‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 19 sur 30 · 19

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Ils ne s’arrêtèrent pas pour déjeuner sur la piste, mais regagnèrent le poste à temps pour le dîner. Jean de Gravois et Croisset sortirent du magasin à leur rencontre.

— Il y a de la compagnie chez toi, ma chère, cria Jean à Élise. Deux messieurs fraîchement débarqués de Londres par le dernier paquebot, et l’un d’eux plus jeune et plus beau que ton Yan Thoreau. Ils t’attendent à la cabane où ton père leur a préparé à dîner.

— Deux hommes ! s’exclama Yan lorsque Élise les eut quittés. Qui sont-ils ?

— Le nouvel inspecteur, M. Thimothy Dixon, rouge comme une écrevisse et gras comme une taupe, et son fils, qui l’accompagne pour son agrément, du moins d’après ses dires. Et, ma foi, je crois qu’il aura ce qu’il cherche s’il demeure longtemps par ici, Car il reluquait un peu trop ma Iowaka lorsqu’elle est entrée au magasin tout à l’heure !

— Mon Dieu ! comme tu es susceptible, Jean ! Tu as tort d’en vouloir à ce garçon ! Pour ma part, je tombe en admiration devant Iowaka chaque fois que j’en ai l’occasion.

— Et elle la mérite ! s’écria Jean avec enthousiasme. Je t’autorise à la regarder quand il te plaira, Yan Thoreau. Quant à ce freluquet…, je l’écorcherai tout vivant et je lui mangerai les foies s’il ose lui décocher encore une œillade !

Croisset prit alors la parole :

— Autrefois, un inconnu est venu au poste, t’en souviens-tu, Yan ?

— Oui, je m’en souviens.

Yan se tourna vers la croix blanche qui marquait la tombe de Muki à la lisière de la forêt, où l’ombre du grand sapin se projetait à la fin des après-midi d’été.

— Et… il mourut ! dit Jean de Gravois, les poings serrés. Dieu me pardonne, mais je déteste ces individus à la nuque rouge qui arrivent d’au-delà des mers.

Croisset haussa les épaules.

— De vrais vautours ! s’exclama-t-il d’un ton farouche. Il y en a deux à Nelson House, deux autres sur la Wholdaia, et un…

Un cri aigu s’échappa des lèvres de Yan. Lorsque Croisset se tourna vers lui, il se tenait debout parmi ses chiens, blême comme la mort, ses yeux noirs flamboyant comme s’il voyait un objet d’horreur.

Effrayé, Jean de Gravois bondit à côté de Thoreau.

— Saints du Ciel, ayez pitié de nous ! La prochaine fois, ne tire pas, Yan, ainsi sur les brides quand tes chiens sont encore attelés.

Puis, faisant semblant de regarder la main de Yan, il lui chuchota à l’oreille :

— Bon sang ! Tu ne vas pas lui raconter l’histoire !

Yan feignit de ricaner lorsque Croisset s’approcha pour voir ce qui se passait.

— Henri, dit Jean de Gravois, veux-tu t’occuper des chiens ? Ce n’est qu’une foulure du poignet et lowaka le guérira avec son liniment.

Comme ils s’éloignaient, Yan avait toujours le visage pâle et Gravois lui dit :

— Yan Thoreau, tu parles comme un étourdi. Il y a du monde à la cabane, aussi je te retiens ce soir à dîner.

— J’en veux à mort à ces oiseaux de proie !

Jean le prit par le bras.

— Il ne faut pas y attacher trop d’importance. Tu es un homme, Yan. Maîtrise tes nerfs et tâche d’oublier ! Personne n’est au courant, sauf toi et moi.

— Tu ne révéleras jamais ce que tu as lu dans mes papiers ? s’écria Yan. Jure-le-moi !

— Je le jure, par la Sainte Vierge !

— Ainsi, dit Yan tout bas, Élise ne le saura jamais !

— Jamais ! répéta Jean. (Un éclair de joie apparut sur son visage sombre lorsque leur parvint la douce voix d’Iowaka, qui chantait une berceuse cree dans leur maisonnette !) Quelque jour, Élise chantera comme Iowaka, et ce sera pour toi, Yan Thoreau !

