28
Ce soir-là, Yan Thoreau reprit pour de bon le chemin de ses forêts. Il voyagea toute la nuit et, tandis que les kilomètres s’allongeaient derrière lui, il sentait renaître son courage et son énergie.
Au-dessus de sa tête, les étoiles, ses amies fidèles, scintillaient par milliers pour lui montrer son chemin. Dans le silence nocturne, sa pensée se reportait vers Élise.
Au bout d’un mois, il arriva à Oxford House et trouva la jeune fille au doux visage qu’aimait Thornton. Il remplit religieusement la mission que lui avait confiée son ami du Pas, puis il reprit sa route vers le nord-est, sans autre idée que d’errer à travers les forêts. Au début du printemps, il fit halte près des sources de la rivière Cutaway. Là, il dressa son campement, séjourna quelques jours et installa des pièges à ours. Puis il repartit dans la direction du nord et de l’est, posa des pièges pour le compte de la Compagnie. Soucieux d’accomplir sa promesse à Thornton, il donna un mot aux gens d’Oxford House afin qu’on le retrouvât aisément au cas où l’homme du Sud reparaîtrait.
Vers la fin de l’hiver, Yan rapporta ses fourrures à Oxford House. Le soir même de son arrivée au poste, on lui apprit qu’un Français, venu du Nord, avait parlé du lac Bain. Un peu plus tard, Yan suivit le Français hors du magasin et l’interpella dans un endroit où personne ne pouvait entendre leur conversation.
— Vous avez parlé du lac Bain, monsieur, dit-il en français. Vous avez donc été là-bas ?
— Oui, répondit l’autre. J’y ai passé une semaine en attendant la première neige pour repartir en traîneau.
— Je suis du pays et me demande s’il s’est produit du nouveau. Avez-vous vu Cummins, l’agent du poste ?
— Oui, il est toujours là.
— Et Jean de Gravois, le chef du magasin ?
— Il était absent. Mais qu’est-ce donc tout ce bruit ? Les chiens sont en train de se battre.
— Un moment ! implora Yan, comme le Français s’éloignait dans la direction d’où venait le vacarme. — L’agent avait une fille…, Élise…
— Elle a quitté le lac Bain il y a longtemps, monsieur, interrompit le trappeur, s’efforçant de demeurer poli, car il avait hâte d’assister à la bataille. M. Cummins m’a dit qu’il ne l’avait pas revue depuis longtemps… près d’un an. Sacrebleu ! Écoutez-moi ça ! Ils vont s’entre-déchirer ! Mais ce sont mes propres chiens. Je reconnais leurs voix.
Il s’élança dans l’obscurité et Yan s’apprêtait à le suivre. Se ravisant, il regagna le magasin de la Compagnie. Il saisit son paquetage, le porta au traîneau tout attelé à la lisière des sapins. Kinous salua son apparition d’un aboiement joyeux.
Cette nuit-là Yan ne s’attarda point à rêver aux étoiles.
— Une année ! se répétait-il à lui-même. Ah ! Kinous ! dit-il à son chien qui venait se frotter contre ses jambes. Notre Élise est partie avec l’Anglais ! Que Dieu leur accorde le bonheur !
Après quoi, Yan ne quitta plus la forêt. Il ne retourna point à Oxford House au printemps, mais vendit ses fourrures à un métis de passage et erra, durant tout l’été, dans la région de l’Ouest. En janvier, alors que la neige était épaisse, il regagna sa cabane et, trois jours après, alla renouveler son équipement dans un poste de la baie d’Hudson sur le lac de Dieu, au lieu de se rendre à Oxford House. En traversant le lac gelé, Kinous fit un saut de côté et ses crocs happèrent quelque chose dans la neige.
Yan remarqua ce mouvement du chien, mais n’y prêta attention qu’un moment plus tard, lorsque Kinous s’arrêta net et s’affala sur le ventre, mordillant ses traits et gémissant de souffrance. Yan se souvint alors du coup de crocs de Kinous dans la neige et poussa un cri d’horreur. Il s’agenouilla auprès du chien, qui gémissait toujours. Yan serra la bête entre ses bras, comme il aurait tenu un enfant malade. L’œil unique de Kinous regardait fixement le visage de Yan. Bientôt, cet œil se couvrit d’une brume rougeâtre semblable à celle qui voile les prunelles des renards et des loups qui ont mordu un appât empoisonné. Yan ne s’y trompa point.
Yan, le visage contre la tête de son chien, sanglotait comme un enfant. Kinous frottait son museau enfiévré sur la joue de son maître. Un long moment plus tard, lorsque Yan releva les yeux, il comprit qu’il venait de perdre le seul être qui lui montrait de l’affection sur cette terre. Kinous était mort !
Du traîneau, il tira une couverture dans laquelle il enveloppa Kinous et l’emporta à cent mètres de la piste. La tête basse, marchant derrière ses quatre chiens, Yan arriva au poste de God’s House. Ses provisions faites, une demi-heure plus tard, il se plongea dans les solitudes. La nuit tombait déjà quand il revint à l’endroit où gisait le cadavre de Kinous. Il le plaça sur le traîneau et les quatre huskies se mirent à hurler en tirant le véhicule d’où leur parvenait une odeur de mort. Ils s’arrêtèrent dans la forêt au-delà du lac et Yan construisit un feu.
