Chapitre 4
RESPONSABILITÉS
Les deux chapitres précédents nous ont montré comment le Japon, en déguisant sous des prétextes mensongers les exigences d’une expansion en partie artificielle et qui pouvait être réalisée autrement que par les armes, s’est livré contre la Chine à une politique d’agression. Le chapitre suivant sera consacré à prouver que cette responsabilité s’aggrave du fait que le gouvernement de Tokyo a délibérément violé une série d’accords internationaux signés par lui et qui définissaient les limites de son action en Chine. Mais le moment est venu de se demander si d’autres responsabilités, qui ne se trouvent pas au Japon, n’ont pas constitué autant de primes à l’agression. Il n’est pas possible de dissimuler les fautes graves commises, au moins dans le passé, par les puissances européennes, et par la Chine elle-même. À dire le vrai, il serait peu logique de séparer les unes des autres, tant l’attitude de la Chine a réagi sur celle des puissances, et inversement. Ces fautes, ou ces erreurs, sont constamment imbriquées. Elle ont pareillement abouti à diminuer la vitalité de la Chine et à affaiblir sa force de résistance aux dangers intérieurs et extérieurs. Ce n’est qu’en se plaçant d’un point de vue chronologique qu’on peut en prendre conscience.
Àl’origine, il y a la politique de fermeture aux étrangers pratiquée par la Chine.
On sait dans quelles circonstances cette politique a pris naissance. C’est sous la dynastie mongole des Yuan, et surtout au début du XIV siècle, que l’Empire du Milieu se fit le plus largement accueillant aux hommes des autres nations. L’attitude de tolérance religieuse assumée par le petit-fils de Gengis-khan, Khoubilai (empereur Che-tsou) permit le développement du bouddhisme et des religions chrétiennes : nestorianisme et catholicisme. À sa cour résidèrent les Polo, les envoyés du Pape, Jean de Monte-Corvino, Odoric de Pordenone, Guillaume de Prato. Voyageurs étrangers de toute nationalité venaient à la Chine par les routes de l’Asie centrale, et, au Sud, par les voies maritimes. Les descriptions enthousiastes des « Indes », c’est-à-dire de la Chine, faites par ces voyageurs à leur retour faisaient naître en Europe le désir d’atteindre ce pays par la route maritime de l’Ouest, ce qui valut à l’Europe la découverte de l’Amérique. Ce fut là vraiment une noble époque d’esprit international, où de grandes civilisations apprenaient à se connaître par delà les continents et les mers.
Mais le libéralisme des Mongols disparut avec la chute du dernier des Yuan. Les premiers empereurs Ming, Hong-wou et Yong-lo, s’appliquèrent à restaurer dans tous les domaines les traditions purement chinoises. La Chine redevint strictement confucéenne, repliée sur elle-même, hostile aux influences étrangères. Elle fut une fois de plus l’Empire du Milieu, ne connaissant autour de lui que des barbares. Les étrangers qui devaient plus tard obtenir accès à la cour de Pékin ne pouvaient être considérés que comme des tributaires. Sans doute certains d’entre eux ne se présentèrent-ils d’abord que comme des ennemis. Le règne de Wan-li vit la première guerre sino-japonaise, à propos de la Corée. Les Hollandais, les Portugais qui abordèrent les côtes de Chine se signalèrent par des excès. Entre 1549 et 1577, les Portugais réussirent à s’établir à Macao, et cette occupation est le premier anneau de la longue chaîne qui rivera un jour la Chine aux « Traités inégaux ». De ces premiers « Barbares » blancs, les Chinois n’éprouvèrent d’abord que les exigences et la cruauté. Plus tard, sous les Ts’ing, ils eurent l’occasion de porter sur eux un jugement plus favorable. D’illustres missionnaires leur firent connaître les sciences occidentales. Sous K’ang-hi et sous K’ien-long, les Jésuites acquirent une grande influence à la cour et occupèrent même des postes de confiance. Ce sont des Jésuites français, installés comme missionnaires à Pékin au XVIII siècle, qui furent les initiateurs de la sinologie. Cependant cette faveur subit des éclipses. Une malencontreuse querelle théologique — la « Querelle des Rites » — qui se déroula au temps de K’ang-hi, aboutit, durant la brève souveraineté de Yong-tcheng, à une persécution dictée par des raisons politiques. Au surplus, les fonctionnaires chinois voyaient d’un mauvais œil ces savants étrangers qui les avaient supplantés pendant un temps comme astronomes officiels et enseignaient au peuple des doctrines jugées pernicieuses. La Chine seule au monde, pensaient-ils, sait se conformer à l’ordre naturel, base du gouvernement. Les étrangers ne sont que des barbares, qui viennent apprendre de la Chine ce qu’ils sont incapables de découvrir eux-mêmes. Déformée par des siècles de commentaires, la doctrine confucéenne aboutissait à persuader les mandarins de leur supériorité indiscutable, à leur infuser un orgueil et une arrogance difficiles à tolérer. Des deux côtés, il y eut certes bien des fautes et des maladresses. Mais c’est la philosophie classique chinoise qui enseigne que la Chine est le centre de l’univers et que les souverains étrangers ne sont que les tributaires de l’empire. Encore en 1903, une grande dame chinoise, dont le père avait été ministre de Chine à Paris, arrivant au Palais d’Été pour occuper les fonctions de dame d’honneur de l’impératrice Ts’eu-hi, s’entendit répondre par une princesse mandchoue, au cours d’une conversation sur l’Angleterre : « Il y a donc un roi en Angleterre ? Je croyais que notre impératrice douairière était la reine du monde ».
