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Chapitre 3

CAUSES ET PRÉTEXTES

Les méthodes d’expansion du Japon, telles qu’elles viennent d’être décrites, sont assez généralement condamnées. Mais l’on s’abstient de discuter le principe même de l’expansion et bien des gens adoptent en bloc la thèse japonaise, que l’on peut résumer de la façon suivante : « Le Japon est surpeuplé et le chiffre de ses habitants s’accroît d’environ un million chaque année. Parmi les remèdes à ce surpeuplement, l’industrialisation à outrance est le seul efficace. Cette politique exige, d’une part, la possession de matières premières, d’autre part, la recherche de marchés pour la vente des objets fabriqués. C’est en effet à ces conditions que le Japon se procurera les devises étrangères indispensables à un pays qui doit acheter à l’extérieur une grande partie de ce dont il a besoin pour nourrir son peuple et faire travailler ses industries, notamment celles qui intéressent la défense nationale. La Chine, très riche en matières premières, est aussi un marché immense. Le Japon trouve ainsi à proximité les conditions idéales pour la réalisation de ses objectifs. Faute ― prétend le Japon ― de rencontrer chez les dirigeants de la Chine une bonne volonté suffisante pour assurer la coopération des deux pays dans la solution des problèmes de matières premières et de débouchés, le recours à la force est une nécessité. D’autre part ― toujours d’après la thèse japonaise — la Chine est livrée à l’anarchie et au communisme. La Russie est l’ennemi naturel du Japon et le principal obstacle à son expansion sur le continent. Nous devons donc mettre de l’ordre en Chine et y combattre le communisme propagé par l’U. R. S. S. Nous devons en outre nous assurer une succession de « glacis » destinés à protéger contre l’expansion russe notre propre expansion, qui est pour nous une nécessité vitale. La possession de la Corée nous a permis de nous ancrer solidement sur le continent et sert de couverture à notre empire insulaire (que nous avons du reste à garantir contre les États-Unis et l’Angleterre en nous assurant des bases et des points d’appui dans le Pacifique). La Mandchourie, qui a été la deuxième étape de notre expansion, et qui est l’un de nos réservoirs de matières premières, doit être à son tour défendue. Nous devons ainsi nous assurer de solides positions en Mongolie intérieure, surtout depuis que la Mongolie extérieure est passée sous le contrôle soviétique. Mais la Mandchourie et la Mongolie ont à leur tour besoin de glacis. D’où notre action dans les provinces de la Chine du Nord, qui sont également très riches en matières premières. Et, s’il le faut, l’extension de notre politique dans la Chine centrale et la Chine du Sud, afin d’éliminer entièrement le contrôle du Gouvernement chinois. C’est à ces conditions que nous pourrons nous installer en toute sécurité dans un territoire immense, qui nous approvisionnera en matières premières et achètera nos objets fabriqués. Ainsi sera résolu le problème primordial de notre surpopulation. Et toute l’Asie orientale jouira de notre paix ».

Je n’ai pas inventé une phrase de cette démonstration. Je me suis contenté de juxtaposer des déclarations officielles japonaises. Je les prendrai telles quelles pour les discuter, sans m’attarder à relever les contradictions qu’elles présentent quand on les rapproche de l’attitude réelle des Japonais en Chine. Par exemple, comment le Gouvernement de Tokyo peut-il affirmer qu’il n’a pas d’ambitions territoriales (il vient d’ailleurs de déclarer qu’il n’abandonnerait pas un pouce de ce qu’il a conquis), alors que, pour réaliser sa politique, il est évidemment contraint de prendre en mains toute l’organisation civile et militaire des territoires qu’il estime nécessaires à son expansion, même s’il ne s’agit que de « glacis » ? Assurément, une forme radicale de conquête consisterait à massacrer tous les Chinois vivant sur ces territoires et à les remplacer par des Japonais. Il ne faut pas désespérer de voir cette solution proposée par l’État-Major général. Mais, en attendant, l’occupation japonaise de certaines régions de la Chine est aussi complète que celle de la Corée ou de la Mandchourie. Gouvernement et administration y sont au mains des Japonais ou de leurs créatures. Et si la guerre se termine à l’avantage du Japon, les provinces de la Chine du Nord seront, au moins pour un temps, aussi complètement perdues pour le Gouvernement de Nankin que la Corée ou la Mandchourie. Peut-on dire après cela que l’on n’a pas d’ambitions territoriales ? — La Chine, prétendent les Japonais, est en proie à l’anarchie et au communisme. Alors, pourquoi se sont-ils toujours efforcés d’encourager cette anarchie, d’affaiblir le Gouvernement central, de l’attaquer pendant qu’il était aux prises avec les forces communistes, d’interdire aux Puissances étrangères toute initiative destinée à fortifier la Chine et à favoriser sa reconstruction ?

On ne saurait sérieusement contester qu’au moins sous sa forme actuelle, l’expansion japonaise n’est qu’une guerre d’annexion et que le désir de conquête et de gloire militaire est le mobile principal, sinon du cabinet de Tokyo, du moins des états-majors qui le tiennent à leur merci. La thèse exposée plus haut n’est là que comme un camouflage. Ce n’est pas à dire que tout, dans cette thèse, soit inexact. La surpopulation du Japon et sa pauvreté en matières premières sont des faits indiscutables. Et c’est pourquoi, sous certains aspects, son besoin d’expansion mérite d’être pris en considération. Mais d’autres affirmations japonaises touchant l’anarchie et le communisme en Chine ne sont que des mensonges. En réalité, ce qu’il y a de légitime dans l’expansion japonaise est déformé par une présentation artificielle. Il y a, dans la thèse du Japon, au moins autant de prétextes que de causes, les uns faux et les autres en partie exactes. Examinons-les brièvement.

