Chapitre 10
Au petit jour, quand finit, avec le tapage sinistre des corbeaux, la prière de l’aube au fond du sanctuaire de Brahma, c’est le départ, dans une voiture qui d’abord me mène au « port » de Trivandrum. Une fois de plus, qui sera la dernière, et toujours à cette même heure exquise du soleil levant, je traverse le bois de cocotiers où la ville se cache.
Un vent d’orage a soufflé cette nuit, et la poussière des chemins couleur de sanguine, déposée sur les petits murs de boue et sur le chaume des toits, donne aux maisons, plus que jamais, l’air d’être vues à la lueur de quelque feu rouge, tandis que, partout au-dessus, les palmes, reposées dans la fraîcheur de la nuit, ont des verts presque surnaturels, à reflets d’émeraude. Et il y a, çà et là, des retombées de fleurs, comme des dégringolades de bouquets ou de grappes roses, depuis le haut des arbres jusque par terre.
Des piquets de soldats du Maharajah, qui vont faire la relève du matin dans les différents postes, passent et repassent, superbes sous les armes et sous les turbans. Et des groupes se rendent paisiblement à la messe, — car c’est dimanche aujourd’hui, — les petites filles voilées de mousseline tenant leur livre à la main : presque tous, chrétiens de vieille race, dont les ancêtres ont adoré le Christ plusieurs siècles avant les nôtres. On entend sonner les cloches des étranges chapelles, syriaques ou catholiques, élevées près des temples de Brahma, sous la même éternelle verdure. Et dans l’enchantement de ce décor, on reçoit des impressions de calme, d’ordre, de tolérance, de sécurité.
L’embarcadère. Ce « port » de Trivandrum, bien entendu, n’est point sur l’Océan, puisque l’Océan d’ici demeure inabordable, mais sur la lagune.
Au milieu d’une centaine de barques immobiles, celle qui m’attend et qui appartient au Prince, est une sorte de longue galère à quatorze rameurs, avec une chambre de poupe où l’on peut s’étendre et dormir. Quatorze rameurs manœuvrant des pagayes emmanchées de bambous, et formant comme un ensemble automatique, un merveilleux mécanisme de bronze humain, tout de souplesse et de force.
La lagune, devant nous, s’ouvre au soleil, en coupée droite et profonde, dans l’épaisse futaie des palmiers. Les rameurs au départ s’excitent par des chansons et des cris ; nous fendons l’eau pesante, saturée de germes, et voici commencée notre tranquille navigation qui durera trois jours.
Les palmes, sur les deux rives, se succèdent en rideau sans fin, mêlées à des banians au tronc multiple ; des guirlandes de fleurs inconnues se suspendent aux branches, et de grands lis d’eau, mouchetés, échevelés, jaillissent comme des fusées parmi les joncs.
Des barques, qui arrivent à Trivandrum, à chaque instant croisent la nôtre : la lagune est la plus grande voie de communication de ce pays tranquille. Des barques immenses, en forme de gondole, qui sont lentes et ne font pas de bruit ; les bateliers aux beaux gestes plastiques les mènent en poussant du fond avec des perches ; elles portent aussi des maisons de poupe, remplies d’Indiens et d’Indiennes, et tous ces grands yeux très noirs nous regardent, nous, gens plus pressés, qui ramons à quatorze bras.
De temps à autre quelque oiseau merveilleux, un martin-pêcheur trop éclatant et trop bleu, traverse au ras de l’eau, très vite, avec un cri de joie. Il y a des bancs de nénuphars fleuris, des bancs de lotus comme des nappes roses.
La lagune interminable, qui nous sert de route, varie ses aspects avec l’heure. Tantôt, resserrée et ombreuse, sous ces cocotiers qui se rejoignent en voûte, elle semble la nef de quelque église verte, dont les grandes nervures des palmes seraient les arceaux. Ensuite elle s’élargit, déborde, inonde les lointains ; entre ses rives, où les mêmes palmes se pressent en rideau, elle devient comme une mer semée d’archipels de verdure.
Le soleil monte et, malgré l’ombre, malgré l’eau remuée, on sent par degrés s’alourdir la torride chaleur. Notre vitesse pourtant n’en est point ralentie ; ils vont toujours de même, mes bateliers, leur chef de temps à autre les excitant par un appel impérieux de la langue, qui fait roidir comme un coup de fouet tous leurs muscles et auquel ils répondent par des cris en fausset, pareils à des cris de singe. Toujours aussi vite, le long de la barque défilent les herbages proches, les branches folles des lis, les gerbes épanouies des roseaux.