C’est contre un tel état d’esprit que, dès la fin du XVIII siècle, l’Angleterre, que sa prospérité industrielle naissante conduisait déjà à envisager l’immense marché chinois, entendait réagir. Les premières tentatives furent infructueuses. La méfiance et la duplicité des fonctionnaires, l’orgueil de l’empereur, firent échouer les missions Macartney et Amherst. Il faudra bien des années pour régler des questions aussi futiles que l’admission d’ambassadeurs à Pékin, le choix du pavillon affecté aux audiences, le cérémonial de la présentation à l’empereur. Ce n’est que le 31 janvier 1861 que, sous la pression des puissances européennes, la Chine consentira à reconnaître qu’il pouvait exister des gouvernements étrangers admis d’une manière permanente à traiter avec l’empire sur un pied d’égalité, conformément aux règles du droit international. Ainsi sera créé le Tsong li ko kouo che wou ya men, par abréviation Tsong li y a men, devenu par la suite le Wai wou pou, puis le Wai chiao pou, ou ministère des Affaires étrangères. Jusqu’alors l’organisation administrative chinoise ne connaissait que le Li fan yuan, le ministère des relations avec les Barbares. Des difficultés du même ordre se sont d’ailleurs présentées au Japon, à l’époque où celui-ci s’était rigoureusement fermé aux étrangers.
C’était évidemment le droit strict de la Chine de se replier sur elle-même et de préserver par un hautain isolement une civilisation dont l’homogénéité faisait la grandeur. Mais, pour maintenir une attitude si contraire à la puissance des faits, à la force même de la vie, il eût fallu aux derniers souverains de la XXIV dynastie une supériorité militaire colossale sur toute une coalition des plus grandes nations d’Occident. L’entreprise était désespérée. Ts’eu-hi usera toutes les ressources d’une intelligence et d’une énergie vraiment impériales à prolonger jusqu’au début du XX siècle l’existence d’une Chine que les canons britanniques avaient frappée à mort en 1842.
C’était en effet par la force que les étrangers s’étaient fait ouvrir la Chine. Ils feront de même à l’égard du Japon. Le régime qui fut imposé à la Chine est celui que l’on a parfois qualifié de « semi-colonial » et que les Chinois ont appelé régime des « Traités inégaux ». Le premier en date de ces traités est celui de Nankin, du 29 août 1842. Il devait être suivi d’un si grand nombre d’accords conclus dans le même esprit que les collections officielles en forment plusieurs gros volumes. Fondée par la force, sur une iniquité, la position internationale de la Chine était aggravée par la force en 1860, confirmée par la force en 1901, au lendemain de l’affaire des Boxers. À la veille de la guerre de 1914, dix-huit puissances formaient un front unique en face de la Chine. La condition internationale de ce pays était devenue d’une telle complexité qu’un auteur pouvait écrire : « Probablement nulle part ailleurs dans le monde, existe un pareil mélange de droits territoriaux et de privilèges et accords étrangers, d’engagements purement politiques et de concessions économiques et financières, d’intérêts étrangers en conflit l’un avec l’autre, et avec ceux de l’État nominalement souverain ». Il ne saurait être question de donner ici même une simple esquisse de ce régime, sur lequel d’innombrables études ont été écrites. Il suffit d’en rappeler les principaux éléments.
