‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 18 sur 30 · 18

18

Lorsque Yan reparut à la cabane ce matin-là pour déjeuner, son visage portait les traces des souffrances qu’il avait endurées au cours de la nuit. Cummins avait terminé son repas et Élise se trouvait seule. Elle avait les cheveux peignés en arrière, comme d’habitude. Lorsqu’elle entendit le pas de Yan, elle ramena sa longue tresse sur son épaule afin qu’il pût la voir. Il surprit le geste de la jeune fille et l’en remercia d’un sourire.

— Tu as l’air malade, ce matin, Yan, lui dit-elle d’un air inquiet. Tu as la figure pâle et les yeux fatigués.

— Je ne me sens pas très bien, en effet, admit-il, essayant de paraître gai, mais ce café va me remettre d’aplomb. Élise, tu fais le meilleur café qui soit au monde.

— Comment le sais-tu, grand frère ? En aurais-tu goûté d’autre que le mien depuis ton retour de Churchill et de York Factory ?

— Seulement celui de Iowaka. Mais je préfère encore le tien. Quant à celui de la baie…

— Il y a bien longtemps de cela, n’est-ce pas ? La nuit dernière, j’ai rêvé de cette époque, bien que je ne me souvienne point de ton voyage à Churchill. Je devais être trop petite. Mais je me rappelle très bien ton départ pour Nelson House. Alors, j’ai souffert de la solitude. Cette nuit, dans mon rêve, nous nous trouvions ensemble devant la baie de Churchill où les flots viennent se briser sur les caissons qui servent de cercueils. Je voyais le bateau dont tu m’as parlé ; nous voulions nous y rendre, mais nous ne pouvions l’atteindre. Crois-tu qu’un jour nous irons ensemble là-bas dans un beau navire comme celui-là ?

— Peut-être, Élise.

— Ensuite, j’ai rêvé que tu étais parti, me laissant seule. Un inconnu très antipathique essayait de me persuader de le suivre jusqu’au bateau. N’est ce point bizarre ? (Elle riait doucement en lui versant une seconde tasse de café.) Dis-moi, Yan Thoreau, pour quelle raison me fuyais-tu ainsi ?

— Je voulais te rendre la pareille. Toi-même ne m’as-tu pas abandonné hier sur la montagne ? répliqua-t-il vivement.

Elle s’arrêta de verser le café pour regarder Yan et ses yeux exprimaient une surprise feinte.

— Tu m’en voulais donc de t’avoir quitté ?

Le rouge envahit les joues du jeune homme.

— Tu le crois ? répliqua-t-il.

— Dame…, on le dirait, fit-elle en finissant de remplir la tasse de Yan. Que fais-tu aujourd’hui, Yan ?

— Je prends la piste de Churchill. Ledoq a besoin de provisions, et il est trop occupé pour venir les chercher au magasin.

— Veux-tu de ma compagnie ?

— Excuse-moi, mais je dois parcourir près de vingt kilomètres avec un lourd chargement.

— Entendu. Je cours me préparer.

Elle se leva prestement de table et courut vers sa chambre en lançant à Yan un regard espiègle.

— C’est trop loin. Élise, lui cria Yan, et le traîneau sera très chargé.

— Voyons ! Est-ce que je n’ai pas fait avec toi cette course de trente kilomètres pour nous rendre à… Oh ! Yan ! je ne t’ai pas montré mon nouveau manteau en peau de lynx.

— Il est ici, pendu au mur, plaisanta Yan malgré lui. Mais, dis-moi, Élise…

— Les chiens sont-ils attelés ? Sinon, je serai prête avant eux.

— Ils seront ici dans un quart d’heure, répondit-il, cédant à son caprice.

Élise le regardait par la porte entrebâillée. Son visage rayonnant de joie eut raison des dernières hésitations du jeune homme. Sa bonne humeur revenue, il la quitta et, sifflotant un gai refrain forestier, il se hâta vers le magasin.

Quand il reparut avec l’attelage, Élise l’attendait. Elle portait un superbe manteau de lynx argenté et ses grandes bottes en cuir souple de caribou lui montaient aux genoux.

Ses joues étaient rouges de plaisir et ses yeux brillaient sous son capuchon orné d’une touffe de fleurs écarlates.

