‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 22 sur 30 · 22

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Gravois sortit sans attendre l’effet produit par ses dernières paroles, regrettant d’avoir eu la langue trop longue.

Àl’heure du dîner, Cummins et Yan revinrent ensemble à la cabane. L’agent paraissait de joyeuse humeur : le retour de Yan le comblait de satisfaction.

Àtable, Élise s’assit en face de Yan. Pour lui plaire, elle portait des fleurs rouges à son corsage et dans sa chevelure. Yan feignit ne point s’en apercevoir. Il lui sourit, mais conservait une froideur dans le regard qui réprimait tout élan de la part de la jeune fille.

— MacVeigh a-t-il posé ses pièges ? demanda Cummins après avoir fait à Yan maintes questions sur son voyage.

— Je l’ignore, répondit Yan. Je n’ai pas été chez les MacVeigh.

De propos délibéré, il détourna ses yeux d’Élise. Elle comprit sa contrainte et une rougeur subite colora ses joues.

— Je l’ai rencontré dans la région des Trois Lacs, ajouta Yan, mais il ne m’a point parlé de ses pièges.

Il se leva en même temps que Cummins et allait le suivre au-dehors, lorsque Élise lui posa la main sur le bras.

— Yan, reste un peu avec moi, dit-elle en souriant. Tu m’aideras à essuyer la vaisselle, et ensuite nous jouerons du violon.

Lorsque Cummins fut sorti, elle attira Yan vers une chaise et lui noua un tablier autour du cou.

— Ferme les yeux et ne bouge plus ! ordonna-t-elle en riant.

Elle courut dans sa chambre. L’instant d’après, elle revint, une main cachée derrière le dos.

Yan sentit bientôt les doigts d’Élise courir dans ses cheveux trop longs, puis il entendit le bruit des ciseaux.

— Ils sont vraiment trop longs, Yan !

Puis sa main légère effleura les joues envahies par la barbe.

— Il faut aussi couper tout cela. Sans quoi…

Elle baissa la tête et appuya sa joue contre celle de Yan.

— On dirait des piquants ! murmura-t-elle.

Devant le mutisme du jeune homme, Élise s’empourpra et s’appliqua entièrement à sa tâche. Puis elle dénoua le tablier et lui montra le résultat de son travail. Il regarda Élise en souriant.

— Merci.

Alors Élise se mit à laver la vaisselle. Elle avait terminé son ouvrage avant qu’il se fût rasé. Elle dépendit le violon et, s’accompagnant, elle chanta de sa voix douce un air cree que lui avait appris Iowaka pendant le voyage de Yan à Nelson House et à Wholdaia.

Surpris, il la considéra longuement. Élise modulait la plainte infiniment triste d’une jeune Indienne au cœur brisé. Yan connaissait cette romance sentimentale. Il l’avait déjà entendue mais jamais comme à présent. Elle lui parvenait en accents pathétiques dans les notes basses du violon et la voix vibrante d’Élise. Yan l’écouta jusqu’au bout sans dire un mot et, lorsque Élise leva la tête vers lui, il remarqua, à la clarté de la lampe, ses longs cils humides de larmes.

— C’est merveilleux, Élise ! Tu accompagnes cette chanson comme une artiste.

— Merci de ton compliment, Yan.

Il se leva et reprit sa casquette. Élise lui demanda, étonnée :

— Tu t’en vas déjà, Yan ?

— Oui, je suis fatigué, dit-il en manière d’excuse. Voilà deux jours que je ne dors pas, Élise. Bonne nuit !

De la porte il lui adressa un sourire, mais elle lui répondit d’une voix sans timbre :

— Bonne nuit !

Yan frissonna sous les froides étoiles. Il serrait les poings, se rendant compte qu’il avait quitté la cabane juste à temps.

Refoulant son chagrin, il rentra dans le magasin.

Cummins ne revint que très tard à la cabane ce soir-là. Élise l’attendait. Il la regarda longuement par-dessus son épaule, tout en accrochant à une patère son manteau et sa casquette.

— S’est-il passé quelque chose entre toi et Yan ? demanda-t-il. Pourquoi as-tu pleuré ?

— Parfois, je me mets à pleurer en jouant du violon, père. Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose entre Yan et moi…, du moins, je ne comprends pas…

Elle s’interrompit pour réprimer les sanglots qui lui montaient à la gorge.

— Moi, pas davantage ! s’exclama l’agent, allant vers le poêle pour allumer sa pipe. Tout à l’heure, il m’a remis sa démission d’employé de la Compagnie.

— Il ne va… pas… quitter le poste ? balbutia Élise.

— Il quitte son emploi, répéta Cummins. Il ne restera donc plus longtemps au lac Bain. Il a l’intention d’aller dans les forêts…, peut-être au pays de Gravois, sur les bords de l’Athabasca. T’en a-t-il appris davantage ?

— Non.

Agenouillée devant sa caisse de livres, les yeux voilés de larmes, Élise retint son souffle et domina son émotion avant de regarder de nouveau son père. Un peu plus tard, l’agent rentra dans sa chambre et sa fille saisit cette occasion pour lui souhaiter bonne nuit par la porte entrouverte… Le lendemain, Yan, en pénétrant dans la cabane, avait le regard sombre et les traits crispés.

— Je viens te dire au revoir, Élise, je vais chasser dans les Barrens.

— Je te souhaite bonne chance, Yan.

La voix d’Élise avait un timbre métallique. Pour la première fois, Yan lui tendit la main. Elle sursauta et se mit à rougir. Puis elle lui prit la main et le regarda droit dans les yeux.

— Dis-moi, Yan, m’aimes-tu encore ?

— Oui, Élise, j’aimerai toujours ma petite sœur. Jamais je ne l’oublierai.

Il se retourna vivement et sortit sans la regarder.

Les bras tendus vers lui, Élise murmura :

— Au revoir, Yan.

Les mots s’échappèrent de ses lèvres en un sanglot, mais il était déjà trop loin pour l’entendre. Par la fenêtre, Élise le vit serrer les mains de Cummins devant le magasin du poste. Ensuite il passa à la cabane d’Iowaka et de Jean de Gravois. Puis il chargea son paquetage sur ses épaules et, la tête baissée, disparut lentement dans les profondeurs de la forêt.

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