Les Puissances bénéficiaires, les « Treaty Powers », s’étaient d’abord assuré un régime douanier exceptionnellement favorable, fixé en principe à 5 % ad valorem pour les importations et les exportations. À quelques modifications près, ce tarif demeurera en vigueur jusqu’en 1901. La Chine ne reprendra son autonomie douanière qu’en 1928, à la suite de la Conférence de Washington de 1922. À l’égard du Japon, elle ne la retrouvera que deux ans plus tard.
Pour assurer la perception et l’emploi des fonds affectés à la garantie des emprunts qu’elles seraient amenées à consentir à la Chine, les Puissances prirent en mains le contrôle des services des douanes maritimes et de la gabelle. Les emprunts eux-mêmes furent négociés — du moins en principe — par un consortium de banques étrangères.
Àl’apparition des étrangers en Chine, les autorités chinoises les avaient obligés à résider dans des localités déterminées — les ports ouverts — et sur des emplacements limités — les concessions. Le statut légal de ces concessions, dont il existe des types variés, est d’une grande complexité. Les étrangers ont fait de quelques-unes d’entre elles — c’est à leur éloge — de véritables villes dignes de rivaliser avec les plus belles cités d’Europe ou d’Amérique. À partir de 1898, une nouvelle forme d’installation des étrangers en Chine fera son apparition : ce sont les territoires à bail, dont l’origine est purement politique, à la différence des concessions, qui sont des institutions commerciales.
Réunis dans la concession, autour de leurs consuls, et privés, en principe, du droit de résider dans l’intérieur de la Chine, les étrangers ont été tout naturellement soumis à la juridiction des consuls et soustraits à celle des tribunaux chinois. C’est le privilège d’exterritorialité, qui appartient, aujourd’hui encore, à plusieurs Puissances, dont le Japon depuis 1896. À Chang-haï existaient des Cours mixtes, devant lesquelles les étrangers pouvaient poursuivre les Chinois. Ces cours sont devenues, depuis quelques années, des tribunaux chinois réguliers. Les étrangers bénéficiaient également, en vertu de l’exterritorialité, d’immunités fiscales.
Depuis l’affaire des Boxers, les « Treaty Powers » possèdent le droit de stationner des garnisons sur certains points du territoire chinois. Depuis 1898, elles jouissent également des droits de navigation intérieure.
Tels sont, très sommairement rappelés, les traits essentiels du régime des « Traités inégaux ». Dans ces dernières années, il a subi quelques améliorations au profit de la Chine. La guerre a fait perdre leurs privilèges aux vaincus : Allemands, Autrichiens, Hongrois, Russes. Les traités qu’ils signeront en 1921, 1924, 1925, seront « fondés sur les principes du respect de la souveraineté territoriale, d’une parfaite égalité et d’une réciprocité absolues, conformes aux règles du droit des gens général ». Toutefois, les Soviets maintiendront un condominium sur le chemin de fer de l’Est chinois et jouiront des privilèges attachés à l’existence du Quartier des Légations à Pékin. La formule d’égalité et de réciprocité sera également celle des traités conclus, entre 1915 et 1934, avec un certain nombre d’États. Après 1928, le Gouvernement national inaugurera une politique de révision des traités anciens sur la base de clauses d’abolition conditionnelle des privilèges étrangers. Enfin, parmi les Puissances à traités, quelques-unes restitueront à la Chine des concessions ou des territoires à bail. Mais, dans l’ensemble, plusieurs Puissances continuent d’avoir en Chine une position exorbitante du droit commun.
Il ne s’agit pas ici de faire l’examen critique de cette condition internationale de la Chine. La responsabilité en incombe pour une partie à cette dernière. Mais il est évident que, dans l’ensemble, ce régime ne correspond plus, au moins depuis plusieurs années, aux exigences de la réalité. Il est significatif, par exemple, que les Allemands, qui ont perdu leurs privilèges après la guerre, aient pu reconquérir en Chine leurs positions commerciales et les améliorer au point de l’emporter sur plusieurs « Treaty Powers ». La résistance que certaines Puissances ont apportée à examiner diverses améliorations du statut international de la Chine a été souvent une cause de frictions graves. Sans doute est-il humain que des gens qui jouissent d’une position exceptionnellement favorable dans un pays montrent peu d’enthousiasme pour tout ce qui peut l’amoindrir. Plus d’un étranger regrette le temps où l’on pouvait faire pratiquement ce que l’on voulait en Chine et passer outre aux protestations chinoises. Le seul fait d’apporter au Gouvernement chinois une collaboration technique était mal vu. Je me souviens qu’arrivant à Pékin, en décembre 1921, pour participer à l’élaboration de la codification chinoise, un commerçant français n’hésita pas à me reprocher d’être venu « faire une mauvaise action ». La mentalité des résidants des Ports était souvent étroite ou malveillante. C’est le représentant d’une puissance étrangère qui, sollicité d’accepter la restitution aux Cours mixtes de la juridiction exclusive dans les affaires purement chinoises, sans l’intervention d’un juge étranger — ce qui était un droit reconnu à la Chine par traité, — déclarait faire dépendre son agrément de l’extension du périmètre des concessions. Les faits de ce genre sont nombreux. Ils contribuaient à entretenir entre Chinois et étrangers un état de méfiance et d’hostilité.
