‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 16 sur 30 · 16

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La grande pièce était vide lorsque Yan y pénétra sans bruit. Il prêta l’oreille et de l’autre pièce lui parvint un rire étouffé. Pour avertir de sa présence, il toussa fortement et remua une chaise sur le plancher. Un silence suivit. Puis la porte du fond s’ouvrit et Élise parut.

— Maintenant que penses-tu de moi, frère Yan ?

Elle se tenait devant la fenêtre par où entrait à flots le soleil de l’après-midi, sa chevelure enroulée au sommet de sa tête comme dans les gravures des vieux livres, les joues empourprées, le regard interrogateur.

— Est-ce bien ainsi que tu t’attendais à me voir ? insista-t-elle, perplexe devant son mutisme.

Elle se retourna et il put admirer les boucles soyeuses entremêlées de fleurs écarlates qui retombaient sur ses épaules.

— Réponds, Yan !

— Je ne t’ai jamais vue aussi belle, Élise, dit-il simplement.

Au ton grave de sa voix, la jeune fille, reprenant brusquement sa spontanéité enfantine, courut vers lui, lui posa les mains sur les épaules et attendit qu’il la soulevât de terre comme autrefois.

— Si tu me trouves belle et si tu m’aimes toujours, pourquoi ne pas… ?

Elle termina par une petite moue et Yan, avec un cri de joie, la souleva et déposa un gros baiser sur la joue qu’elle lui tendait. Les joues brûlantes, il la déposa sur le sol et la lâcha.

— Mon grand frère, dit-elle en ramassant les fleurs sur la table, j’aime bien que tu m’embrasses et maintenant tu te fais prier ! Papa, lui, m’embrasse chaque matin avant de se rendre au magasin. Je me souviens que naguère tu ne manquais pas de le faire lorsque tu rentrais à la maison. Les frères aiment-ils moins leurs sœurs quand elles grandissent ?

— Souvent ils préfèrent la jeune fille à la sœur, ma gentille Élise, prononça une voix à la porte, et Jean de Gravois bondit devant eux comme un chat folâtre. Saints du Ciel, Yan Thoreau, Élise est maintenant une vraie femme ! Iowaka me l’avait bien dit ! Et les gâteaux, le pain, les pâtés ! Ma petite, je te préviens, il faudra retarder l’heure du dîner, car, Dieu me pardonne, j’ai renversé la pâte sur le plancher. Quel gâchis ! Heureusement, ma Iowaka n’a fait qu’en rire en me traitant de gros bêta chéri !

— Tu es diablement amoureux, Jean ! s’exclama Élise, riant aux larmes. Tu me rappelles les personnages des livres que nous lisons, Yan et moi.

— Et je le resterai toute ma vie, ma chère !

Toujours rieuse, Élise se recouvrit la tête du châle rouge.

— Je cours lui donner un coup de main, Jean !

— Mon Dieu ! soupira Gravois. Dois-je t’offrir mes félicitations, Yan Thoreau ? demanda-t-il dès qu’Élise se fut éloignée. Dois-je interpréter…

— Interpréter quoi ?

Les yeux du petit Français pétillèrent.

— Eh bien, lorsqu’une petite Cree devient fiancée, elle relève ses cheveux pour la première fois, voilà tout le mystère, mon cher Yan ! Quand j’ai demandé la main de mon adorée Iowaka, elle a répondu en me fuyant d’un air moqueur, me laissant là désespéré. J’allais mourir de chagrin, mais je la vis bientôt revenir, ses tresses arrangées sur le haut de sa tête !

Il s’interrompit, réduit au silence par l’étrange expression qui apparut sur le visage de son compagnon. Pendant une bonne minute, Yan demeura muet, les joues pâles et l’œil fixe. Comme si les mots lui étaient arrachés de la bouche, il prononça enfin :

— Non…, cela… ne signifie rien.

Il s’affaissa sur une chaise, poussa un soupir, presque un sanglot, et se cacha la tête entre ses bras.

— Yan Thoreau, murmura Gravois, as-tu oublié que j’ai tué le missionnaire pour ton compte et qu’au cours de toutes ces années je ne t’ai jamais posé de questions à ce sujet ? (Sa voix douce vibrait de l’accent d’une amitié sincère.) As-tu oublié, Yan Thoreau ? Aujourd’hui, Jean de Gravois peut-il t’aider en quoi que ce soit ?

