21
Le lendemain de cette rixe dans la forêt, Dixon, voyant Jean de Gravois seul, s’avança vers lui.
— Gravois, voulez-vous me serrer la main ? dit-il. Je vous remercie de la leçon que vous m’avez donnée. Je la méritais. Élise a bien voulu m’accorder son pardon et je voudrais me réconcilier avec vous.
Jean demeura interdit. Jamais il n’avait rencontré un homme de cette trempe.
— Que diable ! s’exclama-t-il, une fois revenu de sa surprise. Mais oui, je veux vous serrer la main !
Pendant les jours suivants, Jean remarqua qu’Élise le fuyait. Elle évitait de venir voir Iowaka lorsqu’elle le savait dans la cabane. Jamais plus Dixon et elle ne renouvelèrent leurs sorties dans la forêt. Le jeune Anglais passait la plus grande partie de son temps au magasin et, un peu avant la rentrée des trappeurs, il accompagna Croisset dans un voyage de trois jours en traîneau.
Un des premiers trappeurs qui amena ses fourrures au lac Bain fut MacVeigh. Il leur apprit que Yan était allé vers le sud pour passer ses vacances annuelles à Nelson House. Cummins révéla cette nouvelle à sa fille, ne remarqua point l’ombre qui voilait le visage d’Élise et poursuivit :
— Je ne comprends pas cette décision de Yan. Il sait très bien qu’on a besoin de lui ici pour la Fête du caribou. T’a-t-il prévenue de ce voyage à Nelson House ?
Élise hocha la tête.
— MacVeigh affirme qu’on a proposé à Yan un emploi de chef de poste, reprit l’agent. Pourquoi ne m’envoie-t-il aucune explication ?
Une semaine s’était écoulée depuis le festin du caribou, lorsque Yan reparut au lac Bain. Élise le vit déboucher sur la piste de Churchill. Bien que son cœur battît à tout rompre, elle s’efforça de lui témoigner la même indifférence dont il avait fait preuve lorsqu’il l’avait quittée six semaines auparavant. Elle songeait encore avec amertume à la froideur de ses adieux. Il ne l’avait pas embrassée et n’avait pas même passé avec elle sa dernière soirée.
Mais elle ne s’attendait guère à voir Yan Thoreau en l’état où il lui apparut. Sa barbe couvrait ses joues d’ordinaire rasées de près et une lueur mélancolique brillait dans ses yeux qui avaient perdu leur éclat. Il semblait embarrassé en pénétrant dans la cabane. Avant qu’aucun d’eux eût pris la parole, Élise sentit sa belle assurance l’abandonner. Hésitante, les mains tendues, elle fit quelques pas vers Yan.
— Yan ! s’écria-t-elle, toute frémissante de tendresse.
Yan inclina sa tête aux cheveux en désordre et lui serra les mains. Un long silence s’écoula avant que Yan prît la parole :
— Je suis heureux de te revoir, Élise. Il me semble qu’il y a un siècle que nous sommes séparés !
Il leva la tête et la jeune fille recula.
Dans le regard morne de Yan, elle ne retrouvait nulle trace de leur vieille amitié. Insondables, indifférents, les yeux du jeune homme se portèrent vers son violon accroché au mur.
— Il y a si longtemps que je n’en ai joué que je dois avoir tout oublié.
Les doigts se promenèrent maladroitement sur les cordes de l’instrument. Le sourire aux lèvres, il dit à Élise :
— Il faut que tu joues pour moi, Élise, car je ne sais plus rien à présent !
Il lui tendit le violon.
— Pas maintenant, Yan…, ce soir.
Elle alla vers la porte de sa chambre et lui dit :
— Tu dîneras avec nous, Yan ?
— Évidemment, Élise, si cela te fait plaisir.
Il raccrocha le violon comme elle refermait sa porte, puis sortit de la cabane. Jean de Gravois et Iowaka l’attendaient. Jean courut à sa rencontre.
— Je viens t’offrir mon rasoir, lui dit-il gaiement. Iowaka prétend que les trappeurs vont te prendre pour un ours.
— La barbe éloigne les moustiques, déclara Yan. Voici bientôt l’été et ces maudites bestioles ont une prédilection marquée pour mon épiderme. Allons un peu plus loin, Jean, j’ai un mot à te dire.
Ils s’assirent sur deux souches d’arbres l’une en face de l’autre et Yan s’exprima en français.
— J’ai beaucoup voyagé depuis mon départ du lac Bain. D’abord, je suis allé à Nelson House, puis à Wholdaia. Je les ai trouvés à Nelson House, mais pas à Wholdaia.