Mais si les Chinois supportaient impatiemment la sujétion dans laquelle était maintenue leur pays, ce n’était pas seulement pour des raisons de « face », d’ailleurs respectables. C’est aussi parce qu’ils sentaient que ce régime, en partie injuste, était pour la Chine une cause sérieuse d’affaiblissement. Il n’est pas douteux, par exemple, que la perte pendant quatre-vingts ans de son autonomie douanière a retardé pour la Chine les possibilités de son industrialisation. L’exterritorialité juridictionnelle, au premier abord, paraît sans conséquences graves, en dehors de ce qu’elle présente d’humiliant pour un pays nominalement souverain. J’ai moi-même écrit que le fait qu’un Français ou un Anglais serait justiciable d’un tribunal chinois au lieu de l’être de son consul n’améliorerait pas sensiblement la condition de la Chine. Mais il ne faut pas oublier que l’exterritorialité a une portée beaucoup plus vaste. Si des Japonais ou des Coréens, par exemple, veulent ouvrir des fumeries d’opium dans une ville chinoise, la police locale n’a pas le droit de les arrêter et de les faire juger. Elle ne peut que les remettre à leurs autorités consulaires. Or, je serais curieux qu’on me montrât un seul cas dans lequel un consul japonais a condamné un de ses compatriotes en pareille circonstance. Il devait au contraire le féliciter d’avoir travaillé pour la gloire du plus grand Japon. On a vu l’admirable parti que les Japonais avaient tiré de l’exterritorialité pour organiser en grand la contrebande et le trafic des stupéfiants en Chine. Si de tels faits ont pu se produire, c’est parce que le Japon, en 1896, s’est fait attribuer par la Chine les privilèges des « Treaty Powers ». De même, les droits de navigation intérieure ont permis aux navires de guerre japonais d’être à pied d’œuvre dès l’ouverture des hostilités. La partie de la Concession internationale spécialement réservée aux Japonais a été utilisée par eux comme base d’opérations en 1932 et en 1937. On pourrait multiplier les exemples. Que conclure ? C’est, d’une part, que la politique antiétrangère de la dynastie mandchoue a appelé la réaction brutale des étrangers, qui ont imposé à la Chine un régime fort sévère. C’est, d’autre part, que les Puissances ont eu le tort de ne pas adoucir ce régime en temps utile et, par son maintien quelque peu anachronique, d’affaiblir la force de résistance des Chinois.