« Pendant un siècle et demi avant la restauration Meiji de 1868, la population du Japon était restée stationnaire aux environs de 30 millions d’âmes. Puis le Nouveau Japon commença à mettre à exécution un programme destiné à placer la nation sur un pied d’égalité avec les Puissances occidentales. Le Japon fut transformé rapidement, et cette société féodale et médiévale atteignit très vite un niveau comparable à celui des grandes Puissances mondiales. Cette transformation fut cause d’une augmentation également accélérée de la population. Dans les cinquante premières années du Japon moderne, c’est-à-dire de 1875 à 1924, la population passa presque du simple au double. En une seule génération se forma une nouvelle classe, le prolétariat ouvrier, résultant de cette révolution industrielle et sociale du Japon. Les masses furent attirées par les centres industriels prospères, dont l’importance fut plus que triplée, tandis que la population des campagnes augmentait seulement de 7 %. Les usines créées par le Gouvernement absorbaient les ouvriers venus des fermes »

Ainsi, dans le cas du Japon, il ne semble pas que le besoin d’expansion soit apparu comme une conséquence de l’augmentation de la population, mais c’est plutôt la volonté d’expansion qui a eu cette augmentation pour résultat. C’est en ce sens qu’on peut regarder le surpeuplement japonais comme un phénomène artificiellement provoqué et cette constatation rend discutables les affirmations touchant « l’élan vital » du Japon. En fait, écrit encore M. Hindmarsh « les chefs de la période Meiji furent convaincus de bonne heure de la nécessité d’avoir une population nombreuse pour organiser la défense nationale et pour développer l’industrie. Non seulement on essaya d’appliquer avec une rigueur nouvelle les lois qui interdisaient l’avortement (pendant le régime Tokugawa, l’avortement, défendu par la loi, était permis en pratique), mais encore on se livra à une propagande active, où la procréation de nombreux enfants était présentée comme une marque d’hommage patriotique envers l’empereur et même comme un devoir sacré » . Il n’y a pas de plus noble sentiment que le désir de fonder une famille riche d’enfants et c’est pour un État un devoir absolu que de lutter contre la dénatalité. Mais c’est une politique plus discutable que celle qui consiste à encourager artificiellement une natalité désordonnée en vue de donner à un pays le moyen, non pas de se défendre, mais d’attaquer ses voisins et de les dominer. Or, c’était là la préoccupation des chefs de la période Meiji.

Il reste que le surpeuplement du Japon est un fait et qu’il soulève un problème d’une exceptionnelle gravité. Les solutions envisagées ont été les suivantes : a) Malthusianisme ; ― b) Migration et émigration ; ― c) Expansion et amélioration de l’agriculture ; — d) Industrialisation et expansion du commerce. Elles sont discutées avec beaucoup de précision par M. Hindmarsh dans son étude sur Le Japon et la Paix en Asie. La première — envisagée abstraction faite de toutes considérations morales ou religieuses ne donnerait que des résultats incertains et limités. On peut la tenir pour négligeable. La troisième mérite d’être prise en considération. D’après M. Hindmarsh, environ 16 % de l’étendue du Japon proprement dit est cultivé, proportion faible si on la compare à celles de l’Angleterre (26 % de la France (42 %), de l’Allemagne et de l’Italie (43 %). On estime qu’il reste au Japon une proportion de terres cultivables, encore en friche, égale à près du tiers des terres actuellement cultivées. La moitié environ de ces terres négligées pourrait servir à la culture du riz. Mais on a estimé que, si toutes étaient productives, le Japon serait encore obligé d’importer une grande quantité de produits alimentaires. On sait que le problème agraire est d’autant plus grave pour le Japon que l’armée est composée en grande partie de paysans et que l’effervescence des milieux militaires, avec l’agressivité qui en découle, est due surtout à la détresse générale des campagnes. « Les conditions économiques des régions agricoles se reflètent en fin de compte dans la politique nationale et agissent indirectement sur la politique étrangère du Japon. Le fermier, qui est le véritable artisan traditionnel de la richesse nationale, est appauvri. Il devient de plus en plus difficile de calmer le mécontentement général ». Quant à la mise en culture des parties de l’archipel japonais autres que l’île principale, elle soulève des problèmes budgétaires difficiles à résoudre, et aussi des problèmes psychologiques qui sont ceux de la migration et de l’émigration.

Entre 1875 et 1920, le Japon a ajouté à son territoire principal environ 300 000 kilomètres carrés de terres nouvelles (Formose, Pescadores, Corée, Mandchourie du Sud, mandats sur les possessions allemandes du Pacifique Sud). Ces territoires n’ont pas fourni de débouchés suffisants pour absorber la population japonaise en excédent. Même dans l’empire insulaire proprement dit, certains obstacles s’opposent au développement de la migration. Le climat de Karafuto, dans la partie méridionale de Sakhalin, est malsain. Hokkaido, dont le climat est meilleur, a, dans les dernières années, attiré un nombre relativement élevé de fermiers japonais. Mais pour obtenir le transfert d’un plus grand nombre d’habitants, des capitaux énormes seraient nécessaires, et aussi des moyens de transport qui pour l’instant font défaut ou sont insuffisants. « En supposant que le Japon encourage de propos délibéré l’émigration, en supposant que des hommes et des femmes de corps sain acceptent de s’expatrier dans des pays de mauvais climat, il est probable que, dans les dix années à venir, plus de 3 millions d’hommes pourront être absorbés par la colonisation à l’intérieur de l’empire. Les Japonais tendent généralement à rejeter l’idée qu’une redistribution interne de la population pourrait offrir une solution pratique au problème de la surpopulation ». Reste donc l’émigration à l’étranger. Laissons ici encore la parole à M. Hindmarsh : « En 1923, après trente années de contact relativement libre avec le reste du monde, le nombre des Japonais habitant en dehors de l’empire, si l’on exclut les étudiants, les touristes, les fonctionnaires gouvernementaux, était de 330 000, dont plus de 100 000 en Mandchourie, [c’est-à-dire Kouan-tong et zone sud-mandchourienne]. Vers 1926, ce total dépassait 640 000. Après 1927, le total dépassait 700 000 ; mais, depuis 1932, le nombre des Japonais qui reviennent dans leur pays natal a compensé le nombre des émigrés, excepté pour la Mandchourie et pour l’Amérique latine. Le fait que le nombre total des Japonais qui résident à l’étranger est à peine égal, après cinquante ans d’émigration libre, à l’augmentation annuelle des habitants du Japon ne permet pas d’espérer que l’émigration puisse remédier immédiatement au problème de la surpopulation ».

