‹ L’Hôtel du libre échangeChapitre 26 sur 59 · Scène VI

Scène VI

PINGLET, MARCELLE, BOULOT

Pinglet, toujours son cigare à la bouche. — Marcelle !

Il la prend dans ses bras.

Marcelle, un peu inquiète. — Pinglet !

Pinglet, avec reproche. — Ah ! pas Pinglet !… Désormais, je ne suis plus Pinglet pour vous… Appelez-moi Benoît.

Marcelle. — Si vous voulez… Benoît !

Elle se dégage.

Pinglet, la suivant. — Oui, Benoît !… Ah ! Marcelle, l’heure de la vengeance a sonné !… Marcelle, dans mes bras !…

Il veut la saisir.

Marcelle. — Prenez garde ! Vous allez me brûler avec votre cigare !

Pinglet. — Oui, attendez !… (Il veut l’embrasser, son cigare à la bouche.) Marcelle, je t’adore !

Marcelle, le repoussant. — Faites donc attention ! vous me faites avaler votre fumée !

Elle recule.

Pinglet. — Oh ! pardon !

Marcelle. — Vous ne pouvez pas jeter votre cigare ?

Pinglet. — C’est qu’on me l’a compté quarante sous, j’aurais bien voulu le fumer jusqu’au bout !

Marcelle, un peu piquée. — Ah ! alors !…

Pinglet, allant à la cheminée. — Mais ça ne fait rien ! En amour, je ne regarde pas à l’argent ! (Revenant à Marcelle.) Êtes-vous assez jolie !

Marcelle. — Et ma robe, hein ! Comment la trouvez-vous ?

Pinglet. — Toutes les robes vous vont et aucune encore mieux !

Marcelle. — Oh ! oh ! Pinglet !… Eh bien ! vous voyez, on me l’a apportée ce soir même de chez la couturière… et vous êtes le premier pour qui je la mets !

Pinglet. — Ah ! qu’importe la robe ! Est-ce qu’on regarde l’écrin qui renferme le diamant ! (Avec passion.) Marcelle, je ne vois que toi ! Je ne vois pas ta robe !… Pour moi, tu n’as pas de robe ! J’te veux ! J’te veux !

Il s’élance sur elle.

Marcelle. — Ah ! mon Dieu !… qu’est-ce qui vous prend, Pinglet !… Monsieur Benoît, je vous en prie !

Pinglet, la prenant dans ses bras. — Je te dis que j’te veux ! Je te dis que j’te veux !

Marcelle, se dégageant. — Mais qu’est-ce que vous avez ?… Je ne vous ai jamais vu comme ça !… Allons, voyons ! Pinglet ! Monsieur Benoît… Le champagne vous monte au cerveau !…

Pinglet. — Ah ! je ne sais pas ce qui me monte au cerveau !… C’est toi !… c’est ce dîner ! ces vins ! ces liqueurs ! ce cigare !… Ah ! ma femme qui disait que je ne pouvais pas fumer, que je ne pouvais pas boire de vin ! que cela me rendait malade !… Eh bien, regarde un peu si je suis malade !… J’te veux ! J’te veux… (Il s’assied, tenant Marcelle dans les bras ; la chaise se casse.) Oh ! là, là !… Oh ! que c’est bête !… Oh ! que c’est bête !…

Marcelle, éclatant de rire. — Ah ! ah ! que vous êtes drôle comme ça !

Pinglet, à part. — Eh bien, voilà… Ça y est, je suis ridicule !

Marcelle, riant. — Vous ne vous êtes pas fait mal, au moins ?

Pinglet. — Moi ?… Pas du tout !… Je l’ai fait exprès !… (Se relevant.) Ah ! la sale chaise ! Ils n’en ont qu’une !… Elle pourrait au moins être solide ! (Il jette la chaise sur le palier.) Tiens, toi ! (À part.) Allez donc reprendre, maintenant ! (Voulant prendre Marcelle dans ses bras.) Marcelle !

Marcelle, le repoussant doucement. — Ah ! ah ! si vous vous étiez vu !…

Pinglet, très contrarié. — Je vous en prie, Marcelle, ne riez pas comme ça !

Marcelle, riant toujours. — Vous étiez tout petit ! tout petit !

Pinglet. — Je vous assure qu’il n’y a rien de risible !

Marcelle, son mouchoir sur la bouche. — Oui, mon ami !… Oui, vous avez raison !

Pinglet, tenant Marcelle dans ses bras. — Ah ! ma chère Marcelle !

Boulot, sur le palier, apercevant la chaise brisée. — Tiens ! la chaise du 10… Qui est-ce qui l’a apportée là ? (Il entre chez Pinglet en chantonnant, surpris.) Oh !

Marcelle et Pinglet, se séparant. — Oh !

Boulot, confus. — Monsieur !… Je vous demande pardon ! Je ne savais pas que la chambre était occupée !… Je rapportais cette chaise !

Pinglet, furieux. — Ah ! non ! Ah ! non ! Je l’ai assez vue… et vous aussi ! Remportez-la, cette chaise, remportez-la !

Boulot, reculant. — Mais, monsieur, elle appartient à cette chambre !…

Pinglet. — Oui. Eh bien, remportez-la ! remportez-la ; allez-vous-en ! (Il le pousse sur le palier.) Oh !

Boulot, sur le palier. — Elle est gentille, la petite dame !… et je suis curieux !… Mais, au fait, pourquoi pas ?… Le vilebrequin !… Mais oui !

Il s’en empare.

Bastien, à l’étage supérieur. — Boulot ! Boulot !

Boulot. — Voilà ! Voilà !

Il replace le vilebrequin et disparaît.

