‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 8 sur 30 · 08

08

Pendant quelques instants, Yan demeura debout sur le seuil de la cabane, le dos tourné à Élise et les yeux fixés sur le festin autour du grand feu. La multitude des chiens se précipitait sur les carcasses abandonnées.

Yan tressaillit lorsqu’un cri, accompagné du gémissement d’un chien blessé, domina le tumulte. Pour compléter le tableau évoqué dans son esprit, il manquait une scène qui avait laissé une trace indélébile sur son existence. Il s’attendait à la revivre. Il lui semblait déjà entendre l’appel d’une voix d’adolescent et, après un bref silence, la menace sourde d’une vengeance, puis la bataille.

Vivement, son cerveau surexcité reconstruisait le drame. De nouveau, il percevait le cri sorti de sa propre gorge ; il revoyait comme en un rêve la ruée des hommes et l’éclair de leurs couteaux. Il se revit foulé aux pieds et sanglant sur la neige, tandis qu’un long attelage de maigres huskies emportait dans une course folle celui dont la vie était en péril.

Williams s’était trouvé là ; il avait assisté à la bagarre. Son couteau avait brillé parmi les autres. Et pourtant lui, Yan Thoreau, n’avait pas été reconnu par l’agent auprès du rôti du caribou…

Un attelage de chiens débouchait lentement de la forêt. À l’ombre du grand sapin, dissimulé aux yeux des bâfreurs, le traîneau fit halte. Yan perçut un murmure de voix masculines et une silhouette se détacha de l’obscurité, marchant à pas lents dans la direction du festin.

Cet attelage inconnu arrivait de l’est. Le cœur de Yan battit plus fort à la pensée du missionnaire que l’on attendait avec le courrier en retard. D’abord, le garçon songea à intercepter au passage l’homme qui traversait la clairière, mais, sans raison apparente, il changea d’avis et se rendit au traîneau.

Il remarqua une seconde silhouette qui se leva de derrière les chiens pour venir à sa rencontre et s’immobilisa à une douzaine de pas du véhicule.

— Nos chiens sont tellement épuisés que je n’ose les faire avancer. Les autres les mettraient en pièces.

Cette voix fit tressaillir Yan, qui regarda de plus près son interlocuteur.

— Vous venez de Churchill ? lui demanda-t-il.

Il posait cette question afin d’examiner l’homme à loisir.

— Oui, nous sommes partis d’Etawney voilà une semaine aujourd’hui.

Yan se trouvait à présent tout près de l’inconnu. Celui-ci se tut pour étudier le visage farouche et émacié. Poussant un cri de surprise, il recula d’un pas et le violon de Yan tomba dans la neige.

Il y eut un bref instant de silence. L’homme se retira dans l’ombre, suivi par le jeune garçon. Des lèvres de Yan s’échappa un nom et la lame de son couteau brilla contre la poitrine de l’autre.

Mais l’étranger l’avait devancé. D’un geste brusque, il para le coup et, comme la pointe d’acier déchirait la manche de son vêtement, il décrocha un puissant coup de poing qui envoya Yan rouler au sol.

Étourdi et ensanglanté, Yan se releva péniblement sur ses genoux, vit les chiens faire demi-tour et entendit une voix basse leur donner l’ordre de se remettre en marche. Le traîneau s’enfonça dans la forêt. Enfin, Yan se remit sur pied, chancelant de faiblesse. Puis il courut après le fugitif.

Il oublia son couteau dans la neige et ne songea plus aux autres chiens et aux hommes restés autour du feu. Il se souvenait seulement d’avoir vu autrefois un traîneau disparaître dans la solitude, le laissant plein d’amertume et de haine, une soif de vengeance au cœur. Et c’était le même personnage qui ce soir fuyait devant lui.

Àdemi inconscient sous l’effet de sa chute, il suivit les traces, mais peu à peu ses forces lui revenaient. Il entendait les crissements du traîneau et les coups de fouet sur l’échine des huskies harassés de fatigue. Il essuya le filet de sang tiède qui lui coulait sur la joue et se mit à courir, d’abord péniblement, puis, les coudes au corps, il prit l’allure fuyante des coureurs de la forêt, fou du désir de rattraper le traîneau, d’en arracher l’homme qui l’avait frappé, et de tuer celui dont la face grimaçante et moqueuse hantait le monde de ses rêves et assombrissait la vision pure et radieuse de la femme dont il gardait toujours le souvenir

Cette image lui revenait à présent de plus en plus vive, l’image de sa mère dont les grands yeux brillaient dans son visage torturé par la souffrance qu’il y avait discernée à ses derniers instants.

Yan Thoreau ne sentait plus la neige ramollie sous ses pas, ni les coups cinglants des branches basses qui le frappaient au visage. Ses poumons réclamaient de l’air et, pour respirer plus à l’aise, il ouvrait la bouche et haletait.

Il ne possédait aucune arme. Comme il portait la main à la gaine vide de sa ceinture, il se souvint de quelle façon Muki avait vengé l’honneur de Mme Cummins.

