04
Les jours suivants se produisirent d’autres événements incompréhensibles pour Yan et il n’essaya même pas de les approfondir. Il parlait peu, même à Cummins. Aux âmes simples du poste, le corps émacié de l’adolescent en disait long sur les conditions d’existence dans les solitudes inconnues.
Àaucun des hommes Yan ne révéla rien de plus sur lui-même qu’il n’en avait appris à Cummins. Même à Muki, il répéta sa courte histoire : il venait du nord, c’est-à-dire des Terres stériles, où nul ne saurait vivre. Personne, à leur connaissance, ne les avait franchies. À une autre époque et en d’autres circonstances, Cummins et ses compagnons auraient traité Yan de fou.
Mais plusieurs d’entre eux avaient entendu cette musique suave et étrange qui arrivait des forêts la nuit de la mort d’Élise. Pour eux, Yan Thoreau était un messager céleste et l’âme de la femme était allée à sa rencontre. Ils l’acceptèrent en souvenir d’elle, sans s’inquiéter davantage de son origine.
Yan fit de son mieux pour les consoler de leur deuil. Yan connut des heures de triomphe dans le bureau de la factorerie. Perché sur une caisse, la tête rejetée en arrière, ses yeux noirs étincelant comme des diamants, ses longs cheveux prêtant à ses traits une beauté sauvage, il était plus qu’un roi devant ces hommes aux rudes visages.
Mais il préférait jouer pour les occupants de la petite cabane et, surtout, pour la petite Élise toute seule. À l’époque de la chasse de printemps, lorsque les pistes des trappeurs crees et chippeways s’entrecroisaient dans les solitudes sur une centaine de kilomètres autour du poste, Cummins s’absentait plusieurs jours de suite pour s’occuper des intérêts de la Compagnie et marchander les fourrures qui arriveraient sur le marché deux mois plus tard.
Cette année-là, la concurrence était très forte, car la maison Révillon, rivale de la Compagnie de la baie d’Hudson, avait fondé un poste à trois cents kilomètres à l’ouest. Le bruit courait que les Français offraient soixante livres de farine alors que la Compagnie n’en donnait que quarante et un mètre vingt d’étoffe au lieu d’un mètre. Williams et ses gens durent déployer une grande activité et le facteur lui-même s’en aller très loin dans les solitudes.
Cet exode laissa le lac Bain désert et sans vie. Les fenêtres des cabanes sans feu se couvraient de givre. Aucun mouvement dans le bureau de l’agent. Après le départ des derniers chiens, les loups et les lynx se risquèrent chaque nuit plus près des cabanes. Angoissés par l’isolement, les enfants indiens et métis ne quittaient plus leurs demeures et l’épouse de Williams, une Chippeway, grosse et paresseuse, ferma à double tour le magasin de la Compagnie.
Dans ce morne silence, Yan Thoreau ressentait un bonheur nouveau et croissant. Il goûtait pleinement le calme de la solitude.
Souvent il envoyait Maballa, la nourrice indienne d’Élise, bavarder auprès de la femme de Williams, afin de rester seul en compagnie du bébé. La porte verrouillée le protégeant du monde extérieur, Yan Thoreau se transformait. Il s’agenouillait auprès du berceau de l’enfant, ses beaux yeux luisaient d’une flamme sombre et il fredonnait des berceuses en s’accompagnant sur son violon, penchant très bas la tête pour permettre à la petite Élise de plonger ses menottes dans ses cheveux.
— Ah ! joli petit ange blanc ! s’écriait-il comme elle lui tirait sur les cheveux. Je t’aime tant ! Je resterai près de toi et je te jouerai toujours du violon. Plus tard tu deviendras un gr-r-rand ange blanc… comme elle !
Il se mettait à rire et à la câliner telle une maman.
Parfois, Élise prêtait l’oreille comme si elle comprenait les merveilleuses histoires qu’il lui racontait. Alors il adoucissait la voix et un léger brouillard obscurcissait son regard, tandis qu’il apprenait à l’enfant des choses que John Cummins eût bien aimé connaître.
— Un jour, petite Élise, tu comprendras ce qui est arrivé, murmurait-il… Alors, tu aimeras Yan Thoreau.
Au cours de cette quinzaine où le poste demeura dans une complète désolation, Yan découvrit le grave problème qui se posait pour lui et John Cummins. À la fin de la seconde semaine, Yan passa la majeure partie de son temps à chasser le caribou à la lisière des Barrens, afin de constituer une provision de viande pour le retour prochain des hommes et des chiens.
Un après-midi, il rentra chargé de quartiers de bœuf musqué. Il ployait sous le faix en débouchant de la forêt, lorsqu’un spectacle terrifiant s’offrit à sa vue.
Dans la petite clairière du poste, agenouillée devant leur cabane, Maballa roulait consciencieusement dans la neige la petite Élise, presque nue. Poussant un cri, Yan laissa échapper son fardeau et, furieux, s’élança vers la squaw.
— Idiote ! Tu es en train de tuer la petite Élise ! s’exclama-t-il en arrachant des mains de la femme l’enfant à demi gelée. Ce n’est pas une papoose, mais une civilisée !
Il emporta aussitôt le bébé dans la cabane.
Maballa comprit. Désormais, elle ne devrait plus porter Élise dehors pour la rouler dans la neige ; elle amena donc de la neige à l’intérieur de la cabane et y roula l’enfant !
Lorsque Yan découvrit cette nouvelle façon d’opérer, il poussa de tels cris de colère et sa face se crispa en de si horribles grimaces que l’innocente Maballa finit par deviner qu’il ne fallait plus employer de neige du tout, pas plus à l’intérieur qu’à l’extérieur de la cabane, pour le développement physique de la jeune Élise.
Ce n’était là que le premier point d’un problème qui se compliqua encore la veille du retour de Cummins au poste.
Pendant toute une semaine, Maballa avait fait des allusions à une surprise qu’elle préparait pour le bébé. Yan entrevoyait un somptueux vêtement orné de perles et de passementeries aux couleurs vives qui transporterait de joie l’enfant. Ce jour-là, Yan, revenant de couper du bois, trouva le berceau vide. Maballa n’était pas dans la cabane. Une frayeur soudaine s’empara du garçon, qui bondit vers la porte pour appeler l’Indienne.
Il s’arrêta net. Le son le plus suave pour Yan Thoreau avait frappé ses oreilles. Se retournant vivement, il aperçut Élise souriante qui lui faisait des petits signes d’amitié par-dessus la table. Elle se tenait debout, coincée dans un étui rigide en forme de cercueil, d’où sortait seulement sa petite figure blanche tournée vers lui. Yan comprit qu’il s’agissait de la fameuse surprise de Maballa ! La squaw avait emmailloté l’enfant à la façon des mères indiennes qui portent leurs bébés sur le dos, le posent à côté d’elles ou l’accrochent au mur de leur cabane.
— Élise, tu ne seras pas papoose ! s’écria-t-il, courant vers la table. Tu es une civilisée ! Tu ne seras point papoose, même si mille diables devaient venir enlever Yan Thoreaul !
Et il l’arracha de sa prison, lança le chef-d’œuvre de Maballa dans la neige et attendit impatiemment le retour de John Cummins.