Pinglet, inquiet. — Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que j’éprouve !

Marcelle. — Qu’est-ce que vous avez ?

Pinglet. — Je ne sais pas ! J’ai une transpiration froide qui me monte à la tête !… Ce doit être l’émotion !… Ce ne sera rien ! (Avec passion, la prenant dans ses bras.) Ah ! Marcelle ! nous voilà donc seuls, en tête-à-tête ! Je voudrais que vous puissiez voir ce qui se passe en moi ! Je sens que mon cœur, mon cœur… Ah ! mon Dieu !… Mais il tourne, mon cœur !

Marcelle, inquiète. — Mais vous êtes tout pâle ! Pinglet ! Benoît ! mon ami !

Pinglet. — Ah ! mais je suis malade !… Ah ! mais je suis malade !

Marcelle, effrayée. — Asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous !

Pinglet, regardant autour de lui. — Où ça ?… Il n’y a plus de chaise !

Marcelle, lui montrant. — Eh ! bien ! là, sur la table !

Pinglet, s’asseyant sur la petite table ronde. — Oh ! Marcelle !… Croyez que je suis désolé de ce contre-temps, qui, que… Mais cela va se passer !… Oh ! là ! là !… Oh ! là ! là !…

Marcelle. — Attendez, je vais vous donner un peu d’eau.

Elle va préparer de l’eau sucrée.

Pinglet, comique, désespéré. — Voilà ! c’est le cigare ! Je vous l’avais bien dit ! le cigare… ça ne vaut rien !… Et puis le champagne… moi qui ne bois jamais que de l’eau. Mélangé à la fumée !… Oh ! là, là ! Oh ! là, là !

Il se lève.

Marcelle, tournant le sucre dans le verre. — Mon pauvre ami !

Pinglet, buvant, éperdu. — Ah mon Dieu ! Et ma femme qui n’est pas là !

Marcelle, lui reprenant le verre des mains. — Mais restez donc assis !

Pinglet. — Non ! Je ne peux pas ! Il faut que je marche, sans ça, je sens que je vais m’en aller !

Marcelle, vivement. — Oh ! oui… avec moi !

Pinglet. — Oh ! non, tout seul ! Je sens que je m’en vais tout seul !… Ah ! j’étouffe !…

Marcelle. — Enlevez votre veste !

Pinglet, se dévêtant. — Oui, oui !… Oh ! là, là !…

Marcelle. — Allons, voyons, du ressort !

Pinglet, avec désespoir. — Ah ! Marcelle, quelque chose me dit que je vais mourir ici !…

Marcelle, épouvantée. — Ah ! non ! ne faites pas ça !…

Boulot, paraissant, reprend le vilebrequin. — Après tout… Bastien le fait bien !… (Tâtant le mur.) Voyons ! où vais-je faire le trou ? Ah ! là, ça a l’air tendre !…

Il commence à tourner.

Pinglet, adossé à la cloison. — Oh ! merci. Vous êtes bonne !

Boulot. — C’est égal, s’il se doutait, là-dedans !… Mais il ne s’en doute pas.

Marcelle. — Ça va mieux ?

Pinglet. — Oh ! pas beaucoup.

Boulot. — Tiens ! Ça entre plus facilement. Oui ! je ne suis évidemment pas dans la pierre dure.

Pinglet, effaré. — Eh ! mais… eh ! mais… Quoi donc ?

Marcelle. — Qu’est-ce que vous avez ?

Pinglet. — Je ne sais pas… C’est un picotement dans le bas des reins !

Marcelle. — C’est très bien ! C’est le sang qui descend du cerveau.

Pinglet, poussant un cri. — Oh !

Marcelle. — Quoi ?

Pinglet, s’éloigne du mur — Oh ? là, là ! Oh ! là, là !…

Boulot, retirant son vilebrequin. — Ça y est !

Pinglet. — Oh ! là, là !… Oh ! là, là !…

Marcelle. — Mais qu’est-ce que vous avez ?

Pinglet. — Je ne sais pas ! J’ai éprouvé une douleur lancinante, comme si on m’avait perforé…

Marcelle. — Quoi ?

Pinglet, tournant autour de la table. — … l’intérieur !

Marcelle, le suivant. — Ah ! mon Dieu, c’est peut-être une congestion cérébrale !

Boulot, regardant le bout de son vilebrequin. — Tiens ! c’est rouge !… Ça doit être de la brique mouillée !…

Marcelle. — Mon ami, il faudrait peut-être envoyer chercher un médecin ?

Pinglet. — Non, je voudrais seulement de l’air… (S’éventant avec le chapeau de Marcelle.) et de la tisane !

Boulot, à quatre pattes, il regarde par le trou pratiqué. — Voyons un peu !

Pinglet, ouvrant pour appeler. — Où est le garçon ? (Il tombe sur le dos de Boulot placé en travers.) Eh ! bien, qu’est-ce que vous faites là, vous ?

Boulot, à part. — Oh ! (Se relevant.) Je croyais que monsieur avait appelé, alors, j’écoutais !

Pinglet, d’une voix éteinte. — Garçon ! un balcon ! une terrasse !… que je puisse prendre un peu l’air.

Boulot. — Au-dessus, monsieur. Au bout du couloir à droite.

Pinglet. — Bien !

Marcelle, sur le pas de la porte, à Boulot. — Ah ! vous apporterez une boule d’eau chaude pour monsieur !

Pinglet. — Oui, c’est ça, une boule ! (Montant l’escalier.) Vous m’attendez, n’est-ce pas ?

Marcelle. — Oui !

Pinglet, disparaissant. — Ah ! que je suis malade !… Ah ! que je suis malade !

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