‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 24 sur 30 · 24

24

Dès les premières neiges, le jeune Dixon arriva à Fort Churchill. Jean de Gravois le croisa sur la piste près de la cabane de Ledoq. Lorsque l’Anglais reconnut le petit Français, il sauta à bas de son traîneau et vint vers lui la main tendue, le visage rayonnant de plaisir.

— Tiens ! mon vieil ami, Jean de Gravois ! s’écria-t-il. Je pensais justement à vous, en me rappelant la fameuse rossée que vous m’avez infligée voilà deux ans. J’ai appris à apprécier les gens qui vivent dans les grandes neiges du Nord, et je ne retomberai jamais dans la même erreur. (Il éclata d’un rire franc et serra la main de Jean) Comment vont Mme de Gravois et les enfants… et Élise ?

— Tous vont bien, monsieur Dixon. Mais les petits Gravois ont beaucoup grandi.

Une heure plus tard, Jean disait à sa femme :

— C’est plus fort que moi, je n’aime pas ce jeune Dixon. Pourquoi ? je me le demande.

— C’est parce que tu crains de voir Élise en devenir amoureuse ? insinua sa femme avec un sourire.

— Saints du Ciel ! je crois que tu es dans le vrai. Je déteste les étrangers… et Élise sera la femme de Yan.

— Elle en nourrissait l’espoir il y a longtemps, mais à présent…

— Oh ! rien n’est moins sûr, ma chérie. Si Yan lui parlait en toute franchise…

— Une femme ne peut attendre un homme éternellement. Et Yan Thoreau se fait trop désirer.

Un jour de la semaine suivante, comme Iowaka et son mari se tenaient sur le pas de leur porte, ils virent Dixon et Élise se promener à la lisière de la forêt. La figure de Jean s’assombrit. En outre, il en voulait à Yan d’accepter sans réagir la nouvelle situation. Il se rendit au magasin.

— Dixon et Élise se baladent ensemble matin et soir. On ne voit qu’eux dans le paysage. Il y aura bientôt une noce au lac Bain.

— Élise mérite un honnête garçon, déclara Yan, très calme. Ce jeune Dixon ne me déplaît pas du tout.

Au fond de son âme, Yan pressentait que chaque jour voyait approcher la fin de son bonheur. Il n’avait pas confié à Élise la raison de son retour au lac Bain : il était revenu afin de se trouver de nouveau près d’elle. Il pensait bien qu’avant la fin de l’hiver lui était réservée une surprise amère, mais il n’avait pas songé à Dixon, et la perspective de renoncer à Élise lui causait une douleur intolérable.

Dixon ne cachait point son amour pour Élise. Un jour, il s’en ouvrit à Jean de Gravois sur la piste de Churchill. L’Anglais s’expliqua en toute loyauté et Jean dut chasser ses préjugés et admettre que cet étranger différait de ceux qu’il avait connus jusque-là.

— Diable ! j’aime bien ce garçon ! Néanmoins, je préférerais le sentir dans l’autre monde plutôt que de le voir enlever Élise à Yan Thoreau.

Les grandes neiges tranchèrent la question.

Cela se passait au début de décembre.

De très bonne heure, ce matin-là, Dixon partit seul pour la cabane de Ledoq. Le ciel était d’un gris de plomb et un peu plus tard la brume empêchait de voir à douze pas devant soi. Le jeune Anglais ne rentra pas au poste ce soir-là. Le lendemain, il était toujours absent. Gravois grimpa au sommet de la montagne pour retrouver ses traces. Ledoq lui apprit que Dixon était reparti pour le lac Bain l’après-midi du jour précédent. Gravois rapporta cette nouvelle au poste et alla trouver Élise.

— C’est chercher la mort que de partir à son secours, lui expliqua-t-il. Nos chiens ne tiennent plus debout. Nos raquettes s’enfonceront dans la neige molle comme des morceaux de plomb, et celui qui oserait s’aventurer à quinze kilomètres du poste y laisserait sa carcasse aux loups et aux renards.

