‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 25 sur 30 · 25

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On s’amusait fort au Pas, ce soir-là. Avant d’atteindre les premières maisons, Yan entendit des flonflons de la fête et les chiens dressèrent les oreilles.

Une porte s’ouvrit ; un homme et une femme sortirent. L’homme proférait des jurons et sa compagne s’esclaffait d’un rire que Yan n’avait jamais entendu sortir des lèvres d’une femme. D’autres couples émergèrent de la salle de bal. Une femme, escortée de deux cavaliers, poussa un cri de folle joie en lançant un objet qui alla se fracasser contre le traîneau. C’était une bouteille. Kinous grogna. Les chiens de trait se rapprochèrent de leur chef et, d’une voix sourde, Yan leur ordonna de se remettre en marche.

Auprès de la rivière à l’endroit où la Saskatchewan forme une courbe vers le sud-ouest, Yan remarqua une bâtisse carrée et basse. Au-dessus de la porte, une lanterne éclairait une enseigne portant cette inscription fantaisiste : Hôtel du roi Édouard.

Les premières broussailles de la forêt commençaient à une centaine de mètres de là. Yan attacha son attelage à un tronc d’arbre et laissa son traîneau à l’abri, dans un buisson. Il ne lui était pas venu à l’idée qu’en pénétrant dans la civilisation il se trouverait dans un pays de serrures et de verrous, de voleurs et d’escrocs. La solitude et non le soupçon l’incita à détacher Kinous et à l’emmener avec lui.

Ils entrèrent dans l’auberge, Kinous plein de méfiance. Dans une vaste salle, éclairée par une lampe à pétrole mise en veilleuse, Yan aperçut un homme solitaire, assis dans un fauteuil en face d’une large baie tournée vers le nord. Sans bruit, évitant de déranger le personnage, Yan prit un siège devant cette même fenêtre. Kinous appuya sa tête contre les genoux de son maître et le regarda de son œil unique.

Jamais jusqu’ici Yan n’avait ressenti autant le poids de la solitude. Il ferma les yeux et enfouit ses doigts dans l’épaisse fourrure de Kinous. Malgré ses efforts, son esprit se reportait au-delà des espaces silencieux, des montagnes et des forêts, dans le pays du lac Bain où l’étoile polaire scintillait dans toute sa splendeur. De nouveau, il se voyait en pensée près d’Élise, dans le cadre qu’ils affectionnaient et la jeune fille lui jouait du violon.

Enfin, il sortit de sa torpeur et remarqua l’inconnu qui, penché sur lui, l’étudiait à la lueur de la lampe à pétrole. Le jeune homme le considéra à son tour et lut sur le visage de l’autre une souffrance qui aurait pu être le reflet de la sienne. Pendant un assez long moment, les deux hommes s’entre-regardèrent tandis que le chien-loup hérissait les poils de son échine. Un instinct avertit Yan que cet individu n’était pas un homme des forêts. Il portait la marque des gens du Sud, de la civilisation.

Cependant, un fluide passa de l’un à l’autre, renversant les barrières et éveillant entre eux une sympathie spontanée. L’étranger tendit la main et Yan répondit à son geste. Dans cette poignée de main, les deux hommes exprimèrent leur besoin de société, de camaraderie.

— Vous venez d’arriver ? demanda l’inconnu. C’est votre traîneau là-bas ?

— Oui, répondit Yan.

L’homme se rassit.

— Vous arrivez des campements ?

— De quels campements ?

— Des campements de cheminots, là-bas dans les chantiers de Wekusko où l’on pose une nouvelle voie ferrée.

— Je ne connais ni chantiers ni voie ferrée, à l’exception de celle qui traverse le Pas. J’arrive du lac Bain, à la lisière des Barrens.

— C’est votre première visite dans le Sud ? s’enquit l’autre.

— J’y suis venu une fois… et n’y suis resté qu’une journée. J’ai passé toute ma vie dans le Nord.

