17
Yan fut heureux, le soir venu, de se retrouver seul. Lorsque Jean de Gravois et Iowaka eurent souhaité le bonsoir et emmené Croisset et sa femme, que Cummins et Élise se furent couchés, Yan se sentit soulagé de l’expression de gêne qu’il avait ressentie au cours de cette soirée de réjouissances.
Pour dissimuler son trouble pendant cette réunion cordiale, il avait joué du violon avec un entrain inaccoutumé et mêlé sa voix à celles de Jean de Gravois et Croisset, qui entonnèrent des chants de forestiers. Cependant, son expression ne trahissait aucune joie et il ne lançait point vers Élise des regards de tendresse.
La jeune fille ne laissa pas d’en être surprise. Dès que les autres ne la regardaient pas, elle interrogeait Yan du regard. Mais les traits du jeune homme conservaient une gravité empreinte de tristesse. Ce n’était plus le Yan qui l’avait poursuivie ce jour même au sommet de la montagne.
Yan, un faible sourire aux lèvres, admirait le velouté des joues d’Élise, l’éclat de ses cheveux enroulés et la profondeur de ses yeux clairs. Néanmoins, il ne parvenait pas à se mettre à l’unisson des convives.
Le repas terminé, Cummins se mit au lit. À présent, Yan avait sa chambre au magasin de la Compagnie. Il se leva, prit sa casquette et son manteau, ouvrit la porte doucement afin de ne pas réveiller Élise, qui s’était retirée une demi-heure plus tôt.
Il allait sortir lorsque lui parvint un murmure de voix étouffée.
— Yan !
Il se retourna. Élise se tenait debout sur le seuil de sa porte. Elle ne s’était pas déshabillée et, sa chevelure toujours relevée, conservait encore les fleurs écarlates dont elle s’était parée. Elle s’approcha de lui d’un pas hésitant, posa ses deux mains sur le bras de Yan et leva sur lui un regard toujours interrogateur.
— Yan ! Tu n’étais pas content de moi, ce soir. Dis-moi pour quelle raison ?
— Mais si, Élise, j’étais content de toi.
Il prit une de ses mains appuyées sur son bras et tourna son visage vers le dehors. Une multitude d’étoiles brillaient au firmament comme voilà quinze ans en une pareille nuit. Ensemble, les deux jeunes gens contemplèrent la pâle lumière de l’aurore boréale décochant ses flèches tremblotantes par-delà le pôle, accompagnées par le même chant mélancolique entendu à la mort de la femme. Le grand sapin solitaire se détachait sur le ciel argenté. Un cri sourd échappa aux lèvres de Yan Thoreau.
— Élise, il y a juste quinze ans, j’arrivais de la forêt, épuisé de faim et de fatigue, je jouais du violon au chevet de ta mère mourante. Alors tu étais bien petite et, depuis ce soir-là, jamais tu ne m’as fait autant plaisir qu’en ce moment.
Il lui lâcha la main et se tourna carrément vers la porte pour cacher son visage. Il entendit un léger sanglot derrière lui.
— Yan, mon cher Yan !
Élise se jeta dans ses bras et lui tendit la joue. Dans ses yeux étincelait le reflet de leur profonde amitié. Élise retrouvait son grand camarade aux bras forts et au rire joyeux. Il la serra et l’embrassa tendrement.
— Bonne nuit, frère Yan !
Yan traversa la clairière et s’enfonça dans la forêt, les derniers mots d’Élise bourdonnant encore à ses oreilles.
Quinze années s’étaient écoulées ! Il s’arrêta et leva la tête pour admirer les étoiles. Aucun changement au ciel. Cette nuit ressemblait à celle d’alors. Il poursuivit son chemin et arriva à la piste battue passant près d’un marécage. Aussi nettement que si la scène datait d’hier, il se souvenait de s’être traîné, sanglant et affamé, sur ce terrain boueux, serrant son violon contre sa poitrine, guidé par la voix des chiens, qui semblait provenir d’une distance incalculable. Il s’engagea sur cette piste, choisit son chemin et gravit le flanc d’une montagne. Il s’arrêta au sommet pour regarder, sous la clarté blanchâtre du firmament, les Barrens infinis.
Il avait marché sur ces terres désolées, affrontant mille morts entre les cabanes de trappeurs et les wigwams des Indiens, mourant de faim et de froid, construisant des feux pour écarter les loups et jouant du violon afin de ranimer son courage, jusqu’à ce qu’il eût trouvé Élise. Quinze ans s’étaient écoulés depuis et le bébé était maintenant une jeune fille. Ce n’était plus la petite Élise, qu’il considérait jusque-là comme sa sœur. Et pourtant…
Il répéta presque tout haut les derniers mots d’Élise :
— Bonne nuit, frère Yan !