La nuit tombait lorsque Yan arriva à la cabane. À sa vue, Élise se leva d’un bond et poussa un petit cri. Tout blanc de neige, il portait un léger paquetage sur les épaules et son fusil en main.

— Je vais le chercher, annonça-t-il. S’il est vivant, je te le ramènerai.

Elle s’élança vers lui et Yan sentit son cœur battre à tout rompre. Oublierait-il jamais le regard de la jeune fille qui, les lèvres entrouvertes, lui tendait les bras ? Elle saisit la main rude de Yan et la serra contre sa poitrine.

— Yan, que tu es brave !

Refoulant ses émotions, il s’éloigna dans la nuit. Il entendit la voix d’Élise le rappeler, mais le gémissement des sapins et la tempête qui grondait sous son crâne noyèrent les paroles de la jeune fille. Il avait cru discerner dans son regard une flamme d’amour…, d’amour pour Dixon ! Et il retrouverait cet homme ! Il prouverait ainsi que ses sentiments demeuraient toujours aussi profonds. Ce soir, demain, les jours suivants, jusqu’à son dernier souffle, il se dévouerait au service d’Élise, selon sa promesse lors de leur course en traîneau à la cabane de Ledoq. Et ensuite…

Il se rendit chez Ledoq en suivant la crête de la montagne et atteignit la cabane au crépuscule. Le Français le regarda, tout surpris d’apprendre qu’il se mettait à la recherche de Dixon.

— Tu ne le trouveras pas, objecta le Français, mais, si tu es résolu à tenter la chance, je t’accompagne. Nous pourrons nous estimer heureux si nous en revenons !

— Ne te dérange pas, protesta Yan. Un seul suffit, à moins que chacun n’opère de son côté. Je viens ici pour te demander s’il neigeait avant le départ de Dixon.

— Une heure après qu’il m’a quitté, on ne voyait pas à un mètre devant soi, répondit Ledoq, préparant son paquetage. Il a dû faire un grand détour et s’égarer aux alentours du lac Bain. Nous ferons route ensemble jusque-là, ensuite nous nous Séparerons.

Ils gravirent les montagnes et s’arrêtèrent à un endroit où l’instinct les avertit qu’ils entraient dans la forêt de sapins au bord du lac. Là, ils se séparèrent, Yan allant vers le nord-ouest et Ledoq, sans conviction, vers le sud.

Cette lutte contre les grandes neiges pour assurer le bonheur d’Élise ne représentait aux yeux de Yan qu’un léger sacrifice. Mais on ne saura jamais ce qu’elle signifia pour Ledoq. Au printemps seulement, à la fonte des dernières neiges, les gens du lac Bain découvrirent loin au sud ce que renards et loups avaient laissé de son cadavre.

Téméraire, Yan s’aventura sur la blanche étendue du lac. Il ne s’y trouvait ni rochers ni arbres pour le guider, car le lourd linceul immaculé recouvrait toute la terre du Nord. Les branches des pins ployaient sous le poids croissant de la neige. Dans ce calme impressionnant, la voix de Yan s’éleva et ses cris se répercutèrent de tous côtés. De temps à autre, il tirait un coup de fusil, puis prêtait une oreille attentive. Les échos lui revenaient sardoniques, suivis chaque fois du silence lugubre du blizzard.

Le jour apparut, à peine plus clair que la nuit. Yan traversait le lac, ses raquettes s’enfonçant à chaque pas jusqu’à la cheville. À l’autre bout du lac, Yan pénétra de nouveau dans la forêt et, dans ses vastes profondeurs, il s’époumona en vains appels.

La tourmente redoubla de fureur à l’approche de la nuit. Yan se creusa un tunnel dans la blanche épaisseur et y étendit des branchages de pin pour s’y faire un lit. Plusieurs heures après, il se réveilla, se mit debout, se hissa hors du trou ; à la surface, la neige lui arrivait aux genoux.

Comme il soulevait son paquetage pour le charger sur son dos, il poussa un cri de désespoir : ses vivres avaient disparu !

De colère, il élargit encore le trou. Il remarqua les empreintes de petites dents aiguisées comme des lames de rasoir et comprit ce qui s’était passé : tandis qu’il dormait, un vison lui avait dérobé ses provisions… Alors, découragé, il se remit en marche dans la direction du lac Bain, du moins le croyait-il.