— Je t’ai fait de la place ! lui annonça Yan en montrant le traîneau.

— Merci, mais je ne monterai pas avant d’avoir parcouru au moins huit kilomètres, déclara Élise. Quelle adorable matinée, Yan ! Je me sens de force à courir jusqu’à la cabane de Ledoq.

D’un coup de fouet accompagné d’un cri, Yan lança son attelage à travers la clairière. Élise courait près de lui. Du seuil de leur cabane, Jean et Iowaka leur dirent au revoir.

— Le jour approche où ces deux tourtereaux seront unis comme toi et moi, ma chère Iowaka, dit Jean de Gravois. Je te parie qu’ils seront mariés avant le prochain anniversaire de la petite.

De son côté, Élise murmurait à Yan :

— Je me demande s’il existe beaucoup de couples aussi heureux que Jean et sa femme ?

Elle s’arrêta pour reprendre haleine. Yan fit claquer son fouet au-dessus des chiens et l’attelage fila, laissant la jeune fille haletante, loin derrière le traîneau. Poussant un farouche « Halloo ! » Yan arrêta ses chiens et attendit.

— Ce n’est pas de jeu, Yan ! protesta Élise. Maintenant, il va falloir que tu m’installes sur le traîneau.

Il la fit asseoir parmi les fourrures et les chiens tirèrent sur les traits, stimulés par les claquements du fouet sur leurs échines. Yan rejoignit le chien de flèche, et ses pieds chaussés de mocassins prirent l’allure légère et rapide des coureurs de la forêt. Le buste incliné un peu en avant, son œil fixait la piste sinueuse.

Les yeux d’Élise pétillaient de joie. Elle frissonnait de plaisir à la vue des magnifiques animaux au pelage jaune-gris qui filaient en avant. Elle observait le jeu musculaire de leurs flancs et de leurs pattes, leurs têtes tendues et leurs mâchoires entrouvertes. Puis son regard se reporta vers Yan. Il courait sans effort apparent. Ses joues, habituellement pâles, s’empourpraient et ses cheveux noirs, sortant de dessous sa casquette grise, brillaient au soleil. Ses mouvements harmonieux dénotaient chez lui la force, l’endurance et la virilité de l’homme des forêts.

Après un trajet de plusieurs kilomètres, lorsqu’ils eurent atteint le pied de la montagne où Yan s’était battu avec le missionnaire, le jeune homme ralentit l’allure des chiens. Élise sauta à bas du traîneau et courut près de Yan.

— J’arriverai avant toi au sommet de la montagne ! lui cria-t-elle d’un ton de défi. Attrape-moi si tu peux !

Elle grimpa à toutes jambes le flanc de la montagne. Haletant et essoufflé, Yan la poursuivait à la tête de ses chiens. Élise avait trop pris d’avance pour qu’il pût la battre à la course. Du sommet, elle le regardait en riant.

— Tu es jolie comme une fée ! s’exclama Yan, les yeux pleins d’admiration. Plus ravissante que la fée de notre livre !

— Merci du compliment, grand frère ! Tu veux parler de la fée aux cheveux d’or ?

— De toutes !

— À quoi ressemble une jeune fille avec des cheveux d’or ? Et toi, Yan, en as-tu déjà vu à Churchill ou à York Factory ?

— Je n’en ai vu aucune comparable à toi, Élise.

— Encore merci, grand frère. Je vois que tu m’aimes toujours un peu.

— Plus que jamais ! répondit Yan vivement, bien qu’il s’efforçât de tenir sa langue.

Àmesure qu’ils approchaient de la cabane, la joie du jeune homme cédait la place à une profonde tristesse. « Frère Yan ! grand frère Yan ! » Ces mots lui martelaient le cerveau et marquaient le rythme de sa course auprès des chiens. Ils le ramenaient à ses pensées de la veille. Yan éprouva un vif soulagement lorsqu’ils atteignirent la cabane du trappeur.

Ledoq dégraissait une peau de renard quand l’attelage s’arrêta devant sa cabane. Lorsqu’il aperçut la fille de l’agent du lac Bain en compagnie de Yan, il lança sa casquette par la porte entrouverte et leur fit mille révérences. Dans la région du lac Bain on savait que, des années auparavant, Jean de Gravois avait perdu un jeune frère, disparu un jour dans les bois. Certains insinuaient que Ledoq était ce frère égaré, car Jean et lui avaient la langue également bien pendue ; tous deux avaient la même taille et la même vivacité de gestes.