— Qui ? demanda Jean de Gravois, bien qu’il sût pertinemment de qui l’autre voulait parler.
— Mes frères, Jean de Gravois !
— Au diable cet imbécile de Croisset ! De quoi se mêle-t-il ? marmotta Jean entre ses dents.
— J’en ai vu deux à Nelson House, reprit Yan. L’un d’eux est un faible d’esprit et l’autre est pire. Quant à Pétro, celui de la Wholdaia, il a été tué par un Cree pour avoir déshonoré sa fille. L’autre a disparu.
Jean demeurait silencieux, la tête penchée en avant, le menton appuyé sur ses mains.
— Tu vois maintenant à quelle triste famille appartient ton ami Yan Thoreau !
Gravois leva la tête et regarda l’autre en face.
— Je constate que tu es encore plus bête qu’avant. Yan Thoreau, si je trahissais mon serment… et révélais ton secret à Élise ?
Une lueur sombre parut dans les prunelles de Yan. D’un mouvement lent, il dégaina son couteau et le posa sur la neige entre ses pieds, la pointe de la lame tournée vers Gravois. Celui-ci se leva en poussant un cri.
— Qu’est-ce qui te prend, Yan Thoreau ?
Tu menaces du couteau celui qui a risqué sa vie pour toi et qui t’aime comme un frère ?
— Oui, répondit Yan, résolu. Je t’aime, Jean, plus qu’aucun autre homme au monde, cependant je te tuerai si tu me trahis auprès d’Élise.
Il se leva et tendit la main au petit Français.
— Jean, à ma place, ne ferais-tu pas comme moi ? N’agirais-tu pas de même pour Iowaka ?
Jean de Gravois demeura un instant silencieux.
— Je n’aurais pas accepté son amour sans lui avouer la vérité, répondit-il. Toi et moi, nous sommes des hommes d’honneur, Yan Thoreau. Je serais allé tout lui expliquer d’abord, et elle m’aurait ouvert ses bras. Voilà comment je me comporterais à ta place.
— Eh bien, moi, je ne le ferai jamais ! dit Yan d’un ton ferme en se tournant vers le poste. Il m’en coûterait moins de me supprimer. Voilà ce que je tenais à te dire, Jean. Nul autre que moi et toi ne doit connaître la vérité.
— Je voudrais tordre le cou de cet imbécile de Croisset pour t’avoir envoyé à Nelson House et à Wholdaia ! grogna Jean.
— Moi, je lui en suis reconnaissant.
En débouchant de la forêt, ils aperçurent Élise sortant de la cabane d’Iowaka. Ils la saluèrent d’un geste et Yan traversa la clairière pour se rendre au magasin.
Jean pénétra dans la cabane des Cummins lorsqu’il fut certain de n’être vu par personne. Il y trouva Élise, qui lui parut gênée.
Une rougeur sous ses yeux annonçait qu’elle avait pleuré.
— Élise, lui dit-il, le regard fixé sur sa casquette qu’il tordait entre ses mains, Yan me semble tout à fait changé.
— Oui. Pour ma part, je suppose qu’on lui a brisé le cœur sur la piste de Nelson House.
Gravois devina le sens des paroles de la jeune fille, dont les lèvres tremblaient. Laissant tomber sa casquette sur le plancher, Jean courut vers Élise et la prit par les bras.
— Oui ! le cœur de Yan Thoreau est brisé ! s’exclama-t-il. Mais ce n’est pas à cause de la fille de MacVeigh, c’est… à cause de toi !
Élise recula vivement :
— À cause de moi ? Je lui ai brisé…
— Je n’ai pas dit cela, interrompit Jean de Gravois. Je dis simplement qu’il a le cœur brisé à cause de toi. Mon Dieu ! si seulement je pouvais dire ce que je sais !
— Parle, je t’en prie ! Parle, Jean ! (Elle lui posa la main sur l’épaule et son regard l’implorait.) Lui aurais-je fait du mal sans le savoir ? Comment le consoler ?
— Je puis t’apprendre ceci, rien de plus : un grand chagrin ronge le cœur de Yan. J’en connais la nature, mais je me suis engagé à en garder le secret. À toi de deviner. En attendant, qu’il sache bien que tu l’aimes. Fais-le-lui comprendre.
La couleur remonta aux joues de la jeune fille.
— Que je l’aime ?
— Oui, non plus comme une sœur, Élise, mais comme une fiancée.