Une autre cause d’affaiblissement de la Chine a été, en 1912, l’établissement d’un régime politique pour lequel le pays n’avait aucune aptitude, ni aucune tradition. Certes, les raisons ne faisaient pas défaut pour renverser la dynastie mandchoue des Ts’ing. Ses derniers souverains avaient causé à la Chine autant de désastres que les premiers, les K’ang-hi, les K’ien-long, lui avaient apporté de gloire. Parmi les révolutionnaires, figuraient, comme c’est toujours le cas, des hommes pleinement sincères et d’autres qui l’étaient moins. À eux tous, ils ne formaient d’ailleurs qu’une poignée par rapport à la masse de la population. De celle-ci, on a écrit qu’elle « souhaitait à grands cris un gouvernement constitutionnel ». Rien n’est plus faux. Certes, il y a eu en 1911 des mouvements populaires. Le peuple chinois, avant tout peuple de paysans, est un des plus calmes et des plus sages qui soient. Mais les exactions des fonctionnaires et l’incurie administrative lui ont infligé, à toutes les époques de son histoire, de si effroyables misères que ses révoltes ont été souvent d’une violence et d’une ampleur extraordinaires. Les sectes et les sociétés secrètes sont alors entrées en action et ont fait trembler les souverains. La tradition constitutionnelle chinoise, si l’on peut faire usage d’une formule aussi juridique, est qu’une dynastie qui réussit atteste qu’elle a le « mandat du Ciel ». Lorsque les choses vont mal, que des prodiges apparaissent, que les périodes d’inondation ou de sécheresse se multiplient, le peuple voit là des signes que le mandat du Ciel va s’éloigner de la dynastie régnante (v. ch. 1). Logiquement, à la chute des Ts’ing, devait s’ouvrir la période anarchique de rigueur, en attendant la venue du chef nouveau qui, s’emparant du Trône du Dragon, aurait attesté que le Ciel était avec lui. En 1911 les 80 % de paysans dont se compose la Chine ne réclamaient nullement « un gouvernement constitutionnel », et la plupart eussent été fort embarrassés pour dire ce que cela signifiait. Ils attendaient sans doute que le mandat du Ciel se manifestât dans la personne d’un nouveau souverain, lequel eût pu être, d’aventure, un conquérant étranger, tel que le Mongol Khoubilai ou le Mandchou Chouen-tche.
Ce sont quelques intellectuels, dont plusieurs avaient étudié le droit constitutionnel en Europe ou aux États-Unis, qui imaginèrent de donner à la Chine une république parlementaire. C’est, je pense, rester d’une stricte objectivité que d’affirmer que, de tous les régimes politiques, celui-là est le plus difficile à faire fonctionner. Il suppose un peuple d’une grande cohésion, très entraîné à la pratique des libertés publiques, capable, en un mot, de se gouverner lui-même. Dans le monde entier, le nombre des peuples auxquels peut convenir un tel régime n’atteint pas le nombre des doigts d’une seule main. Et celui qui, de loin, atteste la meilleure réussite dans ce domaine vit, non pas sous une république, mais sous une monarchie parlementaire, ce qui est fort différent. J. J. Rousseau, de qui se sont réclamés, comme beaucoup d’autres, les fondateurs de la république chinoise, a écrit : « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ». Remarquons qu’il ne faut pas confondre le gouvernement démocratique, c’est-à-dire le gouvernement représentatif ou, plus étroitement, parlementaire, avec la mentalité démocratique, les vertus démocratiques. Celles-ci ont existé en Chine depuis toujours, si l’on excepte les quelques siècles de féodalité antérieurs à l’ère chrétienne. La Chine est un pays où il n’a jamais existé de barrières entre les classes. J’ai dit que le plus humble coolie pouvait s’instruire, réussir aux examens, acquérir une réputation de lettré, accéder aux plus hautes fonctions. Le gouvernement et l’administration étaient monopolisés par la caste des lettrés, mais cette caste se recrutait à l’aide d’un système d’examens ouvert à tous. Telle était la règle générale, sans qu’on puisse prétendre, du reste, qu’elle n’ait jamais subi d’exceptions. Démocrates, les Chinois le sont aussi dans leurs relations, dans leurs habitudes, dans leur vie sociale. On en citerait maints témoignages. En revanche, il est peu de peuples moins entraînés à l’exercice du « gouvernement démocratique ». Ou du moins, ils ne pratiquent naturellement cette forme de gouvernement qu’à l’intérieur de communautés restreintes (v. chap. I).
Qu’on se représente une immense population vivant depuis des siècles sous ce régime, par bien des aspects excellent, invitée tout-à-coup à élire des députés et des sénateurs et à diriger, par le moyen d’un Parlement et de ministres responsables, toute la politique intérieure et extérieure d’un pays grand comme l’Europe entière. Dans la plupart des pays, la cuisine électorale est une chose attristante, pour ne pas dire plus. En Chine, elle eût dépassé les bornes. D’énormes masses comptant une proportion très élevée d’illettrés eussent été maniées à plaisir par des politiciens sans scrupules. En dépit de son intelligence et de son bon sens, le Chinois se laisse volontiers griser par les mots et les formules. Il a l’admiration des intellectuels. Ceux-ci sont surtout des dilettantes, friands de discussions abstraites, de plans et de programmes sur le papier. Dans ce pays où le peuple s’intéresse si peu au gouvernement, je dirais même se passe si facilement d’être gouverné, la recherche des meilleures formules politiques a été surtout un perpétuel sujet de controverses pour les écoles de philosophie, lesquelles étaient peuplées d’hommes d’État en retraite ou en expectative. On a souvent déploré qu’une proportion trop élevée d’étudiants fût attirée par l’étude des sciences sociales, lesquelles forment en série des publicistes, des journalistes, des avocats sans causes, milieu de recrutement idéal pour les politiciens. De plus, le jeu des intérêts de clan est très actif en Chine. Tout personnage en vue a ainsi automatiquement une clientèle qu’il faut satisfaire. Il arrive qu’au départ d’un ministre, il faille remplacer jusqu’au dernier garçon de bureau. Etant donné ces conditions, on devine ce que serait le fonctionnement du suffrage universel. Bien plus sagement, le président Sun Yat-sen avait, on le sait, envisagé qu’une longue période serait nécessaire pour entraîner le peuple à la pratique de ses droits. Les constitutions dont il a défini les principes ne comportent l’extension du régime représentatif à des circonscriptions de plus en plus étendues qu’au fur et à mesure que les hien, ou unités de gouvernement autonomes, attesteront leur aptitude à la pratique de ce régime.