Ainsi, il semble acquis ― et les Japonais eux-mêmes le reconnaissent ― que, contrairement à l’opinion souvent soutenue, la conquête de nouveaux territoires ne puisse être justifiée, si l’on peut dire, par la nécessité de décongestionner le domaine insulaire et de faire de la place à l’excédent de la population. Entre 1905 et 1930, on a calculé que le Kouan-tong et la zone sud-mandchourienne n’ont reçu que 300 000 émigrants japonais et parmi eux plus de 140 000 fonctionnaires. Depuis la création du Man-tcheou-kouo, l’émigration n’a pas progressé sensiblement. On a maintes fois signalé les causes de ce phénomène. Elles sont d’abord d’ordre psychologique. Les Japonais sont peu enclins à quitter leur pays natal. De longs siècles d’isolement ont fait d’eux un peuple sédentaire et l’inertie de l’habitude exerce encore une grande influence. La révérence qu’ont les Japonais pour leurs ancêtres et la solidité des liens familiaux entretiennent ces habitudes sédentaires. La Mandchourie, pour la conquête de laquelle le gouvernement de Tokyo a monté l’affaire de 1931, et qui était considérée comme un débouché sans limites pour l’excédent de la population japonaise, a été trouvée peu propre à la colonisation par les fermiers japonais, incapables d’en supporter le rigoureux climat, souffrant aussi, dans ces étendues gigantesques, de la nostalgie des horizons limités de leur pays. Et ces paysans habitués à la culture minutieuse et presque maraîchère du riz, vivant à l’aise au milieu des petits carrés inondés des rizières, n’ont pas la tradition de la grande culture des céréales dans de vastes plaines dont le sol gèle, durant plusieurs mois de l’année, à plus d’un mètre de profondeur. Enfin, les Japonais se heurtent, en Mandchourie, à trente millions de Chinois, dont le niveau de vie est inférieur au leur. Et ceci est vrai, a fortiori, pour la Chine proprement dite. Ces obstacles, et d’autres encore, soulevés par les problèmes de financement, d’organisation de marchés, de technique agricole, de logement, d’habillement, de nourriture, etc…, font qu’en dépit de tous les efforts et des encouragements officiels, la plus récente conquête japonaise en Chine n’a pu servir à l’installation d’un excédent appréciable de la population. On sait au contraire que, pour les Chinois, qui émigrent avec la plus grande facilité sous tous les climats et pour qui les problèmes démographiques, agraires et alimentaires sont aussi pressants que pour les Japonais, la Mandchourie est, depuis de longues années, une région d’émigration idéale.

Ainsi, la seule solution vraiment pratique du problème de la surpopulation japonaise ne peut être cherchée que dans l’industrialisation et l’expansion commerciale. Ici apparaît alors le problème des matières premières.

C’est un fait que le Japon n’en possède guère dans son empire insulaire. La seule industrie qui pourrait se suffire à elle-même sous ce rapport est celle de la soie : les autres industries dépendent de l’étranger.

Les plus récentes informations en ma possession concernant cette dépendance figurent dans une étude intitulée : Some data indicating the feasibility of taking some economic and financial measures to deter Japanese aggression against China. Elle a été soumise par la délégation chinoise à la Conférence de Bruxelles, mais les chiffres qu’elle contient peuvent être aisément contrôlés à l’aide des nombreux travaux publiés sur la question des matières premières. Je n’analyserai pas cette note surchargée de chiffres, et me bornerai à quelques indications.

En ce qui concerne le pétrole, la production du Japon n’atteint guère que 10 % de la quantité qui lui est nécessaire en temps de paix. Pour le reste, il est tributaire des États-Unis, des Indes néerlandaises et de Bornéo. ― La production du minerai de fer est de 35 % de la quantité nécessaire en temps de paix. Ce pourcentage inclus le Japon proprement dit, la Corée et la Mandchourie. L’importation vient des États-Unis, des Indes et d’Allemagne. ― En 1936, le Japon (y compris la Corée, Formose et la Mandchourie) a produit 54 millions de tonnes de charbon. Ce chiffre couvre une large partie des besoins normaux du temps de paix, mais le Japon doit néanmoins faire appel au charbon de la Chine et de l’Indochine. ― Le caoutchouc est entièrement importé (Straits Settlements, Indes néerlandaises, Indes britanniques). ― Les besoins, même normaux, du Japon en coton sont très supérieurs à sa production. Cette matière figure en tête de la liste des importations japonaises, les plus grands fournisseurs étant les États-Unis et les Indes britanniques, puis l’Égypte. ― La laine, dont la production locale est insignifiante, vient presqu’entièrement d’Australie, de l’Afrique du Sud et d’Angleterre. ― Les métaux utilisés dans la fabrication des aciers : antimoine, manganèse, molybdène, tongstène, chrome, etc… n’existent au Japon qu’en quantités insignifiantes ou nulles. Il en est de même de la bauxite, d’où provient l’aluminium, et qui est importée du Canada pour la plus grande part, de Suisse, de Norvège et des États-Unis. ― Le cuivre est produit en assez grande quantité au Japon, bien que le Canada soit appelé à compléter cette production dans une proportion importante. Le zinc, l’étain, sont aussi presque totalement des produits d’importation. Il en est de même du phosphore, du mercure, du nickel, de l’amiante, etc.

La conclusion suivante figure à la p. 4 de la note qui vient d’être résumée : « Une étude de l’origine des fournitures de matières premières au Japon montre que, d’après les chiffres d’importation pour 1936, l’Empire britannique contrôle plus de 30 % de ces fournitures ; les États-Unis, avec les Philippines et les îles Hawaii, environ 32 % ; la Chine (non compris la Mandchourie et le territoire du Kouan-tong), 5,6 % ; la Hollande, avec les Indes orientales, 4,27 % ; la France, avec l’Indochine, 1,45 %. Ces divers pays contrôlent en fait environ les trois quarts du total des importations japonaises. Ils contrôlent ainsi presque toutes les fournitures de matières premières essentielles pour la guerre ».