Une heure plus tard, Yan se rendit à la cabane de Cummins, de l’autre côté de la clairière. Arrivé à la porte, il perçut un rire qui ne lui était pas familier et, lorsqu’il entra, il demeura perplexe sur le seuil. Élise s’était levée à sa vue. Les yeux de Yan allèrent du visage empourpré de la jeune fille au jeune homme assis en face d’elle. Il surprit une certaine nervosité dans le ton de sa voix lorsqu’elle le présenta :

— Monsieur Dixon, voici mon frère Yan.

L’étranger se leva et tendit la main au nouveau venu.

— Yan Thoreau, rectifia Yan en prenant la main de l’autre.

— Je vous demande pardon, mais j’avais cru…

L’homme se tourna vers Élise d’un air interrogateur. La jeune fille rougit davantage et se mit à débarrasser la table.

— Nous ne sommes nullement parents, expliqua Yan, s’efforçant de garder son calme. Nous vivons sous le même toit depuis sa naissance, et nous avons fini par nous croire frère et sœur.

— Miss Élise m’a raconté votre exploit de ce matin ! s’exclama le jeune Anglais, qui piqua un fard devant l’embarras de la jeune fille. J’aurais bien voulu y assister !

— Vous serez bientôt servi à souhait, déclara Yan, séduit par la franchise du jeune Anglais. Dans une quinzaine, nos coureurs iront à la rencontre des trappeurs.

— Et me permettront-ils de les accompagner ?

— Oui, si vous avez de bonnes jambes. Quant à moi, je pars après-demain.

— Merci, fit Dixon, se dirigeant vers la porte

Élise ne leva pas la tête pour le regarder partir. Elle dit d’une voix faible :

— J’ai gardé ton dîner au chaud, Yan. Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ?

— J’ai dîné chez Gravois. Jean pensait que tu aurais eu trop de tracas avec cinq personnes à table, aussi ai-je accepté son invitation.

Il décrocha de la muraille son manteau de fourrure dans lequel Élise avait réparé un accroc un ou deux jours auparavant, le jeta sur son bras, puis se tourna vers la porte.

Il la regarda en face, se rendant, compte qu’elle ne comprenait pas l’étrangeté de son attitude.

— Pourquoi t’en vas-tu après-demain…, deux semaines avant les autres ? Tu ne m’en as pas parlé jusqu’ici.

— Je vais parcourir cent cinquante kilomètres dans la direction du sud.

— Sur la piste de Nelson House ?

— Oui.

— Oh !

Elle le regarda, les lèvres tremblantes. Puis elle éclata de rire, une rougeur subite inondant ses joues.

— Je comprends, grand frère. Excuse-moi de t’interroger ainsi. J’oubliais que la fille de MacVeigh habite de ce côté. Iowaka prétend qu’elle est aussi jolie qu’une fleur sauvage. Invite-là à venir un jour nous voir, Yan.

Yan rougit, puis pâlit, mais Élise ne s’aperçut que du premier effet de son coup lancé au hasard, et ramassa nerveusement le couvert.

« Je me rendrai dans la région du lac Cree avant d’arriver chez les MacVeigh », allait-il expliquer, mais les mots s’arrêtèrent sur ses lèvres et il se tut.

Quelques minutes après, il s’entretenait avec Jean de Gravois. Le visage sombre, le petit Français tira furieusement sur sa pipe, lorsque l’autre lui apprit qu’il s’en allait sur l’heure vers le sud.

— Alors, tu prends la fuite ! répéta-t-il plusieurs fois. Je regrette bien de t’avoir donné ma parole, Yan Thoreau, sans quoi j’irais tout droit raconter à Élise ce que j’ai lu dans tes papiers. Bah ! Tu ne peux donc pas oublier ?

— J’oublierai peut-être… plus tard ! Voilà pourquoi je m’éloigne deux semaines plus tôt pour ne revenir qu’après la Fête du caribou. Si je restais ici une semaine de plus, je parlerais à Élise, et alors…

Il haussa les épaules en désespoir de cause.

— Et alors… qu’arriverait-il ?

— Je devrais m’en aller pour tout de bon.

