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Chapitre 13

Après les heures de repos, il a fallu rentrer dans mon île et mon palais dormant.
Et le soleil se couche lorsque j’en repars enfin pour toujours, avec ma même barque aux quatorze rameurs, qui va me conduire, en une nuit de voyage encore, à Trichur, la ville la plus septentrionale de l’État de Cochin.

Notre premier élan, comme à chaque départ, est superbe. Les rameurs reposés, à tous coups de pagaye, ont l’air d’arracher des pelletées d’eau, et, pour les aider, nous avons tendu une voile au vent, Très vite nous nous enfonçons une fois de plus dans la route aisée des lagunes, entre les rives de palmes.

C’est dans l’or rose, il va sans dire, que descend et s’éteint notre soleil de ce soir, bientôt disparu là-bas derrière l’éternelle verdure. Un ciel édénique, sans nuages, d’une nuance particulièrement exquise, s’étend sur notre monde tranquille, et, maintenant nous voici au milieu des pêcheries, des barques, des filets tendus, au milieu d’une vie lacustre semblable à celle que nous avions déjà connue la veille ; ici, en sécurité encore, elle se perpétue cette vie d’autrefois, sur ces lagunes indiennes, protégées de tous côtés par les rideaux de la forêt de palmes, dont le crépuscule en ce moment semble augmenter la profondeur et le mystère.

Mes bateliers, comme hier, ont entonné le chœur à bouche fermée qui sied, paraît-il, aux heures calmes où l’on peut pagayer plus nonchalamment, grâce à la brise qui vous pousse ; ils chantent de même, les pêcheurs, sur les autres barques, et on ne dirait guère des voix humaines, mais plutôt des carillons de cloches d’église, arrivant de loin et de partout, sur la surface de l’eau sonore…

Myriades d’êtres simples et confiants qui m’entourent, et qui, sur cette « Terre de charité », rêvent ensemble de résurrection, à l’ombre de leurs palmiers verts ! Chrétiens, brahmes ou israélites, accrochés à d’antiques formules si diverses, mais toutes vénérables, derrière lesquelles un peu de la même vérité se cache… Quand je songe qu’un puéril espoir m’était venu, d’en découvrir quelques parcelles, de l’insaisissable vérité, au fond de ce brahmanisme gardé si farouchement !… Mais non ; ici comme partout, j’aurai été le perpétuel étranger, le perpétuel errant, qui ne sait qu’amuser ses yeux aux aspects des êtres et des choses. Et d’ailleurs c’est fini, je m’en vais ; on m’emmène bercé de chansons, dans une barque très jolie, — or, cela aussi m’amuse, reste dans le plan de ma destinée, et sans doute doit me suffire…

Les rideaux de forêt, tout autour de l’horizon, forment des bandes d’un bleu de plus en plus sombre, d’un bleu passant au noir du côté du couchant, et çà et là, au-dessus de leur ligne monotone, un palmier plus immense que les autres se dessine en silhouette isolée. Avant les étoiles, la planète Vénus vient de s’allumer dans cet or rose qui commence à mourir. Et à ses côtés paraît aussi la lune nouvelle, mais une lune comme on ne la voit vraiment que par des temps d’exception, dans l’air limpide des pays chauds ; un mince filet lumineux trace à peine son croissant, et cependant on la distingue tout entière avec une netteté rare ; on sent qu’elle est éclairée par derrière, on perçoit très bien quelle n’est pas un simple disque, mais une boule que rien ne soutient dans le vide diaphane. Et cela inquiète un peu ce qui, malgré les données acquises, reste en nous de notions naturelles sur l’équilibre et la pesanteur.

Cependant l’obscurité est venue ; les pêcheurs ont allumé leurs feux pour appeler les poissons. Les chansons se taisent et tout paraît s’endormir, — excepté les muscles automatiques de mes quatorze rameurs qui, jusqu’au matin, vont continuer de m’entraîner vers le Nord.

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