Il résulte de ce qui précède que, même avant la conquête de la Mandchourie, le Japon pouvait s’approvisionner en matières premières dans bien d’autres pays que la Chine. Assurément, en Mandchourie et dans la Chine du Nord, il trouverait à meilleur compte ce qu’il achète à l’étranger. La Chine du Nord, par exemple, est fort riche en charbon et en minerai de fer. Elle se prête admirablement à la culture du coton, qui y a déjà donné d’importants résultats. Enfin, certains minerais rares (étain, antimoine, manganèse, etc…) s’y trouvent en quantités appréciables. Il est vraisemblable que si le Japon incorporait à son empire les cinq provinces de la Chine du Nord, ou en faisait seulement un nouveau Man-tcheou-kouo, il s’affranchirait de toute dépendance de l’étranger pour trois produits essentiels : coton, charbon, fer. Mais l’argument d’après lequel un pays est fondé à prendre à un autre, par la force, ce qu’il n’a pas chez lui, est difficilement admissible. Et si les besoins du Japon en matières premières sont justifiés, ils pouvaient être satisfaits par des accords avec la Chine, qui n’a jamais refusé, à ma connaissance, de vendre à son voisin les produits qu’il désire.

Il existe de nombreuses études sur l’expansion commerciale du Japon et l’on sait combien la concurrence japonaise sur tous les marchés préoccupe aujourd’hui presque toutes les nations. À s’en tenir aux rapports sino-japonais, il est naturel que le Japon, très industrialisé, ait vu dans la Chine en voie de reconstruction un débouché tout indiqué. Il est assez malaisé d’obtenir une vue exacte de ce qu’est le commerce sino-japonais. Les indications officielles fournies par l’Administration des Douanes chinoises sont, ou diversement interprétées, ou contredites par d’autres sources. Il est certain que l’élévation des tarifs qui a suivi la reprise, par la Chine, de son autonomie douanière, les boycottages, le plus souvent décidés à titre de représailles en réponse à des actes d’agression commis par le Japon, la crise économique et enfin l’industrialisation croissante de la Chine, sont parmi les principales causes qui ont contrarié l’exportation de marchandises japonaises vers ce pays. De même que le Japon voudrait obtenir à bon compte les matières premières nécessaires à son industrie, de même il trouverait normal de pouvoir inonder la Chine de ses produits fabriqués. On s’explique ainsi pourquoi il a vu d’un mauvais œil l’aide économique donnée à la Chine par les Puissances, et surtout, la reconstruction du pays par ses propres moyens. La Chine aussi est appelée à envisager son industrialisation pour des raisons identiques à celles qui ont guidé le Japon dans cette voie.

Le Japon demeure cependant le principal fournisseur de la Chine. Il a fortement développé son commerce avec le Kouan-tong et le Man-tcheou-kouo. Il a construit sur le territoire chinois de nombreuses usines et surtout, il y exerce, dans les conditions que l’on sait, un énorme commerce de contrebande. Enfin, comme pour l’achat des matières premières, il ne dépendait que de lui de négocier avec la Chine des accords équitables qui lui eussent permis de maintenir sa prépondérance sur le marché chinois. Ici encore, la brutalité de ses méthodes lui a attiré plus d’ennuis que d’avantages. On ne fera croire à personne qu’avec les moyens dont le Japon dispose, il se soit trouvé en Chine dans la situation d’un pauvre intrus qui s’attend d’un jour à l’autre à être chassé du pays. Rien qu’à Chang-haï et à Tsing-tao, il existait, à l’ouverture des hostilités, de puissantes firmes industrielles japonaises en pleine prospérité et dont les intérêts, quoi qu’on en ait dit, n’étaient nullement menacés. Du reste, on trouve sur ce point un aveu significatif dans une Lettre du Japon datée de Tokyo, Septembre 1937, et publiée dans le Temps du 6 Octobre sous la rubrique : Les aspects économiques du conflit sino-japonais. Parlant des répercussions du conflit actuel et des pertes subies par l’économie japonaise, l’auteur de la Lettre s’exprime ainsi : « Une perte plus sensible encore, et qui sera plus longue à recouvrer, résulte de l’évacuation quasi-totale du territoire chinois par les maisons japonaises qui, les unes depuis vingt ans, les autres depuis plus de trente ans, avaient installé en pionnières des « avoirs » extrêmement productifs et créé en faveur de la mère patrie des richesses chaque année mieux assises ; on évalue à plusieurs milliards de yen l’ensemble de ce que le Japon a dû, sous la pression du danger pour ses nationaux, abandonner avec des chances bien relatives de recouvrement, à la garde des autorités chinoises ». Ainsi, des maisons japonaises connaissaient en Chine une éclatante prospérité. Elles s’y étaient installées en « pionnières », ce qui veut dire sans doute qu’elles étaient l’avant-garde de toute une nuée de firmes qui auraient peu à peu monopolisé le commerce et l’industrie du pays. Ces maisons représentaient une valeur de plusieurs milliards de yen, dit-on ? Comment avaient-elles obtenu de pareils résultats dans un pays où l’on nous assure par ailleurs que les Japonais vivaient toujours sur la défensive, terrorisés par l’anarchie chinoise, l’armée chinoise, le communisme chinois ? Quant « aux chances bien relatives » que possèdent ces maisons si prospères de recouvrer leurs avoirs à la fin des hostilités, elles sont certainement très relatives pour celles installées à Tsing-tao, car les Chinois ont pris soin d’en détruire de fond en comble les installations. Il est difficile de le leur reprocher.

Je n’insisterai pas sur ce groupe de causes du conflit sino-japonais. Il existe sur ce point des études nombreuses auxquelles je me borne à renvoyer.

Passons aux affirmations japonaises d’après lesquelles l’action en Chine serait justifiée par la nécessité de protéger les intérêts du Japon compromis par l’anarchie chinoise et la propagande communiste : d’où la nécessité d’une intervention militaire et de la création d’une série de « glacis » destinés à mettre les intérêts japonais à l’abri d’une agression extérieure.

