‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 6 sur 30 · 06

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Un après-midi, au début de la fonte des neiges, un long attelage de chiens malemutes, conduit par un Canadien-Français d’Athabasca, arriva à toute allure dans la clairière du poste. Un concert d’aboiements et le claquement d’un fouet en boyau de caribou, long de dix mètres, annoncèrent l’imminence d’un événement important : le Wild s’éveillait et la vie reprenait son cours normal.

Tous les habitants du poste sortirent à la rencontre du traîneau lourdement chargé.

Le trappeur se rendit au bureau de la Compagnie. Jean de Gravois, le plus habile chasseur du pays de Fond-du-Lac, apportait ses fourrures au lac Bain. Le volume de ses ballots et sa démarche conquérante indiquaient suffisamment qu’il avait cette fois battu son propre record.

D’ordinaire, Gravois apparaissait un des derniers à la réunion annuelle des vendeurs de fourrures. S’il était de petite taille, sa réputation était très grande. Il se plaisait d’ordinaire à faire une bruyante et pittoresque entrée en scène alors que tous les autres nomades de la forêt se tenaient déjà là pour l’envier ou l’admirer. Phénomène assez rare dans cette contrée, il possédait une personnalité très marquée, une certaine vanité jointe à une clairvoyance instinctive des choses du Wild. Sympathique à tous, Gravois avait un grand cœur et se montrait aussi audacieux qu’un lynx ; en outre, il aimait tout le monde, y compris lui-même.

Pour expliquer son arrivée inopinée, il annonça d’un ton nonchalant qu’après avoir accordé à ses chiens-loups une journée de repos il poursuivrait sa route jusqu’à Fort Churchill d’où il ramènerait une épouse. Il insinua, en ponctuant sa phrase d’un claquement de son fouet, qu’il ferait une seconde visite, plus intéressante, lorsque tous les trappeurs seraient rassemblés au poste.

Yan Thoreau l’écouta, haussant légèrement les épaules devant les airs fanfarons de l’homme. De son côté, le Canadien-Français observa Yan sans malice. Celui-ci était loin de soupçonner le rôle que Jean de Gravois devait jouer dans son existence.

Àpartir de ce jour, le poste prit un aspect plus vivant. Pendant six mois, il était demeuré plongé dans la solitude. Pendant ces six mois de jours brefs et de longues nuits, on avait sans répit ramassé les fourrures. Le poste, réduit au silence, végétait. À présent, le grand changement était imminent. Les gens de la forêt se déplaçaient. Abandonnant leurs pièges et leurs cabanes, ils attelaient leurs chiens aux traîneaux.

Le jour du départ de Jean de Gravois pour la baie d’Hudson, les provisions de la Compagnie arrivèrent de Fort Churchill : sept toboggans, tirés par des chiens esquimaux, chargés de farine et d’étoffe, de cinquante livres de perles, de munitions et d’une multitude d’autres articles destinés à être troqués contre des fourrures qui ne tarderaient pas à gagner les marchés de Londres et de Paris.

Plein d’appréhension, Yan Thoreau sortit à la rencontre des traîneaux, conduits par sept Indiens et un Blanc. Yan s’approcha pour regarder de près l’homme blanc. Celui-ci portait deux étuis à revolver et un automatique. Sans aucun doute, ce n’était pas un missionnaire, mais un agent de la Compagnie accoutumé à protéger les trésors confiés à sa garde.

Yan revint à la cabane, le cœur battant d’une joie étrange.

— Il n’y a pas de missionnaire, Élise ! s’écria-t-il d’un ton triomphal, se laissant tomber à côté du bébé, et ravi de lui annoncer cette bonne nouvelle. Tu seras bonne et belle comme elle, mais le missionnaire ne te baptisera point. Il n’est pas venu !

Quelques minutes après Cummins entrait, une de ses mains déchirée et couverte de sang.

— Ces chiens esquimaux sont de vrais démons, grogna-t-il. S’ils pouvaient se tenir debout sur leurs pattes, ils dévoreraient nos huskies tout vivants. Veux-tu m’aider à panser ma blessure ?

Yan se mit aussitôt à l’œuvre et noua un bandage autour de la main de John.

— Ce n’est pas profond, dit-il ; puis, sans lever les yeux, il ajouta : le missionnaire n’est pas venu.

— Non, trancha Cummins. Ni le courrier non plus. Ils arrivent d’ordinaire ensemble.

Yan lia le pansement sans trahir son émotion, puis, en compagnie de Cummins, il retourna au magasin de la Compagnie…

Àpartir de ce moment, Cummins ne trouva que peu de temps à consacrer à sa fillette. La neige fondait à vue d’œil et la chaleur croissante du soleil favorisait les allées et venues des trappeurs.

De l’est, de l’ouest et du sud, toutes les pistes menaient à présent au poste. À la fin du troisième jour après la réception des provisions de la Compagnie, un tumulte de batailles, de cris et de disputes avait chassé la sérénité et le calme qui régnaient au poste le soir de la mort de Mme Cummins. Les luttes se livraient entre chiens, à l’accompagnement indispensable des vociférations des hommes. Une cinquantaine d’attelages de chiens, aussi farouches et sauvages que les loups dont descendaient la moitié d’entre eux, se trouvèrent brusquement jetés dans une mêlée inextricable. Des chiens du Labrador, que seule la mort pouvait vaincre, accouraient des environs de la baie d’Hudson. L’un après l’autre, les attelages des petits chiens esquimaux, aux nuances grises et jaunes, aussi prompts à se servir de leurs crocs que leurs maîtres à peau noire de leurs mains et de leurs pieds, se mesurèrent avec les gros malemutes de l’Athabasca, au pelage sombre. Ennemis de tous, luttant, mordant, grognant, avec la volupté du sang héritée de leurs ancêtres loups, des bandes de huskies affluaient de toutes parts.

Aucun répit dans cette bataille des crocs. La neige était teintée de sang dont l’âcre odeur décuplait la férocité des chiens-loups. Les chiens lourds du Mackenzie succombèrent en grand nombre.

Malgré ces luttes sanglantes, les hommes goûtaient une joie immense : une franche camaraderie unissait tous ces pionniers sous la froide grisaille des cieux nordiques. Si les crocs d’un husky de la baie d’Hudson arrachaient la vie d’un mackenzie à gorge tendre, c’était une affaire entre les chiens et non entre leurs propriétaires. Ceux-ci ne se querellaient donc point.

Les sentiers qui menaient à sa cabane étaient foulés par les hommes de la forêt qui, nombreux, venaient admirer la petite Élise.

Ce furent des jours de prospérité et de triomphe pour le bébé, ainsi que pour la Compagnie. La cabane s’emplissait d’objets étranges, car chaque visiteur offrait un présent à Élise. On y voyait des dents d’ours polaires apportées par les petits hommes noirs qui les tenaient des gens de la côte, de bizarres idoles sculptées dans du bois, des morceaux de fourrure, des queues de renards broussailleuses, des griffes de lynx, des fruits séchés, des bonbons achetés à prix d’or au magasin et du musc présenté par les gens de la tribu de Muki.

Ces hommages à la petite Élise comblèrent de joie le brave Yan et formèrent un lien entre lui et les compagnons de Cummins. Vivement touché, il les fréquenta sans crainte et s’en fit des amis.

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