Au cours des vingt-cinq années écoulées depuis la proclamation de la République, il n’est pas douteux que l’état de choses qui vient d’être décrit ait subi des changements profonds dans maintes régions de la Chine, changements dus au développement de l’instruction, de la presse, de la T. S. F., du cinéma, des moyens de communication, etc. Un effort immense a été fait en ce sens, depuis 1928, par le Gouvernement national. Mais, en 1912, l’expérience d’un gouvernement parlementaire était une utopie.
Si j’insiste sur ce point, c’est parce que cette expérience prématurée a été pour la Chine une cause certaine d’affaiblissement, et cela à plus d’un titre. Jusqu’à ce que le Gouvernement national se fût consolidé, le pays a vécu pendant seize ans dans la plus complète anarchie. Des constitutions de types variés, aussi impraticables les unes que les autres, ont été élaborées. Les préoccupations politiques ont hanté les dirigeants au point de leur faire perdre entièrement de vue la gravité des problèmes économiques. L’expérience parlementaire a sombré dans le ridicule. Le monde officiel s’est lancé à corps perdu dans les intrigues et les combinaisons. L’immoralité a sévi à tous les degrés de la hiérarchie administrative. Dans les provinces, les gouverneurs militaires adjoints à l’autorité civile, n’étant plus contenus par la crainte qu’en temps normal inspirait toujours le Fils du Ciel, n’ont songé qu’à rassembler des soldats et à se faire la guerre. Les équipes ministérielles, les présidents de la République, tout le personnel politique et administratif, ont vécu au jour le jour sous la dépendance des tou-kiun, des « Seigneurs de la guerre ». Concussions, trahisons, ententes secrètes avec l’étranger, pillage du Trésor, banditisme, exactions fiscales, dévastation des campagnes, il n’est pas de vices et de crimes qu’on n’ait pu reprocher à la plupart de ces militaires qui, bons pour la guerre civile, eussent été incapables de protéger leur pays contre une agression étrangère. Ces appréciations ne sont pas mon fait. Elles ont été maintes fois formulées, avec plus de vigueur encore, par les hommes qui sont aujourd’hui au pouvoir. Il a fallu la puissante structure du peuple chinois, ses qualités d’ordre et de labeur, son pouvoir de récupération, pour amortir les souffrances qui lui ont été infligées pendant cette période. La vitalité du pays était telle que son commerce extérieur s’accroissait régulièrement. Il semblait que vivre dans l’anarchie eût été pour lui comme une seconde nature. Mais la Chine a quand même subi à ce régime des pertes incalculables. Elle y a notamment perdu, à l’extérieur, ce qui pouvait lui rester de prestige. Aujourd’hui encore, le public est si peu au courant des transformations survenues depuis dix ans, si mal informé des progrès accomplis par la Chine dans sa réorganisation politique et matérielle, qu’il forme son opinion sur ce qu’on lui a copieusement raconté de ces seize années d’anarchie. Il en est resté à la Chine des guerres civiles et des généraux. Beaucoup même en sont restés à la Chine des Boxers. Et, par contraste, on lui a montré l’image reposante d’un Japon paisible. ordonné, constitutionnel, adorant son empereur, en un mot digne de la mission, qu’il s’attribue, de châtier une Chine anarchiste et communiste.