De temps à autre, il appelait Dixon et tirait un coup de fusil. À midi, il aurait dû retrouver le lac, mais l’après-midi se passa et l’obscurité d’une seconde nuit l’enveloppa… Au matin, il recommença ses recherches. Ses premières craintes avaient cédé la place à une sorte de délire héroïque. Une seconde fois, il affrontait la mort pour l’amour d’Élise. Il éprouvait une joie sublime à la pensée que, s’il mourait en ce moment, toute sa vie Élise se souviendrait de son dévouement envers elle. Sur la crosse de son fusil, il graverait à l’adresse d’Élise ces simples mots : Élise, je t’aime. Il se les répéta à lui-même tandis qu’il avançait d’une allure chancelante et, ce soir-là, à côté de son feu de campement, il inscrivit le nom de sa bien-aimée.

La faim commençait à le tenailler : il ne lui restait qu’une précieuse poignée de farine au fond de sa poche.

Ses raquettes l’embarrassaient à présent ; il les abandonna, ainsi que deux couvertures qui pesaient comme du plomb sur ses épaules. Il compta ses cartouches : plus que dix ! Il en tira une en l’air.

Était-ce l’écho qu’il venait d’entendre ?

Secoué d’une vive émotion, il tendit l’oreille. Au bout d’un moment, la détonation se répéta… Cette fois, ce n’était pas l’écho.

— Ledoq ! cria-t-il.

Il tira un nouveau coup de feu.

Bientôt lui revint le bruit d’une détonation. Il marcha avec peine dans cette direction.

La neige molle lui arrivait à la ceinture. Il commença l’ascension de la colline et se traîna, s’agrippant aux branches de jeunes sapins. Il s’arrêtait presque à chaque pas et s’étendait sur la neige, haletant d’épuisement. Arrivé à la crête, il lança un nouvel appel. Un faible cri lui parvint de l’autre côté de la montagne. Guidé par lui, il se faufila entre les rochers.

— Hé ! Ledoq ! cria-t-il de toutes ses forces.

Une voix lui répondit à douze mètres de distance.

Yan distingua bientôt une forme vague dans la pénombre blanchâtre. La fumée montait lentement d’une clairière parmi des broussailles. La forme rampa vers lui à quatre pattes, comme un animal.

Yan se précipita vers elle. Elle se redressa longuement et serait tombée si la neige ne l’avait soutenue. Un cri aigu s’échappa des lèvres de Yan. Ce n’était pas Ledoq, mais Dixon, debout là devant lui, le visage pâle et émacié, les yeux dilatés.

— Mon Dieu ! Je meurs de faim… et de soif ! soupira l’Anglais, les bras tendus. Thoreau ! Quel bonheur de vous voir ici !

Il chancela et s’affaissa dans la neige. Yan le traîna jusqu’à l’abri.

— Je vais vous donner à boire et à manger… dans un instant, lui dit-il d’une voix qui semblait irréelle.

Ses yeux se voilèrent d’un brouillard et des spectres l’empêchèrent de rien, discerner lorsqu’il déposa son paquetage pour ranimer le feu. Il suspendit ses deux petits seaux au-dessus des cendres d’où s’éleva une flamme. Il les remplit de neige : dans l’un d’eux il versa la poignée de farine emportée avec lui et dans l’autre il jeta le thé. Un quart d’heure plus tard, il revenait vers Dixon.

L’Anglais se redressa, le regard enfiévré. Il but avidement le thé bouillant et mangea goulûment la bouillie de farine. Yan, affamé lui aussi, observa son compagnon jusqu’à ce que la dernière bouchée eût disparu. Il emplit une seconde fois les seaux de neige, ajouta du thé et le partagea avec Dixon. Peu à peu, la vie reparaissait dans les yeux de l’Anglais.

— Vous êtes arrivé juste à temps, dit celui-ci à Yan, lui tendant la main en un geste de gratitude. Encore une nuit et… (Soudain, il s’interrompit.) Dieu du Ciel, que se passe-t-il ?

