Chapitre 8
De toutes les choses gracieuses que le Dewan, d’après les instructions de S. A. le Maharajah, voulut bien imaginer pour moi, une des plus particulières et inoubliables aura été certainement ma réception d’aujourd’hui au collège des jeunes filles de caste noble.
Le soleil à peine levé, je m’étais mis en route, — avec un peu de méfiance, il est vrai, redoutant je ne sais quoi de pédagogique et de maussade. Dans le bois de palmes, cependant, où nous avions laissé les chevaux au pas de crainte d’arriver avant l’heure, j’avais rencontré d’abord une, et puis deux, et puis trois petites créatures, jolies et étincelantes, dans de merveilleux atours ; des enfants d’une dizaine d’années, pieds nus, des fleurs blanches aux cheveux ; leurs soies lamées d’or, les pierreries de leur gorge et de leurs bras, miroitant sous le soleil tout neuf de l’extrême matin. Elles se dirigeaient comme moi vers l’enceinte brahmanique, et, apercevant ma voiture, voici qu’elles se dépêchaient de toute la vitesse de leurs jambes, qu’entravaient les gaines d’étoffe précieuse… Était-ce donc à mon intention, ces toilettes de Péri ou d’Apsâra ?…
Dans leur collège, je les ai retrouvées toutes réunies, les petites fées indiennes, et ç’a été un éblouissement. Elles étaient en vacances, paraît-il, mais elles avaient consenti à sacrifier pour moi une matinée, et l’une vint m’offrir un de ces bouquets d’ici, très odorants et très apprêtés, où les fleurs sont mêlées de fils d’or.
Le Maharajah se plaît à répandre dans son pays l’instruction, qui est devenue chez nous le grand fléau destructeur, mais qui restera longtemps bienfaisante au Travancore, tant que la foi n’aura pas cessé de s’y maintenir et d’y rayonner au-dessus de toutes choses. Et, tout en voulant me montrer ce lycée des filles nobles, égal à ceux de nos pays ou peut-être même supérieur, Son Altesse avait songé à faire de cette visite un spectacle pour mes yeux, un spectacle rare et jamais vu : le mot d’ordre avait été donné aux familles des petites élèves pour qu’elles fussent parées des lourds bijoux de leurs mères et de leurs aïeules. Et les jeunes bras, les gorges enfantines ou adolescentes étincelaient de pierreries anciennes, aux montures délicieusement archaïques, comme en portent les déesses des temples.
Les salles d’étude ressemblaient à celles de nos lycées d’Europe, claires et sommairement meublées, avec des cartes géographiques, de grandes images instructives, sur les murs blanchis. Mais les étranges écolières me paraissaient des idoles, toutes, depuis les plus bébés, qui roulaient de larges prunelles éveillées et qui montraient, entre le pagne et le corselet d’or, le bronze de leur peau nue, — jusqu’aux presque grandes, qui portaient un voile de blanche mousseline des Indes sur leurs bandeaux à la Vierge et dont l’expression avait déjà ce quelque chose d’anxieux et de grave qui vient dans le regard des jeunes filles à l’âge où leur corps commence à se garder comme un sanctuaire… On me montra des compositions de style et des compositions d’histoire. On me montra aussi des dessins que les petites déesses avaient très gentiment faits, d’après des modèles venus d’Europe et pareils à ceux que nos enfants copient ; et elles les avaient signés de leurs noms en plusieurs syllabes, de leurs noms mélodieux comme des phrases chantées.
Une petite de six ou sept ans avait copié avec soin un aigle, au plumage très compliqué, les pattes sur une branche. Mais, comme sans doute elle avait commencé par le milieu sans bien prendre ses mesures, pour mettre la tête son papier ne s’était plus trouvé assez haut ; alors elle l’avait dessinée quand même, cette tête, mais tout aplatie, tout en largeur, jusqu’au ras du bord, sans pour cela omettre une plume ni un détail, — et bravement elle avait signé, de son beau nom d’Apsâra.
Des velours brodés d’or, des voiles diaphanes comme des brumes ; des diamants, des rubis, des émaux translucides, des émeraudes ; des bracelets, souvent trop larges et retenus par des fils aux petits bras encore maigres ; des colliers d’introuvables vieilles pièces d’or portugaises, datant de la splendeur de Goa et ayant dormi des siècles dans les coffres de santal.
Il y a eu des chants aussi pour finir, des ensembles de violons et puis des danses. Des danses compliquées et lentes, un peu religieuses ; des pas rythmés, des entre-croisements de bras faisant scintiller les pierreries…
Et elles étaient jolies toutes, ces lycéennes que d’ordinaire on ne voit pas, fines et jolies, avec des yeux comme il ne s’en trouve qu’aux Indes. Oh ! la transcendante et chaste impression de beauté, que m’ont donnée là ces petites fleurs de mystère !…
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