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Yan se tourna vers la faible clarté de la lampe et Thornton discerna une flamme sombre dans son regard.
— Thornton, dit-il, je vais vous révéler un secret connu seulement de deux autres personnes. Un homme venu comme vous des régions civilisées vivait dans les forêts du Nord il y a cela bien des années. Il lia connaissance avec une femme, comme vous-même avez connu la jeune fille d’Oxford House. Il l’aimait, peut-être plus que vous n’aimez cette petite. La similitude des situations est frappante. Voilà pourquoi la Sainte Vierge me donne le courage de vous parler. Cet homme laissait également une épouse et deux enfants en pays civilisé. Je prie le Tout-Puissant de lui pardonner, car il abandonnait un troisième enfant… pas encore né.
Yan se couvrit la face de sa main.
— L’amour de cet homme et de la femme qu’il rencontra dans le Nord eût été sublime si l’homme avait eu un cœur pur. En effet, il sacrifia tout pour sa bien-aimée. Elle était belle et l’adorait. Toute confiante, elle l’épousa. Elle l’eût suivi n’importe où, comme toute femme des forêts qui aime son mari. Dieu du Ciel ! savez-vous ce qui arriva ? Un enfant vint au monde !
Yan prononça ces mots d’un ton si farouche que Thornton recula comme pour éviter un soufflet.
— Un enfant vint au monde, marqué de la malédiction divine, ajouta Yan. Là-bas, dans votre monde civilisé, on en aurait fait un homme, du moins à ce que l’on m’a dit. Un enfant né en dehors des liens matrimoniaux est chose courante dans le Sud et cet être innocent n’en porte pas la honte toute sa vie. Mais ici, il en va différemment. L’opprobre le poursuit jusqu’à sa mort. Ce malheureux enfant, plus à plaindre que les bêtes sauvages, fut la victime de leur amour. Si le murmure du vent avait révélé sa tare originelle, chacun l’aurait fui comme un pestiféré, il eût été un paria, méprisé, insulté comme un chien. Voilà le sort injuste et cruel réservé à l’enfant naturel dans le pays du Nord.
Thornton demeurait silencieux et immobile.
— La malédiction ne tarda pas à produire ses effets. Tout d’abord l’homme, en proie au remords, erra d’un endroit à un autre, emmenant avec lui la femme et l’enfant. La pureté et l’affection de cette femme ajoutait à ses souffrances et il reconnaissait la main de Dieu qui le frappait. Elle ne comprenait rien au chagrin de son mari. Miné par la douleur, l’homme mourut, sept ans après la naissance de son fils.
La lampe à pétrole vacilla, puis se mit à fumer. Yan toucha la mèche et la chambre se trouva plongée dans l’obscurité complète.
— C’est alors que la malédiction poursuivit la femme et son fils. Les péchés des pères retombent sur les enfants. Nous ne pouvons rien contre les desseins de la Providence. Un nouveau missionnaire arriva au poste, venant du Sud. Il prêchait la parole de Dieu et la femme croyait en sa sincérité. L’enfant, bien que tout jeune, voyait bien des choses qu’il ne comprenait pas. Par la suite, il devina que le missionnaire admirait la beauté de sa maman et essayait de faire sa conquête. Mais il n’y réussit point, car la femme gardait une fidélité farouche à celui à qui elle s’était donnée tout entière. Un soir que tout le poste assistait au festin des caribous, et que personne ne se trouvait à proximité de la petite cabane où vivaient la mère et son fils, le malheur se produisit. Le garçonnet jouait à côté des brasiers et il venait en courant à la maison pour apporter une tranche de viande rôtie, lorsqu’il entendit les cris de sa mère. Il entra précipitamment, mais fut renversé par le missionnaire qui sortait à cet instant. L’enfant se releva et poursuivit l’homme en criant que le missionnaire venait de tuer sa maman ! C’était la vérité. À partir de ce jour-là, elle se flétrit comme une fleur à son déclin. Elle mourut bientôt laissant son fils supporter seul tout le poids de la malédiction. Cet enfant, Thornton, était Yan Thoreau, et la femme, sa mère.
