07
Yan n’avait pas touché à son violon depuis l’arrivée de Jean de Gravois, mais un soir, après avoir accordé son instrument, il dit à Élise :
— Ils ont été très gentils envers toi, Élise. Je vais leur jouer un air de violon.
Ce soir-là, on célébrait au poste la grande fête connue de l’Athabasca à la baie d’Hudson sous le nom de « Nuit du rôti de caribou ». Une semaine s’était écoulée et il ne restait plus de fourrures à vendre. Dans le grand livre de la Compagnie, chaque homme avait une somme à son crédit et au magasin les ballots de pelleteries s’entassaient jusqu’au plafond. Perri et ses chasseurs avaient tué trois caribous. Ce même soir, lorsque Yan décrocha son violon d’un clou fixé au mur, un immense feu flamboyait dehors et sur des broches de dix centimètres de diamètre rôtissaient les caribous.
Chippeways, Crees, Esquimaux et hommes de toutes les tribus se groupaient dans le cercle rougeâtre. Les employés de la factorerie vociféraient et chantaient à tue-tête en ce jour de réjouissance qui, une fois l’an, ramenait les mêmes hommes au poste à la fin d’une saison de chasse.
D’énormes caisses de pain blanc étaient placées près du brasier. Un baquet de vrai beurre, expédié pour la circonstance de huit mille kilomètres au-delà des mers, exposait ses flancs arrondis à la chaleur du foyer. Dans une gigantesque casserole en cuivre, sur un feu plus petit, bouillonnait et fumait un demi-baril de café.
Les riches odeurs répandues dans l’atmosphère attiraient les chiens ; assis sur leur derrière au-delà du cercle formé par leurs maîtres, ils découvraient leurs crocs, la bave aux lèvres et l’œil luisant de convoitise. Au ciel, brillaient des myriades d’étoiles.
Yan se mit à jouer.
Son instrument n’émettait pas à présent les sons doux qu’affectionnaient Cummins et la petite Élise, mais la plainte sauvage des vents d’automne. Empreinte d’une farouche beauté et réduisant au silence tout autre son, elle domina le pétillement des flammes et le tumulte des hommes et des chiens. La tête baissée, Yan ne voyait point les visages émerveillés des petits hommes assis en cercle à trois pas de lui, ni l’étonnement des témoins du miracle qu’il accomplissait pour leur agrément. Il se rendait seulement compte du silence profond qui l’environnait.
Soudain Yan fut interrompu par un fredonnement semblable au gémissement du vent, et une mélopée d’une tristesse infinie s’éleva des gosiers d’une centaine de chiens-loups. Yan y reconnut le chant de la vie. Troublé au plus profond de son être, il mêla sa voix au concert des animaux. Mais les autres hommes, incapables de comprendre ce mystère, demeuraient atterrés et s’abandonnèrent à l’enchantement de la musique.
Cummins remarqua les changements survenus sur les traits de ses compagnons et vit le cercle se resserrer autour du musicien tandis que les hommes se retournaient pour regarder les chiens installés sur leur derrière et pointant leur museau vers les étoiles.
Alors il se fraya un chemin entre les Esquimaux assis à croupetons et s’approcha de Yan :
— Pour l’amour de Dieu ! joue-nous quelque chose de plus gai ! dit-il à l’oreille du jeune garçon.
Yan leva la tête. Sortant de son rêve, il constata l’étrange effet produit par sa musique et son archet courut sur les cordes du violon dans un rythme endiablé. Sa voix entonna la Chanson du caribou, célèbre dans tout l’Extrême Nord,
Bondissant dans le cercle de lumière et poussant un cri, Cummins agita les bras et joignit sa voix à celle de Yan. Le charme était rompu. Williams et Muki, ainsi que le reste des hommes de la Compagnie, chantèrent en chœur…
Puis, poussant des cris qui étouffèrent les dernières strophes de la chanson, Muki et ses Crees, au moyen de leurs perches, enlevèrent les caribous rôtis et les déposèrent sur la neige. Yan recula d’un pas. Son violon sous le bras, il observa les joyeux lurons qui, leurs couteaux à la main, s’apprêtaient à prendre part au festin. Williams, l’agent, las de ses exercices vocaux s’approcha du musicien.
— Ne dirait-on pas un combat, Yan ? J’ai vu une fois une bataille rangée autour d’un rôti de caribou.
— Moi aussi, répondit Yan, qui ne quittait pas des yeux la foule en liesse.
— Cela se passait là-bas, au Nord-Ouest, poursuivit Williams, au-delà de la région du Grand Esclave.
— Bien plus loin, dit Yan, levant les yeux. C’était tout près du Grand Ours.
L’agent le regarda, tout surpris.
— Tu y assistais ! s’exclama-t-il.
Yan se détourna comme s’il n’avait rien entendu et, passant derrière la meute des chiens avides, il alla raccrocher son précieux violon au mur de la cabane. Les paroles de l’agent avaient éveillé en lui de profonds souvenirs.
L’homme qui revint auprès du grand feu n’était plus le même Yan Thoreau. Brandissant son long couteau de chasse au-dessus de sa tête, il se faufila parmi les hommes réunis autour du caribou. Cummins était là, agenouillé, près du gigantesque rôti, les manches relevées et les mains pleines de graisse. Yan Thoreau avait cessé de rire et de chanter, mais il faisait entendre des cris plus sauvages que ceux des métis et ses grands yeux brillaient farouchement lorsqu’ils se posèrent un instant sur Cummins.
Àcôté de celui-ci se tenait Williams. Yan l’aperçut et laissa échapper son couteau. Puis, si vivement que l’agent, surpris, recula d’un pas, Yan bondit vers lui.
— La bataille du Grand Ours ! s’exclama-t-il. Pour qui combattiez-vous ?
L’agent ne répondit point et les muscles de ses bras se durcirent comme de l’acier lorsqu’il remarqua l’expression de démence sur la face du garçon. Brusquement, il le saisit au poignet. Yan ne lui opposa aucune résistance.
— Pour qui vous battiez-vous ? répéta-t-il. Pour qui vous battiez-vous au Grand Ours ?
— Nous voulions tuer un homme, mais il s’est enfui, dit Williams d’une voix si basse que seul Yan l’entendit. C’était…
L’agent s’interrompit.
— Le missionnaire ! acheva Yan.
L’expression farouche s’éteignit sur ses traits, il considéra longuement Williams, et la douce lueur qui éclaira ses prunelles contraignit l’agent à relâcher son étreinte sur le poignet du jeune garçon.
— Oui, le missionnaire.
Yan se retira et, détournant les yeux pour éviter le regard de Cummins, pénétra dans la cabane d’Élise.
Là, il se jeta à genoux, saisit le bébé dans ses bras et le serra contre sa poitrine en lui murmurant à travers ses sanglots :
— Lorsque je l’aurai retrouvé, je le tuerai et reviendrai près de toi, mon ange. Alors, tu aimeras Yan Thoreau qui aura puni le méchant missionnaire.
Il replaça l’enfant dans son petit lit, l’embrassa de nouveau, décrocha son violon et se dirigea vers la porte.