Élise riait de bon cœur devant les compliments extravagants que lui prodiguait en français le petit homme.

— Toutes mes félicitations, mademoiselle Élise, conclut-il en saluant toujours.

Il se redressa comme un ressort et demanda à Yan :

— As-tu rencontré un attelage en route ?

— Non. Aucun !

Étonné, Ledoq désigna du doigt une crête couverte de neige, à un kilomètre de là.

— Il y a une heure, j’ai vu filer vers l’ouest le long de cette crête… trois hommes et six chiens. Qui est parti du lac Bain ?

— Personne, répondit Yan. C’est sans doute le nouvel agent de Churchill. Nous l’attendons au début de l’hiver. Élise, si nous retournions tout de suite pour voir s’il nous a apporté des livres et des cordes à violon ?

Il lança le dernier paquet hors du traîneau, fit claquer son fouet sur le dos de ses bêtes et tous deux dirent au revoir au petit Français.

Yan sauta sur le véhicule en marche et s’agenouilla derrière Élise.

— Inutile de venir trop près de moi si cela te gêne, tu sais ! lui dit-elle avec une moue gracieuse.

Yan fut près de céder à cet aimable défi. Penché en avant, il enfouit-son visage dans la douce fourrure de lynx et sa joue frôla un instant celle de la jeune fille. Subitement, il cria un ordre aux chiens et son fouet claqua de nouveau à cinq mètres au-dessus de leurs têtes.

Sautant à bas du traîneau, il se remit à courir avec l’attelage. De la voix, il excita ses chiens à la course jusqu’à ce que, haletants, ils arrivent à la crête sur laquelle, deux heures auparavant, Ledoq avait vu les inconnus se diriger vers le lac Bain.

— Arrête ! cria Élise, profitant de l’occasion pour descendre. Tu es sans pitié envers ces chiens, Yan ! Regarde leurs mâchoires. Ils n’en peuvent plus ! Jamais je ne t’ai vu conduire de cette façon depuis cette nuit où nous avons fui devant les loups !

— Et m’as-tu déjà vu courir aussi vite ? (Il tomba, épuisé, sur le traîneau.) Je me souviens de l’avoir fait une seule fois.

Il poussa un long soupir et lança les bras au-dessus de sa tête pour emmagasiner plus d’air dans ses poumons.

— N’était-ce pas la nuit où des loups nous poursuivaient ? demanda Élise.

— Non, c’était voilà plusieurs années, lorsque là-bas, au Sud, j’appris que ma petite Élise se mourait de la peste rouge.

Élise s’assit près de lui sans mot dire et, timidement, blottit une de ses petites mains dans la large paume de son compagnon.

— Raconte-moi cela, Yan.

— J’ai couru très vite…, voilà tout !

— Referais-tu cela pour moi maintenant ?

Il la regarda en face et remarqua que les joues d’Élise avaient pâli.

— Je viens de courir pour te faire plaisir… et tu ne l’as pas apprécié, répliqua-t-il.

— Ce n’est pas ce que je veux dire. (Le regardant à son tour, elle lui serra les doigts.) Voilà bien longtemps, tu es parti pour combattre l’épidémie, et tu as failli mourir pour moi. Recommencerais-tu ?

— Je ferais bien davantage encore, Élise.

Incrédule, elle le considéra, essayant de découvrir sur ses traits ce qu’elle ne trouvait pas dans ses paroles. Lentement, Yan se leva. Puis il prit le visage d’Élise entre ses deux mains et la regarda dans les yeux.

— Un jour, je ferai beaucoup plus pour toi, Élise. Alors…

— Quoi ? lui demanda-t-elle, devant son hésitation.

— Alors tu verras si je t’aime autant qu’autrefois, acheva-t-il.

Quelque chose dans la voix du jeune homme réduisit Élise au silence. Il remit les chiens dans leurs traits et installa confortablement sa compagne sur le traîneau. Elle lui murmura :

— Je t’en supplie, ne tarde pas à me le prouver, frère Yan !

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