Dans une clairière, à la lueur des étoiles, il découvrit des traces de sang dans les empreintes du chien de flèche. Un peu plus loin, il remarqua l’endroit où ce chien s’était jeté hors de la piste et où le reste de la meute, lancée sur lui, avait été obligée de reprendre sa marche sous les coups de fouet de son maître. D’autres indices de fatigue chez les chiens se montrèrent à plusieurs reprises.

Bientôt les étoiles pâlirent au ciel. Les ombres de la forêt s’épaissirent et, sur l’horizon, s’étala le voile gris précédant de trois heures le lever du jour.

Yan suivait la piste d’un pas de plus en plus lent. Cette course effrénée épuisait ses forces. Il trébuchait dans la neige, ses jambes le torturaient de la cuisse au genou, ces symptômes de la « crampe du coureur » provoquaient en lui une terreur poignante.

Les chiens auraient-ils raison de lui ?

Cette peur le talonnait et l’incitait à un plus gros effort. Il fit appel à toute son énergie, parvint au flanc stérile et rocheux d’une haute montagne, rampa lentement sur la piste ; il reprenait vigueur. Au bout d’un certain temps, il se dressa tout debout et, comme un animal, renifla le vent qui, passant par-dessus la crête, soufflait du sud. Ses narines décelèrent une âcre odeur de fumée de sapin vert. Le missionnaire faisait cuire son déjeuner sur un petit feu parmi les rochers.

Yan soupira de joie et recouvra subitement toute sa force. Au sommet de la crête, il ramassa un gourdin court et noueux. Avec précaution, il regarda par-dessus les rochers et sur le plateau encore couvert d’une neige épaisse, entassée à certains endroits par les vents d’hiver. Yan aperçut le feu, l’homme et les chiens à quelques mètres de lui, auprès d’un buisson.

Ses larges épaules penchées en avant, le missionnaire équilibrait une casserole sur la flamme du foyer. Non loin, les chiens, blottis à l’abri du traîneau, gisaient à demi morts de fatigue.

Yan se traîna sur les rochers. Un des chiens remua et ses narines frémirent en humant l’air. Yan s’aplatit dans la neige. Alors le chien abaissa le museau entre ses pattes et le jeune garçon continua d’avancer pouce par pouce. Le missionnaire n’avait pas changé d’attitude.

La folie illuminant son regard, Yan se releva d’abord sur les mains, puis sur les genoux et enfin sur les pieds. Le chien agité dressa de nouveau la tête. Il flairait un danger imminent et poussa un hurlement qui éveilla l’attention de l’homme auprès du feu. Yan bondit comme l’éclair et sa massue s’abattit sur la tête du missionnaire. Celui-ci s’effondra comme une souche et le garçon le saisit à la gorge.

— Je suis Yan Thoreau ! hurla-t-il, et je suis venu pour te tuer !

Il lâcha son bâton et, les genoux sur la poitrine de son ennemi, de ses doigts émaciés il resserra son étreinte sur la gorge épaisse de l’homme.

— Je vais te tuer…, te tuer à petit feu ! lui cria-t-il, comme le missionnaire se débattait faiblement.

Le grand corps massif se soulevait sous le garçon, qui reçut des coups au visage, mais il ne ressentait aucune douleur et, lorsque la main du missionnaire l’empoigna aux cheveux, Yan ne vit que sa face tuméfiée, dont les yeux fixes reflétaient une souffrance atroce.

— Je suis Yan Thoreau, ne cessait-il de répéter, Yan Thoreau ! Je veux te tuer…, te tuer !

La figure ensanglantée, Yan ne discernait même plus celui qu’il était en train d’étouffer. Il baissait la tête pour échapper aux coups. Le corps de l’homme se soulevait de plus en plus et bientôt se retourna ; le garçon se trouva presque sous lui, toujours accroché à sa gorge, tel le putois opiniâtrement pendu à la veine jugulaire de sa proie.

Àprésent, le missionnaire l’écrasait de tout son poids. Ses énormes mains lui labourèrent la tête et le visage, puis se refermèrent sur son cou. Yan faisait un effort surhumain pour respirer, mais il ne lâchait pas son étreinte. Enfonçant toujours ses doigts dans la gorge du missionnaire, il essaya d’exhaler son cri de triomphe. Aucun son ne sortit de sa poitrine, sauf un soupir semblable à celui de l’homme qu’il cherchait à étrangler.

La mort rôdait autour des deux adversaires, mais le missionnaire était le plus fort et son cou plus épais et plus dur. Au bout d’un moment, il se releva avec peine. Yan demeura étendu sur le dos, la face rougie par le sang, les yeux grands ouverts et déjà vitreux. Le missionnaire, saisi d’horreur, regarda sa victime. Comme la vie qui l’avait presque abandonné se ranimait en lui, d’un pas chancelant, il s’approcha des chiens, les attacha au traîneau et les lança sur la piste le long de la montagne jusqu’à la plaine.

D’un buisson, à quelque douze pas de là, un oiseau des élans, étonné, avait suivi l’horrible lutte. Maintenant il sautillait sans crainte sur le corps inerte de Yan et, d’un air curieux, examina l’étrange visage couvert de sang et tordu de douleur.

Le voile gris de l’aurore se fondit dans la lueur blanchâtre du jour naissant. Là-bas, au sud, un coin du disque rouge montait lentement vers le monde septentrional.

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