Dix heures. Ma barque maintenant chemine, non plus sous les palmiers, mais sous le ciel bleu, dans un couloir étroit comme une allée, entre des haies d’arbustes à fleurs blanches. Devant moi, les deux rangées symétriques de bronze humain continuent leur mouvement de machine, soutenu déjà durant six lieues. Un peu de sueur seulement perle sur les corps, donnant des luisants de vrai métal, accentuant le dessin des anatomies, au soleil terrible. La floraison éperdue des arbustes de la rive se détache en blanc cru sur le bleu profond d’en haut ; ils portent leurs fruits en même temps que leurs fleurs, leurs fruits surabondants et inutiles, dont l’eau est partout jonchée, comme d’une grêle de petites pommes d’or.
Et mes bateliers vont toujours ; maintenant ils chantent, comme des gens qui rêvent, hypnotisés dans leur saine fatigue, et un sourire inexpressif découvre l’éclat de leurs dents.
Passe une région habitée ; des villages, des pagodes ; de vieilles églises, en ce style un peu hindou qu’ont adopté ici les chrétiens syriaques.
Et notre chemin d’eau s’encaisse, entre des berges tapissées de fougères ; puis, tout à coup, voici l’obscurité sombre, la fraîcheur souterraine : nous sommes dans un long tunnel que le Maharajah vient de faire creuser pour permettre aux barques de communiquer avec de plus lointaines lagunes, les lagunes du Nord, où nous naviguerons ce soir et demain. Le bruit de nos pagayes résonne là-dessous, comme décuplé, et quand les autres barques en voyage, qui s’avancent semblables à de grandes ombres noires, arrivent à croiser la nôtre, les rameurs poussent des cris, qu’un écho lugubre répète longtemps.
Midi ; changement d’équipe. Les souterrains franchis, nous sommes de nouveau dans le dédale des îlots de palmiers, et nous accostons la rive, devant un village enfoui sous la verdure où nous attendait une relève de quatorze hommes. Il y a ainsi des relais disposés tout le long du chemin pour les barques du Maharajah.
Quand ils ont pris place, les nouveaux, c’est d’abord une frénésie de mouvement et de clameurs ; on dirait qu’ils partent avec des joies d’enfant ; ils s’excitent à pagayer, à rire, et à chanter en montrant jusqu’au fond leurs dents blanches. Les uns sont chrétiens et portent un scapulaire qui se balance sur leur poitrine nue ; les autres ont le sceau de Siva peint sur le front, et aussi les trois lignes horizontales de Siva tracées en gris de cendre sur les biceps et sur les seins.
Les palmes, la splendeur monotone des palmes !… On en est excédé et comme inquiété. Savoir qu’autour de soi plus de deux cents lieues de pays disparaissent sous leur enchevêtrement superbe, cause une sorte d’angoisse, une forme particulière de ce sentiment que les anciens appelaient l’ « horreur des forêts »…
Les palmes, toujours indéfiniment les palmes ! Il y a les aériennes, groupées en plumets, au bout des tiges trop hautes qui se penchent. Il y a aussi les autres, plus immenses encore, celles des très jeunes arbres, qui jaillissent en faisceau de la terre humide et chaude. Et toutes sont si vertes, si fraîchement lustrées ! Au soleil, elles brillent d’un éclat verni, tandis qu’en dessous, les lagunes, à cette heure méridienne, luisent comme des miroirs d’étain.
Dans ma barque, quel excès de vitalité se dépense, sous cette lumière à présent verticale, sous ces rayons qui tueraient des hommes blancs ! Pagayer, pendant des heures, tendre et détendre ces muscles de bras où l’on voit saillir les veines gonflées, et tout le temps chanter, en notes suraiguës, à plein gosier… Par instants, une rage subite les possède, leur chanson devient saccadée, haletante ; ils attaquent l’eau furieusement, l’écume jaillit, des pagayes se brisent. Et alors, sur leur peau sombre, les peinturlures de Siva achèvent de s’effacer, lavées par la sueur qui coule.
Vers le soir, la lagune à nouveau s’encaisse, entre des berges à pic, sous des retombées de lianes et de fougères. Autour de nous, voici des centaines de barques au repos, et, sur nos têtes, un pont de pierre sculptée. C’est une des grandes villes du Travancore, la ville de Quilon, clairsemée comme Trivandrum au milieu de jardins, et il y a trêve de palmiers pour un temps ; des arbres moins différents des nôtres les remplacent, on voit même reparaître des pelouses, des buissons de roses.