Il s’assit en face de Yan, son visage maigre entre ses mains, et attendit que l’autre levât la tête. Leurs regards se croisèrent et ils se comprirent. Pour eux, l’honneur des grandes neiges n’était pas un vain mot !

Toujours silencieux, Yan fouilla dans la poche intérieure de sa veste, en retira le petit rouleau qu’il avait enlevé de la caisse de son violon et tendit les feuillets, à Jean de Gravois.

— Mon Dieu ! s’exclama celui-ci, sa lecture terminée.

Il n’en dit pas davantage. Le visage blême, les deux hommes se regardèrent. Jean tenait nerveusement les feuilles de papier.

— Voilà pourquoi je voulais tuer le missionnaire, expliqua enfin Yan. Et voilà pourquoi, si Élise a relevé ses cheveux, je ne puis l’appeler ma fiancée. Comprends-tu maintenant ?

Il se leva et ramassa les feuillets qu’il réunit de nouveau.

— Je comprends, répondit Jean à voix basse, mais ses prunelles dansaient comme des libellules et il leva les bras au-dessus de sa tête. Je comprends fort bien, Yan Thoreau, et je remercie la Sainte Vierge d’avoir permis à moi, Jean de Gravois, de tuer le missionnaire sur la glace du lac Bain.

— Mais l’autre, insista Yan, il dit que je…

— Suffit ! s’écria Jean d’une voix aiguë.

Prenant la main de son ami, il ajouta :

— N’y pense plus ! Cela n’a aucune espèce d’importance, aucune…, Yan Thoreau ! À part moi, en as-tu parlé à quelqu’un ?

— Non, à personne. J’avais l’intention de révéler un jour ce secret à Élise et à son père. Mais j’ai attendu trop longtemps. Maintenant, j’ai peur. J’ai essayé de n’y plus songer jusqu’à aujourd’hui… sur la montagne…

— Et aujourd’hui, dans cette cabane, tu l’oublieras encore, et pour toujours. Je suis fier de toi, Yan Thoreau. Je t’aime comme un frère. C’est la première fois que Jean de Gravois parle ainsi à un homme. Chut ! Les voici !

Avec une burlesque révérence dans la direction des voix rieuses qui parvenaient à son oreille, le Français, d’un geste théâtral, poussa Yan vers la porte. Au milieu de la clairière, Élise et Iowaka avançaient, portant un large panier indien entre elles. Dès qu’elles aperçurent Gravois et Thoreau, elles déposèrent leur fardeau et firent signe aux deux hommes de venir les aider.

— Après moi, tu devrais être l’homme le plus heureux sur terre, Yan ! s’exclama Jean.

Il fila comme un trait vers les femmes et, avant que Yan l’eût rejoint, il avait hissé la corbeille sur ses épaules.

— Est-ce que par hasard tu vieillirais ? demanda Élise à Yan d’une voix railleuse. Tu marches si lentement ! Quel âge as-tu maintenant ?

— Vingt-neuf ans, je crois.

— Tu crois ? (Elle leva vers lui des yeux pétillant de malice) Pourquoi, Yan ?

Il n’avait jamais parlé sur ce ton à Élise.

— Je suis né, comme toi, un jour d’hiver, Élise. Peut-être était-ce hier, peut-être demain. Je ne connais pas la date de ma naissance.

Il la regarda longuement, un pli amer au coin de sa bouche.

La gaieté disparut du visage d’Élise. Il devina aussitôt qu’elle le comprenait et il se reprocha d’avoir parlé. Lui prenant le bras, elle l’arrêta et le regarda, les yeux humides de larmes.

— Pardonne-moi ! murmura-t-elle, la voix brisée. Mon cher Yan, pardonne-moi !

Elle lui prit une de ses mains et la tint serrée contre son cœur, puis :

— Aujourd’hui sera le jour de ton anniversaire, Yan…, le tien et le mien, le mien et le tien… Nous le fêterons toujours ainsi…, toujours… N’est-ce pas, Yan ?

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