— Et moi j’ai toujours vécu dans le Sud, répondit l’inconnu. Voilà un an, je suis venu me reposer ici pour ma santé et mon bonheur. Je les ai découverts tous deux, mais je retourne là-bas demain. Je m’appelle Jack Thornton et j’habite Chicago.

— Moi, je m’appelle Yan Thoreau. J’ai lu bien des choses sur Chicago dans des livres et j’ai vu des photos de cette ville. Est-elle plus grande que Winnipeg ?

— Oui, beaucoup plus grande, répondit l’homme en détournant la tête.

— Les administrateurs de la grande Compagnie habitent Winnipeg, n’est-ce pas ?

— Vous voulez dire ceux de la Compagnie de la baie d’Hudson ?… Oui.

— Et, pour une affaire importante, c’est à eux qu’on doit s’adresser, n’est-ce pas ?

Thornton, vivement intéressé, regarda longuement son interlocuteur.

— Il y a des bureaux beaucoup plus près, à Prince Albert, par exemple.

— En effet, ce n’est pas aussi loin ! s’exclama Yan en se levant. Et vous croyez qu’on s’en occuperait là ?

Il posa la main sur la tête broussailleuse de Kinous et se tourna vers la porte.

— Peut-être mieux qu’à Winnipeg, répondit Thornton. Tout dépend de la nature de vos affaires.

Le hurlement prolongé d’un chien-loup dans la nuit parvint aux oreilles des deux hommes.

— Ils appellent Kinous, dit Yan d’une voix calme, comme s’il n’avait pas compris la question que renfermaient les derniers mots de Thornton. Bonne nuit, monsieur.

Les chiens, assis sur leurs hanches, attendaient le retour de leur maître et de Kinous. Yan les conduisit un peu plus loin dans l’épaisseur des sapins et construisit un feu, sur lequel il chauffa son café et fit cuire un gros morceau de caribou gelé. Il lança du poisson à ses chiens affamés, puis n’eut plus qu’un désir : harnacher ses chiens, et, malgré sa fatigue, se rendre au plus vite à la ville dont lui avait parlé Thornton, à Prince Albert. Là, une fois pour toutes, il se libérerait de ce secret qui l’obsédait depuis cette nuit où, voilà des années, il était arrivé au lac Bain et avait joué du violon au lit de mort de la femme de Cummins.

Plongeant sa main dans la poche intérieure de son manteau de fourrure, il palpa les papiers retirés de la cachette dans le fût du sapin. Depuis vingt ans, il les gardait précieusement. Demain, il les remettrait à la grande Compagnie, à Prince Albert. Après cela… que deviendrait Yan Thoreau ? La Compagnie lui procurerait peut-être un emploi et il demeurerait en pays civilisé. C’était la meilleure solution.

Il lutterait contre l’appel de Ia forêt, comme au cours des années précédentes il avait lutté contre l’attrait du monde civilisé. S’il ne regagnait pas ses forêts, il diriserait ses pas très loin vers l’est ou l’ouest. Ceux qui avaient connu Yan Thoreau n’entendraient désormais plus parler de lui.

Kinous avait rampé jusqu’à la couverture de Yan et bientôt sa grosse tête de loup s’appuyait sur le bras de son maître. Une dizaine d’années auparavant, Yan était devenu le maître de Kinous, un chiot à demi aveugle, que lui et Élise avaient choisi dans une portée de six chiens, tous plus forts que Kinous, Il ne lui restait plus que Kinous, à présent. Certes, il aimait ses autres chiens, mais pas comme celui-ci.

Il entoura de son bras la bonne tête de l’animal. Épuisé de fatigue, il s’assoupit devant le feu et bientôt dormit à poings fermés, la tête appuyée contre un arbre.

Au bout de quelques heures, il se réveilla et s’étonna de voir le feu toujours allumé. De l’autre côté du brasier, derrière les chiens, Jack Thornton était assis. Yan leva les yeux au ciel où les étoiles pâlissaient et constata que l’aube allait poindre. Il se dressa sur son séant. Thornton, le visage souriant, l’observait en lançant de sa pipe des nuages de fumée.

