05
Cummins rentra le lendemain. Sa mission chez les trappeurs indigènes n’était point achevée, mais il avait fait une chute sur un rocher glissant. Yan fut soulagé d’apprendre que Cummins n’avait qu’une légère blessure à une jambe et il bénit le Ciel de lui ramener le père d’Élise à ce moment où il se débattait dans un dilemme angoissant.
Ayant renvoyé Maballa chez la femme de l’agent, il révéla ses craintes à Cummins :
— C’est une civilisée et non une papoose ! protesta Yan vivement. Elle doit ressembler… à elle ! Maballa va élever Élise à la mode indienne. Elle grandira dans l’ignorance, comme les petites papooses.
— Certes, il faut qu’elle ressemble à sa mère, Yan, qu’elle soit bonne, douce et belle comme elle !
Et ce soir-là, à la faible lueur d’une lampe à huile, John Cummins et Yan Thoreau se mirent sérieusement à discuter le grave problème qui se posait à eux. Ils prenaient la chose à cœur ; rien jusque-là ne les avait préparés à cette œuvre éducatrice. Si elle avait pu les voir, la mère eût souri de leur perplexité et leur eût gentiment exposé toutes les merveilles que la nature tient en secret entre la maman et son enfant. Mais elle s’en était allée, leur abandonnant le soin d’une frêle créature vivante, et pleine de mystère.
Si le destin avait voulu que Maballa fût la mère de la petite Élise, le problème n’eût offert aucune difficulté. L’enfant aurait poussé comme un louveteau ou un petit lynx, souffle de vie sauvage dans un monde farouche. Mais Élise ressemblait à sa mère, et ces deux hommes rêvaient d’en faire une réincarnation de la disparue.
Il fallait se rendre à Fort Churchill, soit à trois cents kilomètres du lac Bain, pour voir une femme blanche. Et dans cette région Cummins ne connaissait que deux hommes de pure race blanche : Williams et lui-même. La petite Élise était donc égarée dans un monde sauvage, honnête, loyal et bon… mais tout de même sauvage.
Tard dans la nuit, ils étudièrent la question sous tous ses angles sans parvenir à trancher la difficulté.
Les deux hommes prirent alors une décision draconienne. Ils surveilleraient tous les faits et gestes de Maballa et ne permettraient pas aux enfants indiens d’approcher d’Élise.
Gravement, Cummins compta sur ses doigts. La petite Élise avait maintenant quatre mois et dix-huit jours !
— Demain, nous lui fabriquerons une voiture avec des roues, comme en ont les enfants dans le sud, déclara-t-il. Pour rien au monde je ne veux la voir dans un de ces infâmes berceaux indiens !
— Et moi je lui apprendrai la musique, murmura Yan, les yeux étincelants. Ça, c’est de la civilisation !
Soudain le visage de Cummins s’éclaira et il désigna une caisse voilée de cretonne et posée dans un coin de la pièce,
— Ce sont ses livres…, les livres d’Élise, Yan, dit-il d’une voix douce et tremblante d’émotion.
D’une démarche vacillante, il traversa la cabane, s’agenouilla devant la caisse et souleva l’étoffe. Yan s’agenouilla près de lui.
— C’étaient ses livres, répéta Cummins, un sanglot dans la gorge et la tête affaissée sur sa poitrine. Nous les donnerons à la petite.
Il retira les volumes, un par un. Yan fouilla le fond de la caisse et ramena quelques revues illustrées. Il y vit des gravures de la vie civilisée, trop merveilleuses pour son entendement. Les yeux ardents, il tendit à John Cummins un journal de mode à la couverture chatoyante.
— Ces images sont pour Élise, murmura-t-il. Nous l’instruirons, nous lui expliquerons et nous lui ferons connaître les habitudes des gens civilisés.
Cummins replaça les livres l’un après l’autre, les essuyant avec soin pour enlever la poussière. Il conserva dans la main le dernier d’entre eux : c’était une petite bible, celle de sa femme, pathétique dans sa vétusté. L’homme poussa un profond soupir.
— Elle chérissait particulièrement celui-ci, et la petite Élise devra l’aimer à son tour. Élise sera chrétienne.
— Ah ! oui. Élise aimera de tout son cœur le Dieu tout puissant ! prononça Yan d’une voix douce.
Cummins se leva et contempla un instant le bébé endormi.
— Un missionnaire doit venir ici de Fort Churchill lorsque les trappeurs seront de retour. Nous en profiterons pour faire baptiser Élise.
Agile comme un chat, Yan fut aussitôt sur pied, les yeux flamboyants, ses longs doigts crispés, tout son corps vibrant d’émoi.
— Non ! Non ! Elle ne sera pas baptisée par un missionnaire ! s’écria-t-il. Elle sera bonne et aimera le bon Dieu, mais elle ne sera pas baptisée par un missionnaire ! Non ! Non ! Non !
Tout surpris, Cummins se tourna vers lui. Yan Thoreau semblait pris de démence, tout son être frémissait de colère. Malgré sa haute stature et son courage, Cummins recula instinctivement d’un pas et leva la main comme pour se protéger.
Yan remarqua ce recul et cette main levée. Poussant un cri de douleur, il enfouit son visage dans ses mains. L’instant d’après, il avait fait demi-tour et, avant que Cummins, revenu de son étonnement, eût pu le rappeler, il avait ouvert la porte et s’enfuyait dans la nuit. Le voyant disparaître du côté de la forêt, Cummins le rappela, mais en vain…
Le lendemain matin, il n’y songeait plus. Ce genre de vie laisse peu de place pour l’analyse des sentiments. John Cummins oublia ce qui s’était passé, comme il eût oublié la fugue d’un chien de traîneau et son retour le lendemain. Il ne discernait rien de dramatique dans la saute d’humeur de son jeune compagnon.
Du reste, Yan ne renouvela point ce coup de tête. Il n’en laissa rien paraître dans ses paroles et ses actes et aucun des deux n’y fit aucune allusion.
Aussitôt commença l’éducation de la petite Élise, alors que le poste était encore désert. Maballa reçut d’abord une leçon. Ouvrant de grands yeux, elle écoutait avec méfiance les deux hommes qui lui racontaient des choses étonnantes sur la façon d’élever un enfant…
Muette, elle les regarda quand, une peau d’ours étalée entre eux, les deux éducateurs essayèrent vainement de persuader la petite Élise de faire ses premiers pas.
Élise s’amusait énormément à ce nouveau jeu. Les jours s’écoulaient et le poste demeurait toujours vide. John Cummins et Yan Thoreau passaient la majeure partie de leur temps à genoux. À leurs yeux, l’enfant faisait des progrès remarquables !
Les semaines passèrent et Williams rentra des forêts du sud. Muki revint ensuite de la lisière des Barrens, et Perri de la tribu esquimaude, mourant presque de faim après s’être fait voler la moitié de ses chiens. Des quatre points cardinaux reparurent les trappeurs. De nouveau, le poste s’anima. Le soleil répandait une plus forte chaleur. Le renouveau approchait et, au début du printemps, John Cummins et Yan Thoreau, seuls parmi les gens de la factorerie, portaient de larges pièces à leurs genoux.