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Chapitre 12

Dès le matin, quand reparaît le disque rouge, ma barque est prête au bas des grands escaliers, et je traverse la lagune, dans la direction de Matanchéri. me rendant au quartier des Juifs.
Après la destruction du second temple de Jérusalem, l’an 3828 de la Création, 3168 de la Tribulation, et 8 de l’ère chrétienne, environ dix mille Juifs et Juives vinrent au Malabar et se fixèrent à Cranganore, appelée à cette époque Mahadraptna. Ils furent accueillis avec tolérance, et, jusqu’à nos jours, leur petite colonie, isolée des plus proches Indiens autant que du reste du monde, s’est maintenue ici avec l’intégrité de ses traditions ancestrales, comme une curiosité historique dans un musée.

Matanchéri, qu’il me faut d’abord traverser d’un bout à l’autre pour arriver à la ville de ces « Juifs blancs » (comme on les appelle dans le pays), est une sorte de grand marché purement indigène où toutes les figures, tous les torses sont de bronze sans alliage, où toutes les échoppes sont de bois, très ouvertes derrière leurs vérandas, très basses aux pieds de leurs grands palmiers flexibles.

Et, sans transition, quand les yeux viennent de longuement s’habituer, pendant une course d’une demi-lieue, à ces aspects si indiens, voici, à un détour de la route, la surprise d’une vieille rue sinistre, inquiétante comme une chose qui ne serait pas à sa place ; de hautes maisons en pierres, bien serrées les unes contre les autres ; de moroses façades avec des ouvertures étroites, comme dans les pays froids. En même temps, des visages de Juifs se montrent partout, aux fenêtres, aux portes, dans la petite rue sombre, et leur apparition déconcerte autant que le brusque changement du décor. La vétusté morose, — l’enfermement de tout cela, si l’on peut dire ainsi, — cadrent mal avec les palmiers du voisinage et avec le ciel ; à ce détour imprévu, on n’est plus dans l’Inde, on est désorienté, on ne sait plus ; on croirait quelque coin d’un ghetto de Leyde ou d’Amsterdam, mais transplanté, recuit et fendillé au soleil des tropiques. Ce sont les Hollandais sans doute qui avaient construit ce quartier, comme dans la mère patrie, à l’époque des premières colonisations où l’on ignorait encore l’art d’approprier les bâtisses aux exigences des climats, et, après leur départ, ces Juifs de Cranganore auront pris place dans leurs logis abandonnés. Des Juifs, rien que des Juifs, ici, toute une juiverie pâle, anémiée par l’Inde et les maisons trop closes ; ces deux mille ans de séjour au Malabar n’ont en rien modifié le type originel, contrairement aux théories admises, ni seulement basané les figures. Et ce sont les mêmes personnages, les mêmes longues robes que l’on rencontrerait à Jérusalem ou à Tibériade ; jeunes femmes aux traits fins ; vieilles chafouines au nez crochu ; enfants trop blancs et trop roses, lymphatiques avec des airs futés, une petite papillote sur chaque oreille, comme en portent leurs frères de Chanaan.

Ces gens descendent sur le seuil des portes pour regarder l’étranger qui passe, car il n’en vient guère à Matanchéri. Ils paraissent plutôt souriants et hospitaliers, et, dans presque toutes les maisons, je serais courtoisement reçu si j’entrais.

Il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au plus, de ces exilés qui, d’après la tradition, arrivèrent jadis au nombre de dix mille ; depuis tantôt deux millénaires, l’habitat dépressif a constamment étiolé leur race persistante ; ils vivent, paraît-il, de commerce clandestin, d’usure, et, lorsqu’ils sont riches, affectent de ne pas l’être. Chez deux ou trois notables, où j’accepte de m’asseoir un instant, les aspects sont pareils : délabrement, désordre et pouillerie, dans une demi-obscurité et une senteur de tanière ; quelques vieux meubles à peu près européens, qui doivent dater des Hollandais, s’en vont de vermoulure ; des images mosaïques sont pendues aux murailles, et des inscriptions en hébreu.