Un lourd silence tomba entre les deux hommes. Au bout d’un moment, Yan sentit la main de Thornton se poser sur son bras.
— Est-ce tout ? demanda celui-ci.
— Non, ce n’est que le début, répondit Yan doucement. Le malheur me poursuivit et je suis l’être le plus à plaindre. Aujourd’hui, j’ai accompli mon devoir. À sa mort, mon père confia à ma mère des papiers qu’elle devait me remettre à ma majorité. Lorsqu’elle succomba, ces documents devinrent ma possession. Elle ignora toujours leur contenu et je m’en félicite, car ils racontaient les faits que je viens de vous apprendre. Par-delà la tombe, mon père me demandait d’opérer certaines restitutions. Quand il vint dans le Nord, il avait emporté avec lui la plus grosse partie de sa fortune, très considérable, et l’avait placée où personne ne pouvait y toucher : en actions de la Compagnie de la baie d’Hudson. La moitié, d’après ses papiers, devait me revenir et il me priait de remettre l’autre moitié à ses enfants et à sa femme si elle vivait encore. J’ai fait bien davantage, Thornton. J’ai tout donné… car je ne considère pas cet argent comme m’appartenant. La moitié ira aux deux enfants qu’il a abandonnés et l’autre moitié à celui dont il ignorait l’existence. La mère est morte.
Au bout d’un moment, Thornton prononça :
— Vous n’avez pas fini, Yan.
— C’est vrai… Si je vous disais tout, vous comprendriez alors pourquoi Yan Thoreau est l’homme le plus infortuné du monde. Les conséquences de la faute paternelle m’ont poursuivi et dépouillé de tout ce que la vie enferme de beau. Ce spectre m’a hanté jour et nuit, détruisant tous mes espoirs, toute ma personnalité, faisant de moi un paria, sans parents, sans amis, sans… amour. Avais-je raison, Thornton ? Sans revoir celle que vous aimez, vous retournerez vers le Sud et, un jour, Dieu vous en récompensera.
Thornton se leva dans l’obscurité.
— Voulez-vous que j’allume ? demanda Yan.
— Inutile, répondit Thornton. Yan, je vous sais gré de m’avoir mis en présence de votre Dieu. Jusqu’ici, je ne le connaissais pas. Nous envoyons des missionnaires dans le Grand Nord, nous vous considérons comme des sauvages sans moralité et sans âme… Alors que nous, les civilisés, sommes des aveugles. Vous venez de m’apprendre beaucoup plus de choses qu’on m’en a enseigné et je retourne dans mon pays. Mais, un jour, je reviendrai ici pour vivre parmi les vôtres. J’irai la retrouver, la conscience pure et le cœur libre. Je n’apporterai à ma suite aucune malédiction. Si je pouvais lui faire parvenir un message, implorer son pardon, révéler la faute que j’allais commettre sans vous, et lui répéter ma confiance en elle, je partirais le cœur plein d’espoir.
— Votre désir sera exaucé, Thornton. Je me chargerai volontiers de lui transmettre votre message. Je lui dirai que le destin s’est montré favorable en vous plaçant sur mon chemin. C’est une fille de ma race, elle vous pardonnera et vous aimera encore davantage pour votre noble conduite. Le dieu des Crees lui fera comprendre que vous avez respecté l’honneur des grandes neiges. Elle vous demeurera fidèle et conservera au fond d’elle-même l’espoir de votre retour.
— Et vous, Yan, comment vous retrouverai-je ?
— En quittant Oxford House, je laisserai un mot à la jeune fille pour lui indiquer où je me rends.
— Au revoir, dit Thornton d’une voix rauque.
Yan écouta le pas de l’homme qui s’éloignait. Pendant un long moment, il demeura assis, la tête entre ses mains. Kinous, le chien-loup, se mit à geindre doucement. Dans l’obscurité, son maître pleurait.