— Vous étiez gelé, lui dit-il, et vous dormiez sur une souche. Je vous ai attendu à l’auberge, puis je me suis mis à votre recherche. Vous savez…, je pensais…

Il hésita et secoua la cendre de sa pipe. Puis il regarda Yan en plein dans les yeux et ajouta :

— Dites, mon vieux, si par hasard vous aviez des ennuis ou… besoin d’argent, je pourrais vous aider, si vous me le permettez.

— Merci, je ne manque pas d’argent, mais je préfère dormir à la belle étoile avec mes chiens. Grand Dieu, je serais mort de froid sans vous ! Vous avez passé toute la nuit ici ?

Thornton acquiesça.

— Et nous voici au matin ! s’exclama Yan, considérant le ciel par-dessus le faîte des sapins. Vous êtes très bon. Je voudrais bien vous rendre la pareille.

— Vous le pouvez. Où allez-vous maintenant ?

— Aux bureaux de la Compagnie, à Prince Albert. Nous partons dans une heure.

— Voulez-vous m’emmener avec vous ? demanda Thornton.

— Avec plaisir ! s’écria Yan. Mais je vous préviens, le voyage sera fatigant. Il faut que je me presse et sans doute n’avez-vous pas l’habitude de courir derrière les chiens.

Thornton se leva et tendit la main.

— J’en ai bien vu d’autres ! Je voudrais…

Il s’interrompit et Yan le regarda. De nouveau, il découvrit dans le visage de Thornton cette expression de souffrance qui l’avait tant impressionné dans la salle de l’auberge. Yan se tourna alors vers son traîneau :

— J’ai ici de la viande, du café et des biscuits. Voulez-vous partager mon petit déjeuner ?

Ce jour-là, Yan et Thornton couvrirent soixante-quinze kilomètres dans la direction de l’ouest. Au début de l’après-midi du quatrième jour, ils arrivaient à Prince Albert.

— Allons d’abord aux bureaux de la Compagnie, dit Yan. Ainsi nous ne perdrons pas de temps.

Ce fut au tour de Thornton de lui servir de guide à travers la ville, vers un très vieil édifice. Ils pénétrèrent dans un bureau rempli du cliquetis de machines à écrire devant lesquelles travaillaient de jeunes femmes. Thornton tendit un mince carré de carton blanc à un personnage aux cheveux gris assis à un bureau. L’ayant lu, celui-ci se leva, s’inclina et serra la main de Thornton. Au bout de quelques instants, une porte s’ouvrit et Yan Thoreau, le cœur palpitant d’émotion, fut introduit seul dans une autre pièce. De la main, il tâta ses papiers dans la poche intérieure de son manteau.

Une heure s’était écoulée et Thornton l’attendait toujours. L’homme assis au bureau lui lança un regard interrogateur et deux dactylographes échangèrent tout bas leur opinion. Qui donc pouvait être ce rustre venu du Nord qui se permettait d’accaparer le précieux temps du directeur ?

Enfin, Yan parut. Les épaules affaissées, les joues pâles, il semblait vieilli de cinq années. Il marcha droit devant lui. Thornton le suivit et, comme la dernière porte s’ouvrait pour les laisser sortir dans la rue, Thornton entendit les soupirs angoissés de Yan. Il lui prit le bras :

— Si vous avez échoué dans votre démarche, si vous êtes dans l’embarras, n’hésitez pas à me le dire. Je me charge de les rappeler à l’ordre, tonnerre ! Ils sauront à qui ils auront affaire. S’il faut de l’argent, je dispose d’un demi-million de dollars pour leur apprendre à vivre !

— Merci bien, dit Yan, contenant à grand-peine son émotion. Il ne s’agit point d’argent. Un demi-million suffirait à peine à payer ce que je veux leur remettre.

Il porta la main sur la poche qui contenait tout à l’heure les papiers.

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