Chapitre 9
Je quitterai demain matin le Travancore, où j’ai été comblé de faveurs bien plus que je ne le méritais, pour m’être acquitté de l’agréable mission d’offrir une croix au Prince. Je m’en irai dans une des grandes barques pontées du Maharajah, par le Nord, par la voie des lagunes, et mettrai environ deux jours et deux nuits pour arriver au petit royaume de Cochin, où je m’arrêterai un peu de temps. Ensuite, à trente ou quarante heures de voyage au delà de Cochin, je retomberai dans des régions beaucoup plus fréquentées, où passent des chemins de fer, et je rejoindrai la grande ligne de Calicut à Madras.
J’en suis donc à mon dernier soir de Trivandrum, et, plus que de coutume, je m’attarde dans les allées de la ville, où les lampes à huile de cocotier étouffent sous les feuillées sombres, restent impuissantes à percer la nuit des palmes souveraines. Plus encore que dans le jour, on se sent dominé par la vie des plantes, noyé dans la magnificence des choses vertes…
Je m’en vais demain, et je n’aurai presque rien vu, je n’aurai pas pénétré dans l’intimité de l’Inde, je n’aurai rien deviné du brahmanisme dont ce pays est l’un des centres. Tout cela est fermé encore pour nous Européens, même si l’on nous réserve le plus gracieux accueil…
Ma promenade errante me ramène, pour finir, vers la grande rue des marchands, à ciel ouvert, sous les scintillements d’étoiles, la grande rue droite, qui aboutit là-bas à l’enceinte gardée des palais et des temples. La foule des hommes à longs cheveux de femme s’y agite, à cette heure, aux lumières des lampes antiques montées sur de hautes tiges frêles. Marchands et acheteurs de cuivre repoussés, d’indiennes imprimées, d’idoles, d’images brahmaniques ; affluence de torses fauves, de chevelures noires et d’ardents yeux noirs. Étalages de graines, de gâteaux, de racines, pour la nourriture frugale des brahmes ; milliers de petites échoppes, — éclairées toujours par ces lampes monumentales, à deux ou trois flammes, que supportent des figures de dieux ou de bêtes.
Au lointain de la rue, apparaît le portique de l’enceinte sacrée, et au delà encore, dans l’axe même, mais dans un recul infini, il y a le grand temple ouvert, dont on aperçoit les profondeurs ponctuées de myriades de petits feux : le sanctuaire de Brahma, l’âme de ce pays rêveur et grave.
C’est tout illuminé là dedans, jusqu’en ces profondeurs aperçues, où se risquent seuls les prêtres ; les lignes de feux y dessinent comme des fuites de nefs, et, au milieu, elles forment une sorte de rosace géométrique, qui doit être un lustre géant ; mais c’est si lointain que cela se distingue mal. On prie là ce soir, on prie toujours, car des bruits de musiques, des beuglements de trompes viennent jusqu’à moi, mêlés à de longues clameurs humaines. Et au-dessus de cette porte, infranchissable bien que jamais fermée, je vois monter, dans les ténèbres diaphanes de l’air, la prodigieuse pyramide que je sais être un amoncellement de dieux, et dont le faîte dentelé me paraît voisiner avec les étoiles. En ces temps solennels, où les prières et les supplications ne cessent point, on allume toutes les nuits, sur chacune des quatre pyramides, au-dessus des quatre portes, une traînée de petits feux qui grimpe jusqu’en haut parmi l’amas noir des sculptures, et qui semble tracer comme un chemin du ciel à travers les groupes étagés des divinités de pierre.
L’heure vient où la rue se fait déserte, où l’on commence de clore les devantures en bois des échoppes primitives, et d’allumer les petites veilleuses extérieures, dans des niches sur les murs, pour préserver les maisons des visites de mauvais Esprits.
Et je regarde les marchands terminer leurs comptes de la journée. Ils remuent dans des sacs les toutes petites monnaies rondes du Travancore, celles en argent ou celles en cuivre, en prennent des poignées, comme on prendrait les grains du riz, et les jettent sur leurs machines à compter, qui sont des planches avec des rangées de trous ; dans chaque creux du bois se loge une piécette, et on sait exactement le nombre quand la planche est toute garnie ; alors on déverse dans une caisse et on recommence. D’autres inscrivent des chiffres et font des calculs, sur des bandes en feuille de palmier séchée qui ont l’aspect des anciens papyrus. Et on se croirait aux vieux âges.
Voici décidément l’heure plus avancée où la vie s’arrête. A part ces veilleuses des murs, et, là-bas, les lumières du temple, tout s’éteint dans le silence. On ne voit plus nulle part les femmes, rentrées dans leurs demeures. Mais les hommes, s’enveloppant de toiles blanches ou de mousselines, et nouant leur chevelure, s’étendent partout comme des ensevelis, devant les portes parmi des chèvres, sous les vérandas, sur les terrasses ; avec cette répulsion que les Indiens éprouvent pour coucher sous des plafonds ou des voûtes, ils s’endorment dehors, dans la nuit tiède et languide, saturée d’exhalaisons de fleurs et comme cendrée de poussière bleue.
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