Il remarqua les traits crispés de Yan Thoreau, dont la tête s’affaissait sur sa poitrine. Il avait les mains glacées.

— Ce n’est rien, murmura Yan. Seulement, moi aussi, je crève de faim, Dixon.

Il se ressaisit et, avec un sourire :

— Il n’y a plus rien à manger, ajouta-t-il, voyant son compagnon allonger la main vers le havresac. Je vous ai donné le reste de la farine. Plus rien que du sel et du thé… (Il roula sur les branches de pin et poussa un soupir.) Laissez-moi dormir !

Dixon s’allongea à côté de Yan. Il faisait grand jour quand il s’éveilla et appela Yan pour lui annoncer que la neige ne tombait plus.

Yan ne bougeait pas. Dixon, penché sur lui, écouta sa respiration, puis, lentement et avec peine, le traîna sous la clarté du jour. Le feu était éteint. Le firmament était d’un gris de plomb et un morne silence succédait à la tempête. Un peu au-delà des seaux suspendus sur les cendres du foyer, un oiseau des élans, affamé, sautillait en gazouillant. L’homme l’observait, n’osant remuer. Lentement, il recula son pied droit, puis le gauche et, pas à pas, regagna l’abri à reculons. À l’intérieur se trouvait son fusil. Il s’en saisit, s’agenouilla dans la neige et visa. Au tonnerre de la détonation, Yan sursauta sans ouvrir les paupières. Il ne bougea même pas lorsque Dixon, tout joyeux, vint lui apprendre qu’il avait abattu de la viande. Il finit par l’entendre, mais une force plus impérieuse que sa volonté le rejeta dans l’inconscience. Il se passa une éternité avant qu’il entendît de nouveau la voix de Dixon. Il se sentit soulevé du sol et ouvrit alors les yeux.

— Buvez ceci, Thoreau, disait son compagnon, lui appuyant la tête contre son épaule. Du bouillon d’oiseau ! lui murmura Dixon. Comment le trouvez-vous ?

Tout à fait éveillé, Yan absorba de menus morceaux de viande que son compagnon lui tendait sur une assiette d’étain. Soudain, alors qu’il ne restait plus que deux ou trois bouchées, il s’arrêta :

— Sacrebleu ! s’écria-t-il. Mais c’est un oiseau des élans ! Et je l’ai mangé tout seul !

L’autre grimaça un sourire.

— Vous m’avez donné toute la bouillie, Thoreau. N’était-il pas juste qu’à votre tour vous mangiez cet oiseau ?

Les deux hommes se serrèrent vivement les mains. Du cœur de Yan monta une prière inarticulée :

« Élise, je remercie le Dieu tout-puissant d’avoir placé cet homme sur ton chemin ! »

Yan se releva et, d’un pas chancelant, sortit sur la neige.

— Il s’agit peut-être d’une simple accalmie de la tempête, dit-il. Ne perdons pas une minute. Pendant combien de temps avez-vous marché avant de dresser ce campement ?

— Environ dix heures, répondit Dixon. À l’aide de ma boussole, je me dirigeais à l’ouest, lorsque je m’aperçus que j’avais dépassé le lac Bain et marchais vers le nord.

— Ah ! vous avez votre boussole ! s’écria Yan, un éclair d’espoir dans les yeux. Eh bien, monsieur Dixon, nous ne sommes pas loin du poste. Où se trouve le nord ?

— Par ici !

— Alors, dirigeons-nous au sud-est. Si pendant dix heures vous avez voyagé d’abord vers l’ouest et ensuite vers le nord, nous sommes ici au nord-ouest du lac Bain.

Péniblement, ils atteignirent la crête de la montagne. Dixon s’effondra dans la neige et dit à son compagnon :

— Malgré toute ma bonne volonté, jamais je ne pourrai y arriver à travers toute cette neige, Thoreau !

Les yeux de Dixon ne trahissaient nulle crainte et sa voix avait une note plutôt enjouée.

Le visage de Yan s’éclaira soudain.

— Je connais cette crête. Nous ne sommes plus qu’à quinze cents mètres du lac Bain. Vous feriez mieux de laisser votre arme ici.

