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Chapitre 11

Après la nuit tiède, où l’effort cadencé des rameurs n’a pas eu de cesse, la première aube du siècle se lève ici, fraîche et rose, sur une sorte de monde ichtyophage qui est en chasse, qui guette partout sa pâture, dans la virginale lumière. La lagune immense, entre les palmes qui se pressent toujours et se penchent sur ses bords, est peuplée d’innombrables barques de pêche qui souvent nous frôlent, retardant notre marche ; elles stationnent, ou elles circulent sournoisement, avec le moins de bruit possible ; les hommes, debout et en éveil superbe sur leurs planches flottantes, tenant en main des filets, des lignes, des lances, observent tout ce qui bouge dans l’eau. Des oiseaux, des pélicans, des hérons de toute forme, posés sur les vases, dardent aussi leurs yeux chercheurs, et, en plus des hameçons, des trémails tendus, des fourches prêtes, il y a des centaines de becs en arrêt. Les amas de petites chairs froides, de petites vies silencieuses, dont la lagune est l’inépuisable réservoir, attirent et maintiennent ainsi ces mangeurs assemblés en peuplades. Et le début d’un nouveau siècle ne saurait rien changer à tout cela, qui a dû être tel depuis le commencement des temps.

Quand une des rives se rapproche, on distingue, sous les grands palmiers dominateurs, d’infimes groupements humains, d’humbles humanités dont l’existence est dépendante de celles des arbres : barrières en nervures de palmes, allant d’un tronc à un autre ; chaumières en nattes de palmes ; filets et cordages en fibres de palmes.

Les arbres précieux ne donnent pas seulement leur ombre, leurs fruits et leurs huiles ; ils fournissent presque tout l’indispensable à ceux qui habitent sous leur éternelle nuit verte. Et vraiment cette région de l’Inde pourrait se passer des quelques rizières que l’on voit çà et là chatoyer comme des carrés de peluche soyeuse.

Les lagunes s’élargissent toujours et un peu de brise favorable se lève. Alors mes bateliers, pour aider l’effort de leurs muscles, hissent sur un mât une natte de trois ou quatre mètres de haut ; voile et pagayes, notre vitesse s’accélère, sur une sorte de petit océan inoffensif dont les rives sont des forêts, des forêts bleuâtres dans le lointain. Aidés par le vent qui gonfle leur natte tendue, les hommes modèrent le développement de leurs bras et entonnent une chanson différente, chanson de somnolence, à bouche fermée, qui semble un carillon de cloches, venu de très loin, et qui n’en finit plus.

En France, il est à peu près minuit, l’heure où débute le XXe siècle, et la fête du nouvel an doit battre son plein, dans l’obscurité sans doute glacée.

Cependant le vent tombe. A midi, calme blanc et chaleur d’étuve. Nous abordons la forêt de palmes pour déposer nos bateliers du matin, qui se retirent en faisant de profonds saluts. Notre équipe nouvelle, d’un bronze plus clair, avec beaucoup de colliers, de boucles d’oreilles, et de dessins hiératiques tracés en gris sur les torses, part d’un essor furieux. L’air cependant pèse sur nous d’un poids inusité et on le dirait embué d’une vapeur d’eau chaude. Le ciel, la surface ternie des lagunes, l’ensemble des êtres et des choses, comme décoloré par l’excès même de la lumière, s’estompe et se confond dans une éblouissante pâleur. Et, par contraste avec tout cet effacement, on voit briller, d’un éclat net de diamant taillé, les gouttes d’eau qui jaillissent autour de la barque, qui ruissellent des pagayes, et les gouttes de sueur courant sur les fronts ou les poitrines.

Vers trois heures, nous sortons du Travancore pour entrer dans le petit État de Cochin, sans que rien ait changé sur la nappe d’eau, ni dans les forêts de palmes qui nous suivent depuis le départ. A la fin du jour cependant, sur les deux rives, aussi distantes l’une de l’autre que celles d’un très large fleuve, des villes apparaissent.

A droite, sur la rive la plus proche, c’est Ernaculum, la capitale où le rajah demeure : le long de la lagune, quatre églises syriaques aux aspects de pagode, un grand temple de Brahma, des casernes, des écoles ; tout cela rougeâtre sur la terre rouge, et pas un être humain, pas une barque aux abords. Derrière ces choses pompeuses et mornes, enveloppées de la tristesse des forêts, les habitations des brahmes dédaigneux se perdent dans l’ombre bleuâtre, sous les palmiers envahissants, sous les retombées de lianes et de fougères.