Ce soir-là, elle était venue l’embrasser comme d’habitude. Mais il lui avait rendu son baiser dans un sentiment différent. Même à présent, le sang lui montait au visage à ce souvenir. Il se faisait de l’honneur une idée autre que celle des êtres qui n’écoutent que leurs instincts. Il s’accusait d’avoir trompé la confiance de la jeune fille.
Plongeant sa main dans sa poche, Yan retira les papiers qu’il avait fait lire à Jean de Gravois. Un long moment, il les serra entre ses doigts, le regard perdu dans la plaine dénudée.
Des yeux, il chercha un endroit où cacher son secret.
Son regard alla de roc en roc, d’arbre en arbre et bientôt se posa sur un sapin géant qui surplombait la muraille à pic, et dont le panache était agité par le vent.
Muki avait raconté à Yan l’histoire de cet arbre étrange, au tronc élancé et nu jusqu’à une hauteur de trente mètres. Les trappeurs qui voyageaient, solitaires, sur les Barrens de l’est à l’ouest reconnaissaient en ce conifère géant l’œuvre de l’homme. En effet, au premier automne passé par la femme de Cummins au lac Bain, Muki et Perri avaient grimpé jusqu’au faîte de l’arbre, coupant les branches et ne laissant qu’une seule touffe au sommet. Dans leur candeur, ils l’avaient dénommé le « totem de Mme Cummins », pour qui tous ces gens d’honneur professaient une affection dévouée.
Yan s’y rendit, ses papiers toujours à la main. Il se souvenait d’avoir vu un couple d’oiseaux des élans emmagasiner leurs provisions dans le tronc de l’arbre deux ou trois étés auparavant. Ses doigts tâtonnèrent pour découvrir l’orifice de la cachette. Lorsqu’il l’eut trouvé, il y fourra les papiers et boucha le trou à l’aide de morceaux d’écorce.
« Élise sera toujours la sœur de Yan Thoreau et rien d’autre, murmura-t-il en français, comme s’il s’adressait à l’esprit du vieil arbre. Voilà ce que signifie l’honneur des grandes neiges ! C’est la volonté de Dieu ! »
Levant les yeux vers le panache solitaire, témoin de son serment, il tendit les bras au ciel et dit :
— Je jure que Yan Thoreau respectera toujours l’honneur de la petite Élise.
Le visage pâle et résolu, il s’éloigna lentement de l’arbre. Au loin, à travers le marécage, montait le gémissement plaintif d’un loup, cri de bête affamée dont l’écho se répercuta avec une infinie tristesse. On eût dit le hurlement d’un chien à la porte de la cabane où son maître vient de mourir. Yan ressentit une impression d’immense solitude : cette nuit-là il abandonnait tout espoir de bonheur.
Il prêta l’oreille et de nouveau perçut le cri lugubre du loup. Lorsque le gémissement atteignit son apogée, Yan entendit un autre aboiement plus aigu, comme l’aboiement d’un chien que l’on bat. L’instant d’après, la forêt retentissait de l’appel du loup poursuivant une proie. À peine les échos s’en étaient-ils évanouis que, de tourtes parts, des profondeurs du marais jusqu’au sommet des montagnes, répandirent les cris de la meute dispersée.
Tous les cris se ressemblaient et trahissaient la même mélancolie, sauf celui de l’animal qui avait poussé le premier appel à la viande. En quelques minutes le hurlement sinistre se mua en un féroce hallali qui se répandit à des lieues à la ronde.
« Un caribou ! se dit Yan. Un caribou égaré dans les Barrens. Il est perdu ! »
Appuyé contre le tronc du grand sapin, Yan scrutait la plaine étendue à ses pieds. La meute se dirigea à l’ouest et bientôt son cri de chasse devint de plus en plus faible. Puis, lentement, il s’enfla, monta vers le nord, tourna à l’est et s’approcha de Yan, qui distingua une tache sombre se mouvant rapidement dans la pénombre.
Le caribou passa à moins d’une portée du fusil de lui, suivi de près de la bande de loups affamés, déployée en éventail. Les chefs, de chaque côté, couraient presque à hauteur du caribou.
Àprésent, plus de bruit. En bas, Yan remarqua le pâle reflet de la glace à l’endroit où, en été, se trouvait un petit lac. Les loups approchaient. Le demi-cercle de grands corps gris peu à peu se refermait. Du côté de la plaine, le premier fila en avant jusqu’à ce qu’il eût atteint les pattes de devant de sa proie ; sur l’autre flanc, le loup de tête imita son exemple. Et ce fut le dénouement, rapide et décisif.
Au bout de quelques minutes, on entendit le claquement des mâchoires et le craquement des os. Déchiré, sanglant, le caribou, encore frémissant de vie, faisait les frais du festin.
Yan se détourna de ce spectacle. Le cœur ulcéré, il retourna au lac Bain.