‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 26 sur 30 · 26

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Ce soir-là, laissant Thornton en train de dîner dans le petit hôtel pompeusement dénommé « Hôtel de Windsor », Yan sortit avec Kinous sur ses talons. Il traversa la Saskatchewan gelée pour se rendre dans la forêt de sapins sur la rive nord. Il recherchait la solitude pour réfléchir et lutter contre le désir de se confier à son nouvel ami.

En son âme naissait pour Thornton un sentiment plus puissant que la camaraderie : il se serait battu et serait mort pour lui sauver la vie, comme il l’eût fait pour Jean de Gravois. Yan devinait chez Thornton une souffrance morale et un chagrin cachés. Cependant, il se demandait s’il était prudent de se décharger de son fardeau auprès de cet homme qu’il connaissait encore si peu.

Une semaine, peut-être une dizaine de jours, et tout serait terminé, lui avait promis le directeur à Yan. Qu’adviendrait-il de lui à la fin de ce laps de temps ?

Quand il regagna l’auberge, la ville était complètement plongée dans l’obscurité. Thornton se tenait seul, assis dans un coin de la salle non éclairée, comme à l’auberge du Pas. Jean prit place à côté de lui. La voix vibrante d’émotion, Thornton lui demanda :

— Yan, avez-vous jamais aimé une femme au point de lui sacrifier votre existence ?

Àcette question posée à brûle-pourpoint, Yan répondit en toute sincérité. Il soupçonnait Thornton d’avoir deviné son secret.

— Oui.

Thornton se pencha vers Yan et, tout ému, lui narra son histoire.

— J’aime une femme… de toute mon âme. Pas une femme, mais une jeune fille, et elle appartient aux gens de votre race, Yan. Elle vit dans le Grand Nord, elle est pure comme un lis, plus belle à mes yeux que toutes les femmes de l’univers. Elle habite Oxford House. Je rentre chez moi… pour ne pas commettre une folie.

— Une folie ! s’exclama Yan. Elle ne vous aime donc pas ?

— Elle me suivrait jusqu’au bout de la terre.

— Alors ?…

Thornton se redressa et essuya son visage pâle. Soudain, il se leva et fit signe à son compagnon de le suivre au-dehors. Ensemble, ils marchèrent d’un pas rapide et bientôt franchirent les limites de la ville. Ils s’arrêtèrent alors pour contempler la ligne sombre des forêts qui se détachait au sud sous le ciel pâle.

— On appelle ce pays-là, le domaine de la civilisation, dit-il en désignant le sud. Pour moi, c’est un enfer de grandes villes, de luttes acharnées et de méchanceté. Je ne l’ai jamais si bien compris que maintenant et je serais heureux si je pouvais vivre sur cette terre bénie du Nord.

— Vous pouvez y rester puisque vous aimez cette jeune fille.

— Impossible, grogna Thornton. À moins de…

— Quoi ?

— À moins de tout perdre pour l’avoir à moi.

D’une main tremblante, Yan prit celle de son compagnon

— Tout cela ne compte pas devant l’amour et le bonheur.

— Mais je perdrais tout, absolument tout, insista Thornton, se retournant vivement vers Yan. Pour elle, je devrais renoncer à mon propre nom et m’enterrer à jamais dans les forêts du Nord. J’abandonnerais ma fortune, mes amis et ma personnalité… pour elle. Cela est impossible !

Yan ouvrit de grands yeux. Et Thornton poursuivit :

— J’ai vécu dix années horribles dans le Sud avec une femme… mon épouse. Je suis venu ici pour fuir cette mégère. Elle souhaite d’ailleurs ne jamais plus me revoir. Elle est heureuse de me sentir au loin… et moi, pendant ce temps, je goûte au moins la paix. Je sais à présent ce que signifie l’amour et j’éprouve une vive tentation de retourner vers ma bien-aimée.

Il s’interrompit devant le changement d’expression de Yan, qui se tenait droit comme un sapin. Seuls ses yeux paraissaient vivants et lançaient des flammes. Enfin, Yan parla d’une voix basse et frémissante.

— À quel point en sont vos relations avec elle ?

Thornton comprit aussitôt et fit un pas en avant, les mains tendues vers Yan.