La vie est de l’autre côté, sur la rive de gauche, plus lointaine. Là, c’est d’abord Matanchéri, la ville indienne marchande, aux milliers de maisonnettes dans la verdure ; elle communique par une baie avec la grande mer, et des barques innombrables y sont au mouillage, barques d’autrefois, à voiles, à mâtures étranges, qui n’ont pas cessé de sillonner la mer d’Arabie, de commercer avec Mascate, d’aller jusqu’au fond du golfe Persique et à Bassorah, porter les épices et les graines. Et enfin, tout au loin, c’est l’antique Cochin des Portugais et des Hollandais, aujourd’hui passé à d’autres maîtres, qui possède un port où les navires modernes viennent souffler leurs fumées noires.

Au milieu de la lagune, à l’écart de ces trois villes si dissemblables, une île boisée vers laquelle ma barque se dirige, sorte de parc aux arbres séculaires ; on y aperçoit, noyés dans la verdure, des escaliers blancs, un débarcadère blanc, un vieux palais blanc. Et c’est là, paraît-il, que j’habiterai, d’après l’ordre du rajah de ce pays, dont je serai l’hôte. — Sur ces pelouses, parmi ces énormes ramures, on dirait quelque demeure de la Belle-au-bois-dormant, tant s’indiquent la vétusté et l’abandon. Et le crépuscule qui approche rend plus mélancolique l’arrivée dans cette île solitaire.

Comme à Quilon, des serviteurs indiens, tout de blanc vêtus, se précipitent au-devant de moi sur les marches blanches, pour m’offrir un bouquet de roses, et je traverse un vieux jardin exquis, avec des allées droites à la vieille mode, des rosiers et des jasmins.

Dans l’île, il n’y a que la maison, et dans la maison, je suis seul. Au siècle où le territoire de Cochin appartenait aux Pays-Bas, cette résidence était celle du gouverneur hollandais. Elle est massive comme une forteresse, et les galeries, les vérandas, sont des séries d’arceaux festonnés dans le vieux style charmant des mosquées. Au dedans, c’est le luxe colonial d’autrefois. Des salles immenses, blanchies à la chaux et tapissées de nattes anciennes, d’une finesse que nous ne connaissons plus ; de vieilles boiseries précieuses ; des meubles, sculptés jadis dans l’Inde d’après de vagues modèles européens, en des formes surannées et naïves ; aux murs, des aquarelles représentant Amsterdam au XVIIe siècle ; et, devant toutes les portes, que l’on ne ferme jamais, ni jour ni nuit, de hauts écrans, en bois d’ébène, tendus d’une soie jaune citron délicieusement fanée.

Quant au rajah qui me donne l’hospitalité, on vient m’avertir que je ne le verrai point, car il est dans le deuil et les funérailles : un petit prince héritier, tout jeune, tout enfant, vient de fermer ses yeux de fleur noire, et les rites mortuaires absorbent tout le monde au palais.

Au lieu de cette solitude officielle, combien j’aurais préféré cependant habiter à Matanchéri, dans n’importe quelle petite « maison de voyageur », libre de me mêler ce soir à la vie du peuple !… Ici et au Travancore, je suis dans l’Inde un peu comme n’y étant pas.

Les serviteurs, distingués et silencieux, aux allures de félin, allument pour moi toutes les lampes suspendues aux arceaux dentelés, et, quand j’ai fini mon repas de prisonnier, à une table qu’ils ont décorée de fleurs et de feuillages avec un goût étrange, je m’en vais dans le jardin, regarder tomber le premier soir du siècle. Sur l’horizon occidental, où persiste une couleur de braise mourante, les arbres de mon île tracent des hiéroglyphes intensément noirs : pour quelques minutes, on y voit encore, et les bêtes crépusculaires, dont les ailes ne s’entendent jamais, décrivent au-dessus des allées, dans le ciel chaud, des courbes folles, les hiboux, les chauves-souris géantes.

Et puis, toutes ensemble, les étoiles commencent de palpiter, et brusquement c’est la nuit.

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