n’ose plus embrasser sa sœur ! Et que feras-tu lorsque je serai une femme, Yan…, ce qui, d’après toi, ne va pas tarder ?
— Je ne sais pas, Élise.
Elle lui tourna le dos et secoua sa chevelure. Ainsi qu’il l’avait fait maintes fois, Yan sépara la masse soyeuse en trois mèches et en fit une tresse.
— Tu ne m’aimes plus comme avant, Yan. Je voudrais être une femme et savoir si alors tu me délaisseras complètement !
Les épaules de la fillette tremblaient. Sa tâche terminée, Yan s’aperçut qu’elle riait et il découvrit dans ses yeux une flamme malicieuse qu’elle essayait de lui cacher.
Lorsqu’ils atteignirent le poste, ils se séparèrent ; Élise rentra à la cabane chargée de son bouquet, Yan au magasin de la Compagnie.
Posant les fleurs sur la table, Élise courut à la porte et suivit Yan des yeux. Toute rouge d’émotion et les lèvres entrouvertes, dès qu’il eut disparu à sa vue, elle traversa la clairière pour aller faire une visite à Iowaka.
Trois quarts d’heure plus tard, Yan vit Élise regagner sa propre cabane, la tête recouverte du fichu rouge de Iowaka. Elle marchait lentement et d’une allure majestueuse.
« Aurait-elle mal aux oreilles ? » se demanda Yan en l’observant avec curiosité.
— Ma parole, c’est le fichu d’Iowaka ! ajouta-t-il à haute voix.
— C’est un objet de prix…, la meilleure laine de Londres, expliqua la voix joyeuse de Jean de Gravois. (Du pas feutré de ses mocassins, il arrivait derrière Yan et lui parlait en français, selon son habitude.) Il n’y a qu’une personne au monde qui le porte plus élégamment que ton Élise. C’est ma Iowaka. Saints du Ciel ! Elle devient plus jolie de jour en jour.
— Oui, dit Yan. Elle sera bientôt une femme.
— Une femme ! s’exclama Gravois, qui à présent, privé de son fouet de caribou, bondissait à droite et à gauche pour donner plus de force à ses paroles. Tu dis qu’elle sera bientôt une femme ? Si elle n’est pas femme à trente ans, avec deux enfants ! Que Dieu en donne d’autres aussi beaux ! Que te faut-il ?
— Je parlais d’Élise, rectifia Yan, éclatant de rire.
— Et moi d’Iowaka ! Tiens, la voilà ! Elle vient voir si je rentre à la maison avec le sucre qu’elle m’a envoyé chercher il y a une heure, car tu sais que c’est elle le cordon-bleu pour le dîner de ce soir. Ah ! elle ne m’aperçoit pas et s’en retourne déçue. Regarde-la marcher de son pas de princesse ! As-tu vu des cheveux comme les siens ? On dirait des plumes de corbeau en plein soleil. Ah ! je me presse pour la rejoindre, car elle attend son sucre.
L’heureux Jean s’éloigna en sautillant comme un grillon débordant de vie. Il appela sa femme à grands cris et elle vint à sa rencontre.
Quelques minutes plus tard, Yan passa la tête dans l’entrebâillement de leur porte,
— Je savais bien qu’on me punirait pour avoir tardé à rapporter le sucre ! s’écria le petit Français en montrant ses bras nus. Yan ! Yan ! Je pétris la pâte…, la pâte pour le pain…, pour les gâteaux…, pour les pâtés… Moi, Jean de Gravois, chef du magasin au poste du lac Bain, je pétris la pâte ! Ma Iowaka est aussi belle qu’un ange et plus douce que le sucre, mais elle a plus de muscles que moi et m’oblige à pétrir la pâte, mon ami. Iowaka, chérie, répète à Yan ce que tu me racontais tout à l’heure au sujet d’Élise…
— Ch… chut ! fit Iowaka. Laisse Yan deviner lui-même.
— Comme tu voudras, concéda son mari, replongeant jusqu’aux coudes ses bras dans le pétrin. Retourne vite à la cabane, Yan, et tu verras le présent qu’Élise te réserve pour son anniversaire.