‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 3 sur 30 · 03

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La mort d’Élise fut aussi discrète que sa venue au poste du lac Bain. La tête nue, leurs cheveux hirsutes retombant sur leurs fronts, les lèvres serrées, les quelques hommes du poste refoulant leur chagrin entrèrent, un par un, dans la petite cabane et contemplèrent pour la dernière fois le visage de la défunte. À part le bruit feutré des mocassins, on ne percevait que les gémissements contenus de Williams, le vieil agent à barbe grise.

Ensuite, ils transportèrent la dépouille d’Élise dans une clairière aménagée au bord de la forêt. Ils la déposèrent dans la terre glacée au pied d’un haut sapin dont la cime semblait toucher le ciel.

Àl’instant où l’on jetait les pelletées de terre sur le cercueil, de l’orée du bois montèrent les doux accents du violon de Yan Thoreau. Il joua jusqu’au moment où seul John Cummins demeura appuyé contre le grand sapin près de la tombe solitaire. Tous deux regagnèrent ensemble la cabane où avait vécu la défunte.

Dans l’humble maisonnette, ils trouvèrent un petit être frêle dont une Indienne prenait soin. Tout tremblant, le jeune garçon, debout près de Cummins, regardait le bébé et murmurait :

— Ah ! Voici le petit ange blanc !

— C’est la petite Élise, annonça l’homme.

John s’agenouilla auprès du berceau de l’enfant qui devait prendre la place de la disparue. Yan, en proie à une émotion violente, s’agenouilla lui aussi dans cette première adoration de la petite Élise. De cette communion étroite entre les deux hommes naquit une amitié indissoluble. Au bout d’une minute, Yan leva les yeux et prononça en regardant Cummins le mot qui, en langage cree, signifie « père ».

Ce soir-là, lorsque Yan reprit son violon pour se rendre à la cabane de Muki, Cummins lui posa ses larges mains sur les épaules et lui demanda :

— Yan, qui es-tu, et d’où viens-tu ?

D’un geste vague, Yan désigna le nord.

— Je suis Yan Thoreau, répondit-il simplement. Voici mon violon. Nous sommes venus seuls à travers les grandes neiges.

Cummins le regarda fixement comme s’il découvrait une belle image dans les yeux du garçon. Il laissa tomber ses mains et marcha vers la porte. Quand tous deux furent dehors, John Cummins montra du doigt les étoiles et le voile argenté que l’aurore naissante déployait à l’horizon.

— Rassemble tes souvenirs, Yan, et dis-moi d’où tu viens !

Sans hésitation, le garçon tendit sa main vers le nord.

— Pendant sept jours, j’ai souffert de la faim dans les neiges. Mon violon tenait les loups à distance pendant la nuit.

— Essaie de te rappeler, Yan. Viens-tu d’ici, de là ou de là-bas ?

Cummins se retourna lentement, faisant d’abord face à la baie d’Hudson à l’est, puis au sud et enfin à l’ouest. Le visage qui se tendait vers Yan Thoreau exprimait plus que de la curiosité.

Le garçon haussa les épaules et une flamme illumina son regard.

— Ce n’est pas un mensonge. Yan Thoreau est venu à travers les grandes neiges, répondit-il avec calme. Yan Thoreau ne ment pas.

D’un geste plein de bienveillance, Cummins entraîna son jeune compagnon à l’intérieur de la cabane Sans comprendre, Yan se laissa emmener, et Cummins lui posa de nouveau les deux mains sur les épaules.

— Il y a de la place ici… maintenant, dit Cummins d’une voix rauque. Veux-tu demeurer avec moi et la petite Élise ?

— Avec la petite Élise ! murmura le garçon.

Il s’agenouilla auprès du berceau, soupira de bonheur.

— Je… Je resterai toujours avec le petit ange blanc, toujours ! Yan Thoreau restera, oui… et aussi son violon. Je te le donne… avec la musique !

Et il déposa son précieux instrument au pied du berceau.

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