Aidé de Yan, Dixon se releva. Les deux hommes avancèrent lentement, faisant une pause tous les cent mètres. Les traits de Dixon se crispaient sous la douleur.

— La farine et l’eau me restent sur l’estomac, fit-il en souriant amèrement. J’ai des crampes. Aïe !

— Cela ira mieux ce soir à dîner.

Dixon s’appuya lourdement sur le bras de Yan.

— Vous devriez rentrer seul au poste, d’où vous pourrez m’envoyer du secours, Thoreau.

— J’ai promis à Élise de vous ramener si je vous trouvais, répondit Yan, détournant la tête. Si la tempête recommençait, vous seriez perdu.

— Dites-moi, dites-moi…, prononça Dixon d’une voix émue. Vous a-t-elle envoyé me chercher, Thoreau ?

Quelque chose dans la voix de l’Anglais attira l’attention de Yan. La couleur revenait sur les joues de Dixon et ses yeux brillaient.

— Vous a-t-elle envoyé ?…

Yan fit effort pour demeurer calme.

— Elle n’a pas exprimé son souhait en paroles, monsieur Dixon, mais je sais que, si je vous ramène sain et sauf au lac Bain, elle en sera très heureuse.

Un soupir s’échappa des lèvres de Dixon, mais Yan ne l’entendit point.

Dixon s’appuya sur Yan plus lourdement et les étapes devinrent de plus en plus courtes. Vers minuit, enfin, Yan, soutenant toujours Dixon, émergea de la forêt de sapins dans la clairière du poste. Yan conduisit l’homme à moitié inconscient au magasin de la Compagnie. Il éveilla Croisset, qui les accueillit.

— Prends bien soin de Dixon, lui dit Yan, et n’éveille pas les autres. Demain, il sera temps de leur apprendre ce qui s’est passé.

Sur le poêle de sa chambre, il se fit cuire un morceau de viande et chauffer du café. Ensuite il médita un long moment. Il avait ramené Dixon. Au matin, Élise connaîtrait la vérité. Elle s’adresserait d’abord à l’Anglais, ensuite elle viendrait vers lui, Yan. Il se leva et alla vers la grossière table dans le coin de la pièce.

« Non, se dit-il à lui-même, il ne faut pas qu’Élise me revoie. Jamais plus elle ne doit jeter les yeux sur Yan Thoreau. »

Il prit un crayon et une feuille de papier et se mit à écrire.

Je te l’ai ramené, Élise, et je prie le bon Dieu pour que tu sois heureuse. Je te laisse mon vieux violon. Quand tu en joueras, il te parlera de l’amour de Yan Thoreau.

Il plia cette page et la glissa dans une enveloppe de la Compagnie. Après un court repos, il descendit sans bruit dans le magasin désert et se composa un nouveau paquetage. Il posa l’enveloppe destinée à Élise bien en évidence afin que Croisset la vît le lendemain matin. Ses chiens avaient été enfermés dans une hutte derrière le magasin. Il les appela doucement par leur nom et ils le suivirent à la lisière de la forêt, près du vieux sapin qui veillait toujours sur la tombe. Là, Yan s’arrêta et étendit les bras vers la petite cabane. De la gorge de Yan s’échappaient des sanglots semblables à ceux qu’il avait entendus à côté de la même tombe, dix-sept ans auparavant, lorsque la voix étouffée de Cummins avait murmuré une dernière prière pour sa femme.

Treize jours durant, il fit courir ses chiens à toute allure vers le sud. Le quatorzième, il atteignit le Pas, où commencent les régions civilisées. À la nuit tombante, il aperçut le scintillement des lumières au-delà de la rivière Saskatchewan.

Il arrêta ses chiens avant de traverser le cours d’eau et se tourna vers la terre désolée du Grand Nord, où l’aurore boréale éclairait faiblement le ciel.

« Dieu te bénisse et veille toujours sur toi, ma chère Élise ! » soupira-t-il.

Puis il se remit en marche à la tête de son attelage et traversa la rivière pour rentrer dans le monde des civilisés.

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