Les chiens s’éloignèrent du traîneau et Yan suivit des yeux le mouvement des flammes dansantes. Kinous était mort : à présent, il se trouvait seul au monde. Le feu baissa et Yan sentit le froid ankyloser ses membres. La fin de Kinous venait de rompre le dernier lien qui le rattachait à Élise.
Àl’aube, il se remit en marche. Il projetait de rejoindre sa cabane ce même soir et d’enterrer son vieux camarade le lendemain. Il faisait sombre quand il déboucha dans l’étroite plaine au bord de Ia rivière. Le ciel était criblé d’étoiles lorsqu’il gravit lentement la crête dénudée, au pied de laquelle il avait établi son campement principal. Au sommet, il s’arrêta et s’assit sur un rocher pour contempler à ses pieds la forêt noire et silencieuse qui abritait sa cabane.
Pour la première fois, ce paysage prenait dans sa pensée un sens profond. Il allait enfouir sur ce coin de terre son brave et fidèle Kinous. De chaudes larmes aveuglèrent les yeux de Yan et il sanglota amèrement, comme ce jour où il avait appris qu’Élise, frappée de la peste rouge, le réclamait.
— Élise ! Élise ! soupira-t-il.
Il lui sembla alors entendre un son tendre et doux qui le remua jusqu’au plus profond de son être. Yan leva les bras au ciel, car il percevait la musique d’un violon qui lui parvenait du Nord… Élise, à des milliers de kilomètres de là, répondait à son appel.
Yan remit son traîneau en marche. La musique lui arrivait de plus en plus proche. Enfin, il arriva à sa cabane et fut surpris d’y voir de la lumière. Quelqu’un s’y trouvait et des mains humaines jouaient du violon. Ce n’était donc pas l’esprit d’Élise venu jusqu’à lui à cette heure de désespoir ? Pas à pas, il s’approcha du seuil, se demandant s’il devenait fou, si… Si…
Àprésent, il entendait la vieille romance cree empreinte de tristesse et d’amour. Poussant un grand cri, il ouvrit la porte et entra, les bras tendus, aveuglé par le flot de lumière. Élise lança une exclamation joyeuse et se jeta au cou de l’homme qu’elle aimait et dont elle ne cessait de répéter le nom à travers ses sanglots. Ils s’embrassèrent longuement.
Au bout d’un moment, Jean de Gravois s’avança vers Yan et le prit dans ses bras. Puis un nuage obscurcit la vision du jeune homme, qui se sentit glisser dans l’inconscience et murmura :
— Kinous… est mort !
Lorsqu’il revint à lui, Élise le pressait entre ses bras.
— Yan… Yan…, il y a si longtemps que nous te cherchons… depuis ton départ du lac Bain. Mon chéri, je t’aime tant… et tu as failli me briser le cœur… Je sais pourquoi tu as fui… Je t’aime à ce point que j’en mourrais si encore une fois tu me quittais !
— Tu connais la vérité ? soupira Yan. Tu sais tout et tu es venue me chercher ?
Il prit entre ses mains le joli visage d’Élise et le regarda fixement.
— C’est parce que je t’aime ! répéta la jeune fille, l’embrassant de nouveau.
Au-dehors, Jean de Gravois, sous le ciel étoilé, exécutait une danse avec Iowaka comme spectatrice.
— À présent, que dis-tu de ton Jean de Gravois, ma jolie ? (Il étreignit sa femme contre son cœur.) N’ai-je pas eu raison de rompre mon serment à la Sainte Vierge et de prévenir Élise que son amoureux avait perdu la boule ? Je savais ce qu’elle allait faire. Elle n’aimait pas cet Anglais… Et maintenant, si Yan Thoreau continuait de s’imaginer que la fameuse malédiction le poursuit toujours ? fit-il d’un ton moqueur… Oh, oh ! J’ai tout prévu. Dans ma poche se trouve une lettre signée par le directeur de la Compagnie à Prince Albert, à qui j’ai raconté l’histoire de Yan lorsque j’ai couru sur sa piste. Voici ce que dit cette lettre. L’autre femme était morte avant que l’homme qui devait être le père de Yan Thoreau épousât la femme qui, par la suite, donna naissance à Yan. À présent, ma chérie, comprends-tu pourquoi je n’ai point parlé de cette lettre à Élise ? Cet imbécile de Yan Thoreau aura ainsi la preuve qu’Élise l’eût aimé, quelle que fût son origine. Eh bien, fille de princesse, que penses-tu de ton mari ?
— J’ai épousé le plus grand homme du monde ! s’exclama Iowaka. Rentrons, grosse bête. Je commence à geler. D’autre part, ne crois-tu pas que Yan sera content de me revoir ?
— Me traiter de grosse bête ! protesta Jean, prenant sa femme par la main. Ma bien-aimée Iowaka, me traiter de grosse bête… après ce que je viens de faire ! Mon Dieu, quel exploit faut-il qu’un homme accomplisse pour paraître grand aux yeux de sa femme ?