Il fallait dire ces choses, ne fût-ce que pour mieux faire ressortir combien la Chine actuelle, en plein effort de reconstruction, mérite l’admiration. Il fallait le dire aussi pour une autre raison. Et ceci s’adresse plus spécialement à mes compatriotes. Beaucoup d’entre eux se sont, à l’époque, félicités de voir la Chine adopter une constitution républicaine. Par ce fait seul, elle leur est devenue immédiatement sympathique. Le Français moyen a rêvé aux délices d’une campagne électorale dans un pays de quatre cent cinquante millions d’habitants. La chute de l’empire lui a inspiré des comparaisons faciles, et d’ailleurs fausses. Il a imaginé des Prises de la Bastille, des Immortels Principes de 89 et des Vieilles Barbes de 48. Des parlementaires français sont allés rendre visite à leurs collègues chinois. L’un d’eux a célébré tout à la fois dans la Chine la « Mère Auguste de la Civilisation » et la fille des Parlements. Aujourd’hui, la Chine a la faveur des « anti-fascistes ». La défendre, c’est défendre « la Cause », et chacun sait qu’il n’y a qu’une cause : celle des démocraties contre les pays totalitaires. La Chine se trouve ainsi avoir les sympathies des extrémistes, qui sont compromettantes. Le Français moyen se réjouit de penser que les quatre cent cinquante millions de Chinois sont évidemment « de gauche ». En regard de ces pauvretés, qui lui montrera le véritable visage de la Chine ? Beaucoup de jeunes Chinois se vantent surtout de leurs institutions républicaines. Ils oublient que la vraie grandeur de leur pays n’est pas dans l’adoption d’une idéologie politique qu’on nous représente assez puérilement comme dotée de vertus spécifiques. Elle réside dans l’unité, la permanence, la densité de sa civilisation, dans sa contribution à la pensée humaine, dans ses arts, ses inventions, sa littérature, sa philosophie, son admirable peuple de paysans, sa magnifique structure familiale. Les traditions démocratiques n’y sont pas le produit d’une formule, mais d’un tempérament. Et défendre la Chine, ce n’est pas défendre des institutions politiques dont la valeur n’est jamais que relative, mais une construction humaine dont la valeur est absolue, et dont l’anéantissement assombrirait le monde aussi profondément que l’éclipse de la civilisation latine.
Il est enfin une cause d’affaiblissement de la force de résistance de la Chine qu’il est impossible de passer sous silence. Je veux parler de l’attitude à son égard de la Russie bolcheviste. On a vu au chapitre précédent qu’après plusieurs années de luttes, Chiang Kai-shek avait réussi à refouler les communistes dans les régions du Nord-Ouest. Pendant cette retraite, ce qu’on appelait la « République des Soviets chinois » avait déclaré, vers la fin de 1934, la guerre au Japon. Il ne s’agissait là que d’une manifestation platonique dont le but était de forcer la main au Gouvernement, jugé comme ayant une politique trop conciliante à l’égard des Japonais. C’est du reste une preuve que le Gouvernement ne désirait nullement une guerre, qu’il a dû subir contraint et forcé. Son véritable objectif, comme son intérêt, était de temporiser, de céder aux exigences japonaises jusqu’à la dernière limite et de n’accepter le conflit que lorsque la réorganisation de la Chine eût été suffisamment poussée. C’est précisément la crainte qu’il ne fût alors trop tard qui a conduit le Japon à prendre l’initiative.
D’autre part, la politique des marxistes chinois subissait des changements significatifs. Le 20 octobre 1936, le président des « Soviets chinois » lançait un manifeste où il expliquait que le raffermissement de l’attitude de Nankin à l’égard de l’opinion japonaise permettait enfin aux communistes chinois d’envisager une collaboration avec le Gouvernement central. On peut estimer que ce changement d’attitude — dans la mesure où il était sincère — survenait bien tardivement. Si les communistes chinois étaient si franchement patriotes, ils eussent mieux fait, dès l’attaque japonaise sur la Mandchourie, en 1931, de cesser leur résistance aux troupes gouvernementales et de faire cause commune avec elles contre l’ennemi extérieur.