La synagogue est au bout de la rue, avec son petit beffroi mélancolique, tout fendillé par la chaleur, tout déjeté par les ans. Après avoir passé la première porte, on se trouve d’abord dans une cour, aux épaisses murailles aussi hautes que celles d’un préau de prison. Le sanctuaire en occupe le milieu ; le soleil de huit heures du matin l’inonde déjà de lumière et le rayonnement blanc de ses couches de chaux éblouit la vue. Il n’y a peut-être pas d’autre synagogue au monde où se soit conservée une décoration aussi ancienne, d’un style si inconnu. Le heurt barbare des couleurs y est d’un charme singulier, sous l’atténuation du temps : portes vertes, peinturlurées de fleurs étranges ; dallage en porcelaine, d’un bleu merveilleux ; blancheur laiteuse des murs ; incendie de rouge et d’or tout autour du tabernacle ; éclat surprenant d’une quantité de colonnes et de grilles de cuivre tourné, polies en miroir par le frottement des mains humaines. Et nombre de petites girandoles en cristal, également polychromes, descendent du plafond, très archaïques, sans doute venues d’Europe au vieux temps des colonisations.

Quelques personnages au teint blême, en longue robe, en long nez, qui étaient là marmottant des prières, leur livre hébraïque à la main, s’interrompent pour m’accueillir, et un rabbin, qui a l’air d’avoir cent ans, s’avance à ma rencontre, avec son tremblement de vieillard. On me fait admirer d’abord le luxe de ces colonnades de cuivre, si minutieusement tournées, et on me prie d’en constater le poli extraordinaire. Ensuite on me désigne ce pavage de porcelaine bleue, vraiment sans prix, si rare qu’on ose à peine y poser les pieds ; il fut commandé en Chine, il y a six cents ans, et rapporté à grands frais sur des navires. Enfin on découvre pour moi le tabernacle, que masquait un long voile de soie lamée d’or : il y a là dedans des tiares incrustées de pierreries, d’un dessin aussi primitif que la couronne du roi Salomon, pour coiffer, en certaines circonstances, le rabbin centenaire ; il y a surtout les saints livres, rouleaux de parchemin d’une antiquité imprécise, enveloppés dans des étuis de soie noire à broderies d’argent.

En dernier lieu, on m’apporte la relique des reliques, le document inestimable, les tablettes de bronze sur lesquelles furent inscrits, environ quatre siècles après l’arrivée de ces juifs aux Indes, l’an 4139 de la Création, 3479 de la Tribulation, et 319 de l’ère du Christ, les droits et privilèges à eux accordés par le souverain qui gouvernait alors le Malabar.

Et voici à peu près ce que disent les caractères gravés sur ces vénérables tablettes :

Par le secours de Dieu, qui forma le monde et établit les rois, nous, Ravi Vurma, Empereur de Malabar, dans la trente-sixième année de notre heureux règne, et dans le Fort de Madereeatla, Granganore, accordons ces droits au bon Joseph Rabban :

1o Qu’il peut faire des prosélytes dans les cinq castes ;

2o Qu’il peut jouir de tous les honneurs ; qu’il peut monter éléphants et chevaux ; s’avancer en cérémonie ; avoir ses titres proclamés à sa face par des hérauts, se servir de lumière en plein jour, avoir toutes sortes de musiques ; qu’il lui est aussi permis de se servir d’un large parasol, et de marcher sur des tapis blancs étendus devant ses pas ; enfin qu’il peut faire jouer des marches d’honneur en avant de lui sous un baldaquin d’apparat.

Ces droits, nous les donnons à Joseph Rabban et à soixante-douze propriétaires juifs, avec le gouvernement de son propre peuple, qui est tenu de lui obéir, à lui et à ses héritiers, aussi longtemps que le soleil luira sur le monde.

Cette charte est donnée en présence des rois de Travancore, Tecenore, Kadramore, Calli’ Quilon, Krengoot Zamorin, Zamorin Paliathachen et Calistria.

Écrit par le secrétaire Kalambi Kelapour.

Et, comme Parumpadapa, le rajah de Cochin, est mon héritier, son nom n’est pas compris parmi ceux-ci.

Signé :

CHERUMPRUMAL RAVI VURMA,

Empereur du Malabar,

Au-dessus de la synagogue, à côté du beffroi lézardé, on me fait monter à une salle haute, qui est dans un état de vétusté et de délabrement inimaginable : parois déjetées et solives informes ; trous dans le plancher, chauves-souris sommeillant au plafond noir. Par les étroites fenêtres, percées comme des meurtrières dans la muraille épaisse, on voit d’un côté la petite ville hollandaise, aujourd’hui passée aux mains d’Israël ; on la voit toute grise, morne et effritée, aux pieds des grands palmiers dominateurs, dont les cimes magnifiques se pressent dans le lointain, reforment tout de suite la forêt, couvrent les horizons de leur immuable verdure. Et, du côté opposé, la vue plonge sur les toits de chaume d’un très vieux temple de Brahma, sur sa coupole de cuivre, large et basse, qui semble s’écraser contre la terre brûlante.