Jean fit claquer ses doigts et ricana :

— En ce cas, reste encore une semaine, Yan Thoreau, et, si les choses tournent comme tu le prévois, je jure d’abandonner ma femme et mes deux gosses aux loups !

— Mon départ est fixé pour après-demain.

Le lendemain matin, Iowaka confia à Élise que Gravois était aussi maussade qu’un ours.

— Un changement incompréhensible s’est opéré en lui, expliqua-t-elle. Il ne cesse de répéter en haussant les épaules : « Diable ! quel idiot ! »

Élise ne revit guère Yan Thoreau au cours de la journée. À midi, le jeune Dixon lui apprit qu’il avait renoncé à accompagner Thoreau dans son voyage vers le sud.

Le lendemain matin, avant qu’elle fût debout, Yan était parti. Élise était profondément vexée. Jamais encore Yan n’avait entrepris une de ces longues randonnées sans venir passer près d’elle les derniers instants avant de quitter le poste…

Malgré son tourment au sujet de Yan, les jours qui suivirent s’écoulèrent assez agréablement pour Élise. Le nouvel inspecteur, aussi joyeux que gras, témoignait d’une vive amitié pour la jeune fille. Quant au jeune Dixon, beau garçon débordant de vie, il passait auprès d’Élise la plus grande partie de son temps. Pendant des heures entières, il lui racontait des histoires sur le monde merveilleux par-delà l’Océan. Tout comme Mac Donald, à Fort Churchill, avait décrit cette existence à Yan, Dixon la dépeignit à Élise avec un luxe de détails impressionnants, et elle l’écoutait les yeux émerveillés, les joues empourprées et l’imagination en éveil.

Une semaine après le départ de Yan, Dixon parla des femmes vivant dans ce paradis enchanteur.

— Sont-elles toutes jolies là-bas ? demanda Élise.

— Nombre d’entre elles sont certes très jolies, mais aucune n’est aussi belle que vous, Élise, répondit-il galamment, penché vers elle et les yeux brillants. Savez-vous que vous êtes très jolie ?

Ces paroles l’effarèrent à tel point qu’elle baissa la tête pour ne point laisser voir son trouble. Yan avait maintes fois répété les mêmes paroles, mais ce compliment ne lui avait jamais produit une émotion aussi forte.

Iowaka et sa jeune amie se confiaient leurs petits secrets, et, le lendemain de cette conversation, Élise la rapporta à l’épouse de Jean. Pour la première fois, Iowaka trahit la confiance d’Élise et répéta le compliment que Dixon avait adressé à la jeune fille.

— Ah ! Diable ! grommela Jean, son visage s’assombrissant davantage.

Il n’en dit pas davantage jusqu’au soir, une fois les enfants couchés. Alors, il s’assit auprès de sa femme sur un banc devant le poêle et lui demanda, d’un ton indifférent :

— Dis-moi, mon ange, si on viole un serment fait à la Vierge Marie, qu’arrive-t-il ?

Il évita le regard étonné de sa femme et continua :

— Celui qui trahit son serment sera damné, à moins qu’il ne se confesse à un prêtre tout de suite, n’est-ce pas, chérie ? Et si le curé se trouve à six cents kilomètres, on court un grand risque, qu’en penses-tu ?

Sans attendre la réponse, il poursuivit naïvement :

— Mais si on ne viole pas soi-même le serment et qu’on s’arrange pour révéler un secret, que se passe-t-il ?

— Je ne sais pas, se contenta de dire Iowaka, de plus en plus étonnée.

— Moi non plus fit Jean, allumant sa pipe. Mais Jean de Gravois est assez malin pour briser mille serments s’il s’agit du bonheur de sa femme, ma Iowaka !

Un féroce grognement de chiens amena Jean de Gravois sur le seuil de sa porte. Il entendit la voix rauque de Croisset et le claquement de son long fouet.

— À tout à l’heure, Iowaka ! dit Jean en refermant la porte derrière lui.

Mais, au lieu d’aller rejoindre Croisset et les chiens, Jean se dirigea vers la cabane de Cummins.

« Au diable mon serment ! » marmonnait-il.

Il grinça des dents en entendant le rire du jeune Dixon dans la cabane de ses amis.

Ce sont tous des imbéciles, Cummins aussi bien que Yan Thoreau ! »

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