En décembre 1936 s’était produit un singulier incident. Le général Chiang Kai-shek, fait prisonnier par Tchang Hsüe-liang, fils de Tchang Tso-lin, avait été retenu douze jours à Si-ngan. Il est difficile de savoir la vérité sur cette affaire. Il est assez vraisemblable que Tchang Hsüe-liang a agi à l’instigation des communistes, avec lesquels le généralissime se refusait à traiter. Sans vouloir porter ici d’appréciation sur l’attitude d’un général qui retient prisonnier l’un des chefs du Gouvernement dont il dépend, il est certain que cet incident a fait naître à l’étranger une fâcheuse impression. Il a permis aux adversaires de la Chine de soutenir, avec quelque apparence de vérité, qu’elle avait encore des progrès à faire dans le domaine du respect de l’autorité et de l’unification nationale. Mais, à l’intérieur du pays, les répercussions de cet évènement ont été très fortes. Des protestations se sont élevées dans toutes les provinces. La popularité personnelle de Chiang Kai-shek s’est affirmée indiscutable. Il y a eu vraiment un élan très net de solidarité chinoise et ce fait significatif a détruit l’effet que le geste de Tchang Hsüe-liang aurait pu produire à l’étranger.
Àla suite de la crise de Si-ngan, il fut décidé que les forces communistes seraient partiellement incorporées dans les troupes du Gouvernement central, dont elles formeraient la huitième armée, stationnée dans la région sino-mongole. Il est difficile de savoir si cette réorganisation fut immédiate. En effet, le communiqué de l’Ambassade de Chine à Paris, n° 43, en date du 23 septembre 1937, soit près d’un an plus tard, contenait cette information : « Le Parti communiste chinois a pris les décisions suivantes : afin d’arriver à la réalisation des Trois Principes de Sun Yat-sen indispensables à la reconstruction de la Chine, le Parti communiste chinois, y restant fidèle, s’engage à employer toutes ses forces vers ce but ; il a décidé d’abandonner toute mesure visant à renverser le Gouvernement Kuomintang ; il dissout le Gouvernement communiste afin de soutenir le Gouvernement démocratique actuel en vue d’unifier l’autorité administrative de la Chine ; l’armée rouge est réorganisée en armée révolutionnaire nationaliste pour être placée sous le commandement militaire du Gouvernement national ; cette armée nationaliste révolutionnaire est prête à faire son devoir contre l’agresseur ».
Quoi qu’on puisse penser de ce ralliement à la cause nationale chinoise, il n’en reste pas moins vrai que les Soviets et les communistes chinois gardent une lourde part de responsabilité dans l’affaiblissement du pays au moment où a éclaté la guerre sino-japonaise. Le seul service — au reste d’importance — qu’ils aient rendu à la Chine, a été la mise au point de l’armée nationaliste chargée d’entreprendre le programme de réunification militaire de 1927-1928. Ceci mis à part, la propagande communiste a été néfaste. Vis-à-vis de l’étranger, elle a donné plus qu’une apparence de justification à la thèse d’après laquelle la Chine entière serait sous l’influence idéologique des Soviets. À certaines époques, elle a entraîné au sein du parti Kouo-min, et par suite du gouvernement lui-même, des rivalités et des scissions qui ont compromis l’œuvre nationale de reconstruction. Entre les mains de politiciens sans scrupules, la menace communiste a servi de moyen de chantage. Les bienfaits de valeur purement démagogique que l’application du marxisme a paru parfois apporter aux masses ont été effacés par la misère à laquelle a finalement abouti cette application. Les paysans, un instant séduits par les promesses de meneurs soviétiques, ont été soumis à un régime de terreur. Une grande partie de l’activité gouvernementale a été détournée et absorbée par les exigences de la lutte contre les communistes, qui a ravagé de vastes régions du pays, dévoré d’énormes ressources financières, causé la perte de très nombreuses vies humaines. L’unification chinoise a été retardée et compromise. L’autorité du Gouvernement central a été mise en péril. Enfin, l’U. R. S. S. a prouvé, par sa mainmise sur la Mongolie extérieure et sa pénétration dans d’autres régions, qu’elle n’avait pas plus d’égards que le Japon pour l’intégrité territoriale et administrative de la Chine. Le pays est sorti terriblement affaibli de cette expérience et cela précisément au moment où il allait avoir besoin de toutes ses forces pour résister à l’agression japonaise. On est donc fondé à déclarer, non pas, certes, que le Gouvernement chinois ou le peuple chinois aient jamais été communistes, comme la propagande japonaise voudrait le faire croire, mais que le communisme a joué en Chine le rôle d’une prime à l’agression. Et le seul résultat pratique a inscrire au crédit, si l’on peut dire, des dix années de luttes entre les forces gouvernementales et les armées soviétiques, a été d’accroître la valeur combative des unes et des autres. Les guerres anticommunistes ont joué le rôle de grandes manœuvres.