Cette salle haute, cette ruine pleine d’ombre et de toiles d’araignées, c’est l’école des petits « juifs blancs ». Et ils sont là une vingtaine, profitant de la quasi fraîcheur du matin pour étudier le Lévitique ; sur un tableau noir, un rabbin, qui ressemble au prophète Élie, leur en trace des passages en hébreu — car ces enfants de l’exil parlent encore la langue des ancêtres, négligée aujourd’hui par leurs frères d’Occident.

Après le quartier des « juifs blancs », vient celui des « juifs noirs », rivaux et ennemis des premiers. On m’a averti que je les blesserais beaucoup si, ayant visité les autres, je n’allais pas les voir aussi, eux et leur synagogue. Il y en a même déjà quelques-uns de postés là-bas, à l’entrée de leur rue, pour regarder si je viendrai, tandis qu’au-dessus de moi, aux fenêtres, derrière des loques de rideaux à demi soulevés, j’aperçois des figures de juives blanches, jolies, bien qu’un peu trop émaciées, qui observent curieusement quelle direction je vais prendre.

Allons donc chez les pauvres « juifs noirs », qui se prétendent arrivés de Judée quelques siècles avant les blancs, mais que les blancs affirment avec dédain n’être que d’anciens parias, convertis par leurs prédications.

Un peu plus basanés que leurs voisins, ceux-ci, il est vrai, mais pas « noirs » tant s’en faut, et paraissant être en réalité des métis d’Indiens et d’Israélites. Ils s’empressent à me recevoir. Leur synagogue ressemble beaucoup à sa rivale, moins riche toutefois, sans la belle colonnade de cuivre, et, surtout, sans le merveilleux pavage en porcelaine de Chine. On y célèbre, à cette heure, un office pour des enfants, qui sont là tous, le nez plongé dans leurs livres, à se dandiner sur place comme des ours, — ce qui est la manière du rite mosaïque. Le rabbin me fait d’amères doléances sur la fierté des rivaux de la rue proche, qui ne veulent jamais consentir à contracter mariage, ni même à frayer avec ses paroissiens. Et pour comble, me dit-il, le grand rabbin de Jérusalem, à qui on avait adressé une plainte collective, le priant d’intervenir, s’est contenté d’émettre, en réponse, cette généralité plutôt offensante : « Pour nicher ensemble, il faut être des moineaux de même plumage. »

Ce temple à la coupole de cuivre, aux murs de granit, aux toits de chaume, aperçu d’abord du haut de la synagogue, est l’un des plus primitifs et des plus farouches de toute cette côte ; d’ailleurs si impénétrable, il va sans dire, que l’on ose à peine m’en laisser approcher. Dans la cour accablée de soleil, vide, lugubre, entre les granits ardents, se dressent d’étranges objets de fer et de bronze, espèces de torchères à branches multiples, rongées par l’oxyde, depuis des siècles, sous le ruissellement des orages.

Tout à côté, communiquant avec le temple par des galeries, est un ancien palais des rajahs de Cochin, abandonné depuis des temps pour les résidences nouvelles d’Ernaculum, sur l’autre rive. On dirait quelque vieille forteresse lourde et carrée ; il est impossible de lui assigner un âge bien précis, en cette région où les chronologies sont mêlées de fables et de symboles ; mais il donne l’impression d’une antiquité extrême ; dès l’entrée, on a le sentiment de pénétrer dans quelque chose d’inconnu et de puissamment barbare.

Les rares petites fenêtres, encaissées, avec des sièges taillés au-dessous dans la pierre, révèlent l’épaisseur des maçonneries. Tous les escaliers, même ceux qui montent aux salles d’apparat, sont roides, sombres, étouffants, larges à peine pour une seule personne, ont je ne sais quoi de puérilement sauvage. Et les salles, extrêmement longues, basses, obscures, emprisonnent et oppressent.

Ces plafonds trop bas, et si ouvragés, en caissons, en rosaces, en pendentifs, sont faits de bois rares, qui ont gardé leur couleur foncée, avec seulement çà et là quelques peinturlures. Et, au contraire, les murailles ont été laissées plates, absolument unies d’un bout à l’autre ; au premier abord, dans cette pénombre, on les dirait tendues d’une étoffe à dessins polychromes, mais elles sont peintes ; par tout le palais, ce sont des fresques, les unes un peu détruites par le temps, les autres dans un état de conservation parfaite, comme certaines peintures égyptiennes des tombeaux.