Un large escalier blanc qui descend dans l’eau, et là-bas une colonnade blanche : c’est la demeure, depuis longtemps inhabitée, m’a-t-on dit, où par ordre du Dewan, on a préparé mon repas du soir. Et quand nous y abordons, à la nuit tombante, des serviteurs indiens, en vêtements blancs comme la maison, accourent sur les marches et me présentent, pour la bienvenue, un bouquet de roses sur un plateau d’argent. Je dois m’arrêter là une heure ou deux, pendant que se reposent mes bateliers.
Après souper, je n’ai plus qu’à songer, dans le jardin solitaire. On dirait presque un vieux jardin de France, un peu abandonné, avec des rosiers du Bengale au bord des allées. Devant moi, le ciel éteint garde cette rougeur sombre à l’horizon du couchant, cette sourde incandescence qui se retrouve, dans nos pays, aux plus chaudes soirées d’été…
Et bientôt, au milieu de ce calme, me revient l’habituelle et douce obsession de mes souvenirs d’enfant ; alors, comme toujours et comme partout, je m’y abandonne, car c’est là un amusement mélancolique dont j’abuse sans m’en lasser… Dans certain jardin, comme celui-ci un peu à l’abandon et entouré de bois, j’ai eu mes premières impressions de nature et mes premiers rêves de « pays chaud », par les ardentes soirées d’août et de septembre, devant une pareille lueur rouge sur nos horizons plats.
Il y avait, dans l’air de ces étés d’autrefois, les mêmes senteurs de jasmin, et de même, passaient sans bruit, noires sur le ciel de cuivre, les chauves-souris, les chouettes, grisées de chaleur et de crépuscule… Ici, il est vrai, ces chauves-souris qui hantent la demeure sont par trop grandes ; leur vol fantasque et silencieux est bien comme le vol des nôtres, mais elles appartiennent à l’espèce géante qu’on appelle roussette ou vampire, et l’ampleur de leurs ailes me déroute… Et puis, tout à coup, au loin, sous les grands arbres, qui font à ce jardin une ceinture de ténèbres, s’élève le son des trompes et des musettes sacrées : c’est l’heure de Brahma, et j’entends aussi la clameur humaine qui est la prière du soir au fond des temples…
Le silence ensuite s’alourdit à nouveau, figé, définitif en quelques secondes, avec je ne sais quoi de triste et d’accablé qu’il n’avait pas avant. Et je me rappelle maintenant que nous sommes la nuit du 31 décembre 1899 : tout à l’heure, un siècle, qui fut celui de ma jeunesse, va tomber à l’abîme… Et les étoiles qui se dessinent, pour nous quasi éternelles, viennent comme toujours jeter dans ma pensée de pauvre éphémère une plus écrasante notion d’éternité ; la chute de ce petit siècle qui finit, le lever du siècle suivant qui m’emportera, me semblent des riens tout à fait négligeables, dans la suite terrifiante des durées. Angoisse coutumière, de si vite passer et mourir ; inquiétude étrange et délicieuse, d’être entouré de grands bois et de temples, d’être enserré par l’Inde brahmanique, dans l’ombre ; sentiment de l’exil et persistance quand même de l’illusion que ce vieux jardin me donne, avec ses jasmins et ses rosiers ; ensemble incohérent et indicible, que j’ai si souvent connu par tous pays, mais qui s’émousse avec les années, comme toutes choses, — et qui, ce soir, s’embrume très vite dans la bonne fatigue physique, dans la langueur chaude de la nuit, dans le sommeil…
Nous repartons à neuf heures, sous les belles étoiles claires, avec notre même équipe reposée qui pagayera pendant deux lieues encore, jusqu’à un village où une relève nous attend.
Et les barques lentes, croisées en route, recommencent de passer le long de la nôtre, en silhouettes noires, agrandies, doublées par leur reflet dans l’eau, ayant l’air de très hautes gondoles, quelque peu fantômes.
Bientôt le dédale des lagunes, qui est redevenu vaste comme une mer, s’emplit de feux : lanternes de pêcheurs ; grandes torches pour appeler les poissons, grandes gerbes de roseaux que l’on balance continuellement afin de les maintenir en flammes. Et tout cela se reflète en traînées sur les surfaces luisantes, où les quelques souffles de la nuit tracent à peine des rides légères. Au rythme monotone des pagayes, on s’endort avec le sentiment qu’il y a de la vie, de la vie intense, partout autour de soi, dans ces marécages ; — il est vrai, c’est une vie très primitive, à peine différente de celle des premiers ancêtres lacustres.
q