20
Au cours de la semaine suivante, de ses petits yeux noirs, Jean de Gravois surveilla la cabane de Cummins. Sans en avoir l’air, il épia Élise et Dixon, mais s’abstint de parler, même à Iowaka, de ses soupçons croissants. Le jeune Dixon savait se rendre sympathique à tous les hommes du poste. Ses manières franches, sa voix agréable et sa parfaite gentillesse lui gagnèrent tous les cœurs, sauf celui de Jean.
Les trappeurs quittèrent le lac Bain à la fin de la seconde semaine, et le jeune Anglais se trouva presque toujours en compagnie d’Élise. Dixon ne montra aucune envie de suivre les traîneaux et, les trappeurs partis, Élise et lui firent de longues promenades dans la forêt pendant les heures chaudes et ensoleillées.
Par une de ces belles journées, Jean se rendit sur la lisière du marécage des caribous, entre les Barrens et la haute forêt. Comme il s’arrêtait pour examiner une piste de lynx toute fraîche qui traversait le sentier foulé par les chiens et les traîneaux, il perçut un bruit de voix. Il reconnut celles d’Élise et de Dixon. Son visage se renfrogna et ses yeux lancèrent des éclairs.
« Ah ! si seulement j’étais Yan Thoreau…, un Yan Thoreau avec le cœur de Jean de Gravois…, quelle surprise je réserverais à ce godelureau ! » souffla-t-il, sautant vivement dans le fourré.
De sa cachette, il les guetta. Son cœur loyal se mit à battre à coups précipités lorsqu’il vit Dixon poser la main sur le bras de la jeune fille. Ils marchaient à pas lents, l’Anglais penché sur la tête inclinée d’Élise, lui parlant d’un ton passionné. Soudain il fit halte et, avant que Jean eût compris ce qui se passait, il embrassa Élise.
La jeune fille poussa un léger cri et se dégagea vivement. Pendant un instant, elle considéra Dixon qui riait de sa colère. Élise lui tourna le dos et se sauva sur le sentier.
Un second cri s’échappa de ses lèvres lorsqu’elle se trouva face à face avec Jean de Gravois. Le petit Français souriait, les yeux brillants comme des diamants noirs.
— Jean, Jean ! sanglotait-elle en courant vers lui.
— Il t’a insultée, hein ? dit-il d’un ton indigné. Retourne vite au poste, ma petite Élise.
Il la regarda partir et disparaître dans un tournant de la piste, cent mètres plus loin. Puis il affronta Dixon.
— C’est la première fois que notre Élise a essuyé une insulte, prononça-t-il d’une voix calme, comme s’il s’adressait à un enfant. Si Yan Thoreau était ici, il vous tuerait. En son absence, c’est moi qui vais vous régler votre compte.
Il avança, ses dents blanches découvertes en un sourire. Le voyant bondir sur lui comme un chat, Dixon comprit ses intentions meurtrières. En un éclair, l’Anglais se jeta de côté, assena un coup terrible sur la tête de Jean et l’envoya rouler à terre.
Àdemi étourdi, Gravois se remit sur pied. Il n’entendit point le cri aigu provenant du tournant de la piste où se tenait Élise. Mais Dixon avait perçu le cri et vu la jeune fille. Avec un ricanement moqueur, il regarda le petit Français revenir vers lui avec précaution.
Pour la première fois de sa vie, Jean se mesurait avec un vrai pugiliste. Il se précipita de nouveau, avec son agilité féline, et reçut un second coup qui l’éblouit.
— Bah ! autant lutter avec un enfant ! s’exclama Dixon. Pourquoi vous battez-vous, Gravois ? Est-ce un crime dans ce pays d’embrasser une jolie fille ?
— Je vais vous tuer ! répéta Jean de sa voix toujours impassible.
Maître de lui-même, Jean ne tremblait pas. Il ne porta point la main à la gaine de son couteau. Bientôt le sourire s’effaça sur les traits de Dixon et un pli sévère se dessina au coin de sa bouche lorsque Jean tourna en cercle autour de lui.
— Allons, pas d’histoire ! Je regrette infiniment… d’avoir déplu à Élise.
— Je vais vous tuer ! insista Jean, une confiance téméraire dans le regard.
Dixon recula. Jean ricana doucement, puis bondit sur l’Anglais qui lui décocha un coup de poing et… le manqua.