Sur ce dernier point, il est évident qu’aucun pays n’est fondé, sous prétexte de nécessités stratégiques, à occuper par la force un pays voisin. Ce n’est pas la Chine qui a jamais songé à attaquer le Japon — sauf au temps de Khoubilai khan. Ce n’est d’ailleurs pas à elle que pense le Gouvernement de Tokyo, mais à la Russie. Avant l’attaque contre la Mandchourie, les Japonais étaient déjà installés, en vertu de traités réguliers, en Corée et dans le Kouan-tong. Ils disposaient de bases importantes pour leur défense. S’ils veulent les élargir et s’emparer peu à peu de toutes les régions septentrionales de la Chine sous prétexte de protéger ce qu’ils possèdent, ils doivent s’attendre à une réaction chinoise et, en tout cas, ils ne peuvent sérieusement s’imaginer que leur action porte en elle-même sa justification. Au surplus, si l’on admettait leur raisonnement, celui-ci ne serait à tout le moins logique que pour la Chine du Nord. Comment les Japonais prétendent-ils expliquer leur pénétration dans les provinces du Sud, où l’on ne voit pas très bien quel nouvel ennemi les menace ? « Les efforts japonais que l’on distinguait en 1936 dans cette direction s’appliquaient au développement de Formose (qui leur appartient), à l’acquisition, par le recours à l’exterritorialité, de terres chinoises ; à la protection accordée à des maisons de jeu et de plaisir, à l’extension des services de police et à la pratique de l’usure. D’autres agissements, qui ne sont pas négligeables, tendaient au contrôle des ressources minières ; aux activités de la marine de commerce le long des côtes ; à l’organisation et au développement systématique de la contrebande ; à la préparation de mouvements autonomistes ». Faut-il s’étonner si des réactions ont eu lieu du côté chinois et si, au cours de l’été 1936, une dizaine de Japonais ont payé de leur vie ces nouvelles formes d’agression ?

Je ne reviendrai pas sur l’attitude contradictoire du Japon, réclamant un gouvernement fort en Chine et mettant tout en œuvre pour abattre tout gouvernement qui acquiert quelque autorité. La cause est, sur ce point, entendue. On peut d’ailleurs observer qu’entre 1912 et 1928, la Chine n’a jamais eu qu’une ombre de gouvernement sans pouvoir. Pourquoi le Japon, qui n’est pas intervenu à cette époque, s’est-il mis en mouvement à l’heure où le Gouvernement national a commencé d’acquérir une certaine stabilité ? Le Japon prétend que ce gouvernement s’est révélé foncièrement anti-étranger et spécialement anti-japonais. Anti-étranger, le Gouvernement chinois l’a été pendant quelque temps, quand il n’était encore que le « Gouvernement nationaliste » et n’était pas encore installé à Nankin. À vrai dire, certains éléments nationalistes étaient anti-étrangers dans la mesure où ils étaient nationalistes. Quand un pays a subi l’oppression étrangère dans les conditions où l’a subie si longtemps la Chine, on ne peut guère lui reprocher de pratiquer, dès qu’il croit pouvoir le faire, une politique nationaliste exaspérée. Je me rappelle l’air ironique avec lequel un Chinois qui avait fait des études en France me montrait un jour un numéro d’un journal français qui se déclare « l’organe du nationalisme intégral » et dans lequel figurait cette phrase : « Il faut écraser le nationalisme chinois dans son repaire… » En fait, cette attitude un peu échauffée a valu à la Chine quelques succès non négligeables et l’Angleterre, notamment, lui fit à l’époque des abandons qui surprirent. Quant au Japon, s’il s’est attiré, à diverses reprises, l’hostilité des Chinois, il voudra bien admettre qu’il a fait largement ce qu’il fallait pour obtenir ce résultat.

Mais j’en viens au grief essentiel adressé par le Japon à la Chine, à savoir qu’elle est infectée par la propagande communiste. Je ne mentionne que pour la bonne règle la remarque que chaque pays est libre d’adhérer à telle idéologie qu’il lui plaît et qu’il n’appartient pas à un autre pays d’intervenir sous prétexte que cette idéologie n’a pas son approbation. La véritable question est de savoir, en fait, si la Chine est communiste. C’est une question très importante, car le Japon a fait un grand usage de cet argument. Auprès de toutes les personnes qui, très légitimement, aiment l’ordre et l’autorité et sont hostiles à cette doctrine de décomposition qu’est le marxisme, l’argument ne manque pas son effet. Le meilleur moyen de dissiper une équivoque dangereuse pour la cause de la Chine est de tracer une rapide esquisse de l’histoire du communisme dans ce pays.

Il apparaît d’abord sous les auspices de quelques étudiants venus de l’U. R. S. S., en 1919. Dans les universités chinoises, des contacts s’établissent entre ces étudiants et les étudiants chinois. Les étudiants, dans tous les pays, sont volontiers séduits par les opinions avancées. Les étudiants chinois, se jugeant les successeurs des anciens lettrés, se sont souvent mêlés de politique. Leurs camarades russes leur font des descriptions enthousiastes de leur pays, qui a tenu tête aux Puissances « impérialistes » (on ne disait pas encore « fascistes », et pour cause). Eux, étudiants chinois, savent ce que leur pays a enduré sous le joug des Puissances impérialistes. Les « traités inégaux », le régime « semi-colonial », tout cela fait l’objet de discussions passionnées. Des projets, encore vagues, s’ébauchent dans leur imagination. À l’origine, le communisme est, en Chine, une attitude universitaire et pas autre chose.