Oh ! des fresques stupéfiantes, d’un art très spécial, d’un art touffu, exubérant, prodigue. Amas de nudités, reproduites avec un souci minutieux de l’anatomie, dans l’exagération même de la beauté indienne : tailles trop fines et seins trop bombés. Grouillement multiple, tassement, enchevêtrement, confusion éperdue de bras, de cuisses grasses, de reins qui se cambrent et de poitrines qui se gonflent. Les chevilles et les poignets ont des bracelets ; les fronts, des couronnes ; les gorges, des colliers. Et des bêtes aussi s’entremêlent à cette débauche de muscles cuivrés.

Pas un meuble nulle part ; tout est vide. Sous l’écrasement des plafonds compliqués, rien que ces simili-étoffes, couvrant les parois de toutes les galeries, prolongeant ce cauchemar de chair humaine ou animale jusque dans les chambres les plus abandonnées, les plus obscures.

Dans la salle du centre, la plus vaste et la plus haute, celle où l’on couronnait les rajahs, les fresques représentent des séries de déesses nimbées, qui sont en travail d’enfantement au milieu d’une indescriptible affluence de spectateurs dévêtus.

La chambre à coucher des rajahs est la seule pièce encore meublée ; un lit y est demeuré, sorte de nacelle, de plateau en bois précieux, garni de matelas en brocart et suspendu au plafond par des cordes en soie rouge ; des serviteurs y berçaient le souverain, après ses repas, pour l’endormir. Ici, autour de cette couche royale, les fresques des murs, d’une conception troublante s’il en fut, étalent une lasciveté sans frein ; des déesses, des hommes, des bêtes, des singes, des ours, des gazelles, aux figures convulsionnées, aux yeux délirants, s’enlacent et s’étreignent, dans des paroxysmes d’amour.

Une dernière salle, très fruste, où brûle et fume, jour et nuit, une grande lampe de bronze… Dans celle-ci, on ne me permet plus de mettre les pieds, parce que là-bas, par le fond rempli d’ombre, elle communique avec le temple…

Voici bientôt l’heure méridienne, où il faut absolument s’abriter sous un toit. Mon île ombreuse est trop éloignée, j’irai à Cochin, dans quelque « maison de voyageur ».

En petite voiture de louage, traînée par deux coureurs agiles, je traverse donc à nouveau les rues indiennes de Matanchéri, où fourmillaient ce matin tous les costumes, tous les types du Malabar, et où va tomber à présent la torpeur de midi.

Cochin, que j’ai bientôt fait d’atteindre, est bâtie sur une bande de sable, entre les lagunes et la mer, vieille petite ville coloniale un peu immobilisée, où l’empreinte des Hollandais se retrouve encore. Et la maisonnette où l’on me donne asile regarde la plage, regarde l’infini.

Là devant moi, c’est la grande mer bleue, la mer d’Arabie. Les sables de ses bords resplendissent d’un éclat blanc et rose sous le soleil vertical ; les corbeaux, les aigles pêcheurs s’y ébattent en jetant des cris, et une belle houle tranquille y vient déferler à intervalles réguliers. Un peu au large, sur le bleu poli et miroitant des surfaces, on voit poindre, çà et là, des nageoires, des dos de requins en maraude. Et l’horizon se perd dans un éblouissement magnifique.

Derrière ce logis où je vais m’endormir, et qui ne se ferme d’aucun côté, le bois de cocotiers tout de suite commence ; par mes fenêtres, j’en aperçois les dessous, comme dans une lueur verte : des retombées de longues palmes, de longues plumes, éclairées par transparence, et d’un vert qui semble lumineux sur le vert sombre des fonds. Maintenant voici un jeune Indien qui grimpe sans bruit, à un tronc lisse comme une colonne, qui grimpe en s’aidant de ses doigts de pieds, avec l’aisance et la rapidité d’un singe, pour aller là-haut chercher, dans les nervures des feuilles, une eau qui sert à composer une boisson. Et c’est la dernière image reçue par mes yeux qui se ferment, cet homme grimpeur, presque quadrumane, qui monte si vite et que l’on n’entend même pas…

Cette mer, si lumineuse et profonde, combien j’aime la sentir, là tout près, entendre sa palpitation immense !… Car elle est la route libre pour s’en aller partout, la route où l’on voit au loin et où l’on respire, pour moi la route familière et de tout temps connue. Vraiment, la vie paraît plus claire dans son voisinage. La retrouver, me fait me retrouver moi-même. Je me crois pour un instant sorti de cette Inde trop incompréhensible, — et puis tellement ombreuse, dans les arbres, enfermée…

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