Cette fois, la science de l’homme des forêts l’emportait sur celle du civilisé. À mainte reprise, Jean avait pris plaisir à lutter contre des lynx blessés. Il possédait la sûreté du coup d’œil et l’infaillibilité de l’instinct.
Quatre fois de suite, il vint à portée des coups de son adversaire, mais les évita. Il tira à demi son couteau. Souriant, Dixon sauta en arrière. Gravois sortit la lame et la lança au loin sur la piste. Son regard devint froid et ses muscles rigides comme un ressort d’acier prêt à se détendre.
Dixon commençait à se rendre compte que Jean avait plus d’un tour dans son sac. Laissant tomber ses bras à ses côtés, il attendit. Brusquement, le petit Français se redressa. Son regard perçant scruta les buissons derrière l’Anglais et il poussa un cri aigu. Involontairement, Dixon sursauta et détourna la tête. Sans lui donner le temps de se ressaisir, Jean se jeta de tout son poids contre les genoux de son antagoniste.
Tous deux roulèrent sur le sentier. À ce moment prévalait la science de l’homme des forêts. Les doigts bruns, capables d’étrangler un lynx, se resserrèrent sur la gorge de Dixon qui émit un gargouillement pénible.
— Je vous tuerai ! répéta Jean.
Les bras de Dixon retombaient inertes, ses yeux sortaient de leurs orbites, sa bouche demeurait ouverte, mais Jean n’y prêtait pas attention. La face contre l’épaule de l’autre, tout à son effort meurtrier, il n’eût relevé la tête qu’au bout d’une minute, si le cri d’effroi lancé par Élise, qui essayait de lui desserrer les doigts, ne l’avait interrompu.
— Il est mort ! cria-t-elle. Tu l’as tué, Jean !
Il relâcha son étreinte et se redressa. Élise recula d’horreur, les mains crispées sur sa poitrine et le visage aussi blanc que la neige.
— Tu l’as tué !
Jean regarda les yeux de Dixon.
— Non, il n’est pas mort, dit-il. Ma petite Élise, retourne vite près d’Iowaka. (Tout son corps fragile était secoué de sanglots tandis que Jean la reconduisait au tournant de la piste.) Cours chez Iowaka, répéta-t-il doucement. Ne crains rien, Élise, je ne le tuerai pas.
Il retourna près de Dixon et lui frotta de la neige sur la figure.
— Mon Dieu ! Il l’a échappé belle ! s’exclama-t-il, observant la lueur de vie qui reparaissait dans les yeux de l’Anglais. Un peu plus, il serait allé rejoindre le missionnaire.
Il traîna le blessé sur le côté de la piste et l’adossa contre un arbre. Dès qu’il vit son adversaire respirer plus librement, il reprit le chemin derrière Élise.
Sans se faire voir, il se glissa dans le magasin, lava le sang de son visage et gloussa de plaisir en se regardant dans le petit miroir accroché au mur au-dessus du lavabo.
— Ah ! ma douce Iowaka, que dirais-tu si tu apprenais que ton Jean de Gravois a reçu sur le coin de la figure deux gifles qui ont failli l’envoyer au paradis ! Pour rien au monde je ne voudrais que tu le saches !
Un peu plus tard, il entra dans la cabane. Sa femme et ses enfants étant chez les Croisset, il s’assit pour fumer une pipe. À peine avait-il envoyé au plafond quelques nuages de fumée, la porte s’ouvrit et Élise entra.
— Bonjour, ma chère Élise, la salua-t-il gaiement.
Aussitôt, elle lança au loin le châle qui lui couvrait la tête et se jeta à ses genoux, son visage pâle levé vers lui. D’une voix suppliante et entremêlée de sanglots, elle murmura :
— Jean, Jean ! Je t’en prie, promets-moi de ne jamais raconter à Yan ce qui s’est passé… Jamais !
— Je te le promets, Élise.
— C’est bien sûr, tu n’en parleras jamais, Jean ?
— Jamais !
Elle laissa tomber sa tête sur les genoux de Jean. Puis, soudain, elle attira vers lui le visage de l’homme et l’embrassa.
— Merci, Jean ! Merci pour tout ce que tu viens de faire !
— Mon Dieu ! balbutia Jean lorsque Élise fut partie. Et si ma Iowaka s’était trouvée là ?