En 1919-1920, deux télégrammes sont adressés au Gouvernement chinois par M. Karakhan, alors commissaire-adjoint aux Affaires étrangères de l’U. R. S. S. Il y affirme les sympathies de son Gouvernement pour la Chine opprimée par les Puissances capitalistes, déclare que la politique impérialiste des Tsars n’est plus qu’un souvenir, que les « traités inégaux » existant entre la Chine et la Russie seront abrogés et, notamment, que l’U. R. S. S. restituera le plus tôt possible à la Chine, « sans compensation », le chemin de fer de l’Est chinois et toutes ses dépendances, terrains, mines, concessions, installations administratives et commerciales, etc… On peut penser que la Chine, qui, depuis près d’un siècle, n’est qu’un jouet dans la main des Puissances, reçoit ces belles promesses avec un certain plaisir. Elle aura le temps, quatre ans plus tard, d’en apprécier l’exacte valeur. En attendant, avec l’appui discret des Soviets, un parti communiste chinois se forme, dont les débuts sont modestes, mais qui ne se recrute plus seulement dans les milieux universitaires. Pour plus d’un Chinois, même traditionnaliste, et conservateur ― et tous les Chinois, quoi qu’ils en aient, le sont profondément — le communisme, c’est l’espoir de l’indépendance, de l’affranchissement à l’égard des étrangers.

Notons en passant qu’à cette date, où les communistes ne sont encore en Chine qu’une poignée, la politique agressive du Japon a déjà au moins un quart de siècle d’existence et que les Japonais n’ont pas attendu de pouvoir invoquer l’argument tiré du communisme pour la pratiquer.

Dans la collection du China Year Book, inaugurée en 1912, le mot : « Communism », apparaît pour la première fois dans l’index du volume pour 1924-1925. On y relève quelques indications sur le parti communiste et son manifeste. Surtout, on y trouve un document de grande importance, savoir une déclaration conjointe (Joint Statement) publiée à Chang-haï, le 26 janvier 1923, par le D Sun Yat-sen et M. A. A. Ioffe, envoyé extraordinaire et plénipotentiaire des Soviets en Chine, où il avait remplacé un représentant provisoire, Paikess. Cette déclaration comprend quatre paragraphes, dont trois sont consacrés à des problèmes d’ordre diplomatique. Elle débute par l’affirmation que les deux signataires, à l’issue de plusieurs conversations, ont constaté l’identité de leurs vues sur les questions touchant les relations sino-russes. Le premier paragraphe est ainsi conçu : « Le D Sun Yat-sen estime que le régime communiste ou même le système soviétique ne peut être introduit actuellement en Chine, parce qu’il n’y existe pas les conditions favorables pour l’établissement avec des chances de succès soit du communisme, soit du soviétisme. Cette vue est entièrement partagée par M. Ioffe, qui est en outre d’avis que le problème capital et d’urgence est pour la Chine d’achever son unification nationale et d’atteindre sa complète indépendance nationale. Concernant cette tâche, M. Ioffe a assuré le D Sun Yat-sen que la Chine a la plus chaude sympathie du peuple russe et peut compter sur l’appui de la Russie ». Ainsi, à cette date, dans un document qui reçut la plus large publicité, le chef du parti révolutionnaire chinois déclare que le communisme n’a aucune chance de succès dans son pays.

Par ailleurs le D Sun estime qu’il peut mettre à profit les bonnes dispositions des Soviets pour l’aider dans sa lutte contre le gouvernement de Pékin, qu’il juge asservi aux Puissances étrangères. Il a auparavant fait des sondages auprès des représentants de ces Puissances et, naturellement, n’en a guère reçu d’encouragements. Il croit que c’est seulement auprès des Soviets qu’il pourra trouver les appuis nécessaires pour rendre son pays indépendant et faciliter l’œuvre de reconstruction à laquelle il songe. À tort ou à raison, la révolution soviétique lui apparaît comme un modèle de technique, la Russie comme la nation de l’avenir. Profondément patriote, il est sincèrement persuadé que la Russie ne veut que le bien de la Chine. C’est pourquoi il s’adresse à elle. Qui pourrait raisonnablement le lui reprocher ?

Les Soviets, eux, envisagent un vaste plan de révolution mondiale. Ils sentent que les Puissances étrangères sont vulnérables en Chine où leurs privilèges exorbitants ― qu’eux, Russes, ont déjà perdu en fait ― ne pourront durer indéfiniment. Fortifier la Chine, l’aider à jeter les Puissances « impérialistes » à la mer, tout au moins à leur imposer des accords fondés sur l’égalité et la réciprocité, rester ensuite en tête-à-tête avec la Chine pour faire d’elle un immense foyer de doctrine marxiste, tel est la manœuvre qui se dessine. À Canton, où Sun Yat-sen a établi depuis plusieurs années un gouvernement autonome, les Soviets délèguent leurs agents les plus habiles, entre autres Borodine et Galen, qui sera plus tard le maréchal Blücher et commandera l’armée de Sibérie. C’est à Canton, entre 1924 et 1927, que seront édifiés les projets d’expédition contre le gouvernement de Pékin. Des officiers soviétiques y feront un excellent travail technique en organisant l’armée Sudiste. Un corps de très bonnes troupes, disciplinées et bien armées, y sera formé sous le commandement de Chiang Kai-shek, qui a déjà reçu une forte instruction militaire au Japon, ira étudier l’organisation militaire russe, fondera l’académie militaire chinoise de Whampoa. Des communistes étrangers rendront visite à leurs « camarades » cantonais. On notera la présence de quelques Français, entre autres André Malraux, qui rapportera de Canton Les Conquérants, et M. Doriot qui, depuis…

À Pékin, les Soviets ont envoyé un de leurs meilleurs agents diplomatiques, avec le titre d’ambassadeur, Karakhan. Ils le fusilleront quelques années plus tard. Pour l’instant, Karakhan manœuvre avec une grande habileté. Il se livre à quelques taquineries vis-à-vis de ses collègues « impérialistes », signe des accords avec la Chine (31 mai 1924), met sur pied une imposante organisation de propagande communiste. Le traité le lui interdit, mais ce détail ne l’embarrasse pas autrement. Quant au chemin de fer de l’Est chinois, dont la restitution « sans compensation » à la Chine a été promise quatre ans plus tôt, Karakhan semble avoir complètement oublié ses télégrammes. On ne rendra rien à la Chine ― après tout, la politique « impérialiste » des Tsars avait du bon ― et on lui offrira simplement, à titre de consolation, un condominium sur le chemin de fer. Cinq ans plus tard, lorsque des difficultés naîtront de ce condominium et que la Chine fera mine d’exercer ses droits, les Soviets règleront ce petit malentendu à coups de bombes d’avions, selon les plus pures traditions « impérialistes ». Toutefois, le traité de 1924 se réclame des principes de l’égalité, de la réciprocité et de la justice.