— Elles n’ont cessé de demeurer très pures. J’aime cet être plein de noblesse et mon plus gros péché est de n’avoir rien fait pour l’empêcher de m’aimer. Mais c’est tout, Yan Thoreau, je le jure !

— Et vous repartez vers le Sud ?

— Oui, je repars vers le Sud.

Cependant le lendemain, Thornton ne s’en alla point, pas plus le surlendemain que les jours suivants. Chaque après-midi, Yan se rendait au bureau du directeur de la Compagnie de la baie d’Hudson, et Thornton y allait avec lui… Le neuvième jour, Yan se dirigea seul au bureau de la Compagnie. Cette fois, Thornton était resté à l’hôtel.

C’était le dernier jour que Yan Thoreau passait à Prince Albert. Le directeur lui annonça que le travail était achevé. Il faisait sombre lorsque Yan quitta l’immeuble de la Compagnie. Au-dehors, les étoiles brillaient dans un ciel de velours. Yan s’arrêta un moment au bord de la rivière. Sur la berge opposée s’étendait la forêt silencieuse et, plus au nord, l’aurore boréale projetait ses faisceaux rouges et jaunes et lui faisait signe de revenir.

Bientôt lui parvint un murmure lointain. Yan le reconnut et vit les poils se hérisser sur l’échine de Kinous. Le chien-loup poussa un grognement plaintif. Le sang du jeune homme courut plus chaud dans ses veines. Par-delà la rivière, tout là-bas, son pays le rappelait. À présent, Yan Thoreau était libre ! Cette nuit même, il s’enfoncerait dans la forêt et dormirait sous ses étoiles bien-aimées, bercé par la chanson du vent agitant le faîte des sapins.

Il allait partir sur l’heure… après avoir pris congé de Thornton. Il courut, haletant, suivi de son chien, par l’unique rue éclairée de la ville. Arrivé à l’hôtel, il trouva Thornton assis à la même place.

— Ma mission est remplie, mon ami, et je reprends la piste ce soir même.

— Ce soir ? répéta Thornton en se levant.

— Oui. Tout de suite. Je vais préparer mes affaires. Venez-vous ?

Précédant Thornton, Yan monta à la chambrette où il avait dormi pendant son séjour à l’hôtel. À la clarté de la lampe il remarqua le changement opéré dans les traits de Thornton. Les mâchoires serrées et les yeux mauvais, celui-ci regardait Yan.

— Et moi aussi, je m’en vais ce soir, lui dit-il.

— Vers le Sud ?

— Non. Vers le Nord, répondit Thornton, farouche. C’en est fini avec le Sud. Je ne retourne pas dans cet enfer ! Là-bas, on peut me considérer comme mort…, on n’entendra plus parler de moi. Qu’on me prenne ma fortune et le reste, je pars pour le Grand Nord afin de vivre parmi les gens de votre race, plus près de Dieu et… d’elle !

Yan se laissa choir sur une chaise. Thornton s’installa en face de lui.

— Je vais la retrouver. Personne n’en saura rien.

Il ne pouvait s’expliquer le regard étonné de Yan et la nervosité de ses mains fines et brunes posées sur la table. L’œil unique de Kinous et son dos hérissé lui en apprirent davantage. Thornton ne saurait jamais à quel point les doigts de Yan Thoreau le démangeaient : il avait envie de sauter à la gorge de Thornton. Cependant, il proféra, d’un ton calme :

— Vous ne ferez pas cela.

— Mais si, je le ferai ! J’y suis fermement résolu et rien ne m’arrêtera, sauf la mort.

— Autre chose peut entraver votre dessein. Moi, par exemple, je m’y oppose !

Thornton se leva lentement et planta ses yeux dans ceux du jeune homme.

— Je m’y oppose ! répéta Yan.

Il alla vers Thornton et lui posa ses deux mains sur les épaules. Dans ses prunelles reparut cette douce flamme qui le rendait sympathique.

— Thornton, je vous empêcherai de faire cela ! lui dit-il, parlant comme à un frère. Asseyez-vous. Je vais vous raconter une histoire. Quand vous l’aurez entendue, vous me serrerez la main et me direz : « Yan Thoreau, je vous suis reconnaissant de m’avoir mis au courant de ces faits et je vous promets de respecter l’honneur de celle que j’aime. »

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