Les intrigues de Karakhan à Pékin et des agents soviétiques dans le Sud portent leurs fruits. Dans le parti Kouo-min, une aile gauche se rallie franchement au communisme. Les adhérents au « marxisme chinois » se multiplient dans de vastes proportions. Ce ne sont plus seulement les intellectuels qui s’intéressent à la doctrine, avec leur dilettantisme habituel. Ce sont les syndicats ouvriers, dont l’activité et la force commencent à se manifester dans les grandes villes, ce sont les paysans, toujours misérables, exploités par les gros propriétaires et les fonctionnaires, et auxquels les propagandistes des Soviets font luire la perspective d’un régime agraire qui les rendra maîtres de toutes les terres. Les premiers mois de l’année 1927 marquent l’apogée du mouvement communiste en Chine. À cette date, les Japonais eussent été fondés à affirmer que le peuple chinois courait au communisme et, si rien ne s’était passé depuis, il n’y aurait rien à répondre à leurs affirmations. Par le recoupement des diverses évaluations, on a pu calculer que le chiffre total des « militants » et des « sympathisants », pour employer le jargon consacré, atteignait près de 10 millions, ce qui ne fait encore que moins de 5 % de la population totale de la Chine.

Àpartir de ce moment, les choses vont changer d’aspect. Le Gouvernement nationaliste n’avait eu, en somme, qu’à se louer de ses premières relations avec les Soviets, qui avaient porté son armée à un degré élevé d’efficacité et secondaient ses plans d’affranchissement à l’égard de la pression étrangère. Mais ces amis des mauvais jours commirent l’imprudence d’aller trop vite en besogne. Mécontents de la tiédeur d’une fraction du Kouo-min tang, ils cherchèrent à compromettre la Chine aux yeux des Puissances en organisant de violents mouvements anti-étrangers, dont le plus grave se produisit à Nankin, où des navires de guerre français et britanniques durent ouvrir le feu pour protéger des ressortissants en danger. Fait remarquable, les navires japonais restèrent silencieux. Et dans toutes ces affaires le gouvernement de Tokyo, qui aurait été cependant fondé à intervenir, se montra d’une surprenante modération. Néanmoins, l’attitude des Soviets avait alarmé les éléments raisonnables du Gouvernement nationaliste. Tandis que l’aile gauche du parti Kouo-min, inféodée au communisme, se séparait des autres fractions, le général Chiang-Kai-shek se rendait compte qu’à laisser les mains libres à Moscou, il perdrait la partie qu’il avait engagée pour unifier et reconstruire son pays. Il se décida à prendre la tête d’un mouvement de réaction d’une extrême violence. Vers la même époque, le gouvernement de Pékin se montrait d’ailleurs tout aussi énergique, n’hésitant pas à ordonner un raid sur l’ambassade de l’U. R. S. S., regardée comme un foyer de propagande. En Mandchourie, des perquisitions eurent lieu dans les consulats. Ces mesures amenèrent la saisie d’un grand nombre de documents qui furent publiés et photographiés. Ils révélaient sans doute possible que les Soviets préparaient un plan ayant pour objet l’élimination de tout gouvernement proprement chinois, dans le Nord comme au Sud, l’installation d’une dictature soviétique, l’expulsion des étrangers. Il s’agissait en somme de faire de la Chine une seconde Russie. Les mesures les plus draconiennes furent alors prises aussi bien à Nankin qu’à Pékin. L’ambassadeur Karakhan fut pratiquement expulsé. Des consuls soviétiques furent arrêtés et emprisonnés, l’un d’eux même, sauf erreur, fusillé. Les communistes chinois furent traqués et jugés sommairement. Un grand nombre fut exécuté. Il ne se passait guère de jours à cette époque sans qu’on vit défiler dans les rues des grandes villes des bandes d’individus qu’on menait au terrain d’exécution. Non seulement les communistes proprement dits furent décimés, mais même les simples syndicalistes ». Pour un ouvrier, appartenir à un syndicat fut alors un crime, aussi bien aux yeux de Tchang Tso-lin, qui gouvernait à Pékin, que de Chiang Kai-shek et des autorités de Nankin ou de Canton. Les syndicalistes français qui, pour des fins purement politiques, chantent aujourd’hui les louanges de la « Chine anti-fasciste » ont sans doute oublié ces détails.

Ainsi, au cours de cette année 1927, la rupture de la Chine avec le communisme était consommée. Borodine et Galen étaient renvoyés à Moscou. Les relations diplomatiques, suspendues au départ de Karakhan, ne devaient être reprises que trois ans plus tard. Les Chinois avaient vu clair. Chiang Kai-shek allait pouvoir reprendre sa marche vers le Nord, entrer à Pékin en Juin 1928 et finalement installer à Nankin, au mois d’Octobre de la même année, le Gouvernement national. Les dissidents du parti Kouo-min s’étaient retirés à Canton. Le nouveau gouvernement était affranchi de la tutelle communiste. Il désirait, ce qui certes était légitime, reconquérir l’indépendance de la Chine et libérer le pays de l’emprise étrangère. Mais il envisageait d’atteindre son objectif par des méthodes prudentes, en évitant de heurter de front des Puissances dont la collaboration lui était indispensable pour l’œuvre de reconstruction qu’il allait entreprendre. En fait, dans l’ensemble, ces vues devaient se trouver confirmées. Dix ans plus tard, à la veille de la guerre sino-japonaise, le Gouvernement chinois entretenait des relations confiantes avec toutes les Puissances étrangères. Celles-ci, favorablement impressionnées par les progrès de la Chine, ouvraient des crédits à son gouvernement. L’avenir s’annonçait sous les meilleurs auspices. Mais le Japon veillait.

Les Chinois avaient bien d’autres raisons de mépriser la fourberie des Soviets. Non seulement ceux-ci entendaient conserver une bonne partie des gains de la politique tsariste, mais ils cherchaient à les augmenter. Le Japon n’a certes aucune excuse dans l’affaire de Mandchourie. Mais qu’ont fait les Soviets en Mongolie extérieure, région qu’ils ont pratiquement détachée de la Chine pour en faire une République soviétique, à telles enseignes qu’il y a deux ans, le gouvernement de Nankin élevait une protestation formelle contre l’accord d’Oulan-Bator ? Qu’ont-ils fait en Mandchourie, où ils ont vendu le chemin de fer de l’Est chinois au Japon, sous le couvert du Man-tcheoukouo, sans tenir compte des protestations de la Chine ? Qu’ont-ils fait au Sin-kiang, où leur pénétration est au moins aussi inquiétante que celle des Japonais dans la Mongolie intérieure ? Sans doute répondront-ils qu’ils cherchent à se protéger contre une attaque japonaise, comme le Japon cherche à se protéger contre une attaque russe. Mais c’est un fait que, dans ces régions qui dépendent de la Chine, ils se comportent comme si la Chine n’existait pas. Leur politique est, sous ce rapport, aussi impérialiste que l’eût pu être une politique tsariste. Et elle demeure, dans cette mesure une des causes de la guerre sino-japonaise (ch. IV).

Àpartir de la violente réaction qui vient d’être décrite, le parti communiste chinois avait dû cesser d’opérer au grand jour. Mais il était resté très actif et il allait s’efforcer, pendant dix ans, d’atteindre les objectifs que lui avait assignés Moscou. Profitant de ce que la réorganisation politique de la Chine était encore dans sa phase préparatoire, utilisant les rivaux de Nankin, les défections de chefs militaires, les communistes réussissaient à s’établir fortement dans certaines zones. Ils y installaient même des services administratifs et y entretenaient de véritables armées. Plusieurs provinces du Sud furent ainsi contaminées et un gouvernement soviétique eut pendant quelque temps sa capitale à Jouei-tsin, dans le Hou-nan. La propagande réussissait surtout auprès des paysans, le problème agraire étant pour eux la préoccupation essentielle. Des hien (districts) entiers devenaient ainsi communistes. Dans les uns sévissaient le meurtre et le pillage, les communistes se confondant avec les bandits. Dans d’autres, des observateurs étrangers impartiaux ont noté la présence de fonctionnaires honnêtes et capables d’assurer l’ordre. Le gouvernement s’efforçait d’ôter ses principaux prétextes à la propagande soviétique en assainissant l’administration et en promulguant une loi foncière. Des mesures très rigoureuses étaient portées contre les communistes et les bandits, les uns et les autres étant jugés sommairement et exécutés toutes les fois qu’ils tombaient entre les mains des autorités. Mais le danger augmentait et l’on pouvait craindre qu’il ne redevînt aussi grave qu’au début de 1927. C’est alors que le général Chiang Kai-shek décida de consacrer tous ses efforts à une lutte ouverte contre le communisme. Il organisa des groupes d’armées dont il prit personnellement le commandement et, pendant dix ans, il fit aux armées communistes une guerre implacable. Lorsque les Japonais — qui ne manquaient pas de favoriser en sous-main tous les mouvements de révolte contre le Gouvernement central — prétendent que ce gouvernement est communiste, ils font délibérément un mensonge. Dans une brochure publiée en 1933, un notable chinois pouvait écrire : « La suppression des « pensées dangereuses » (c’est-à-dire des doctrines communistes) est devenue au moins aussi rigide en Chine qu’au Japon impérial ». On a déjà dit que M. Hirota lui-même, parlant à propos du pacte de non-agression sino-soviétique du 27 août 1937, a seulement exprimé la crainte que la Chine ne retombât sous l’empire du communisme qu’elle combat, dit-il, depuis dix ans. Si le ministre des Affaires Étrangères du Japon admet que la Chine combat le communisme depuis dix ans, il ne peut pas prétendre ensuite que son pays fait la guerre à la Chine parce qu’elle est communiste. Il est vrai que parlant à Londres, quelques mois plus tard, le comte Ishii, tout en reconnaissant que le général Chiang n’était pas personnellement communiste, voyait en lui « la pointe avancée » du communisme. Que de contradictions !

Faut-il ajouter que le Japon n’a jamais manqué de choisir les périodes pendant lesquelles le général Chiang Kai-shek était aux prises avec les armées communistes pour accentuer sa pression ? Le général est dans le Sud de la Chine quand éclate l’affaire de Mandchourie, en 1931. Il combat dans l’Ouest, au moment de l’attaque contre Changhaï, en 1932. En 1933, c’est le mouvement séparatiste du Fou-kien, mouvement ouvertement encouragé par les Japonais, et l’installation dans cette province d’un éphémère gouvernement à tendances communistes. Ce sont là des faits prouvés et non pas des suppositions imaginaires. C’est un fait que le Gouvernement chinois a dû entreprendre presque chaque année, pendant dix ans, de longues et dures campagnes pour arracher des régions entières à l’influence soviétique. Des sommes considérables ont été consacrées à la remise en état des districts dévastés, à la réinstallation des paysans chassés de leurs foyers. Un grand nombre de vies humaines ont été sacrifiées. Peu à peu, les armées communistes étaient mises en échec. Pressées par les forces gouvernementales, elles se retiraient vers les provinces de l’Ouest et du Nord-Ouest. Au printemps de 1937, le général Chiang Kai-shek pouvait annoncer que la menace communiste était devenue négligeable. Seule résistait dans le Chen-si une armée « rouge » au service de quelques districts soviétisés. Le danger avait été très grand, ceci est incontestable, mais le Gouvernement central, dont l’autorité n’avait cessé de se consolider, y avait somme toute fait face avec succès, en dépit de mille difficultés. J’arrêterai là cet exposé. On verra plus loin ce qu’ont été, au cours des derniers mois, les rapports de la Chine avec l’U. R. S. S. et ce qu’ils pourraient éventuellement devenir (ch. IV et VI).

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