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Chapitre 14

Un incendie subit, derrière la futaie des palmiers : c’est le soleil qui se lève. Et ma barque, qui s’était échouée plusieurs fois cette nuit, touche pour tout de bon la vase, s’arrête au pied d’une colline de terre rouge ; c’est la fin des lagunes, le port de Trichur, encombré d’une centaine d’autres barques, aux proues de gondoles, qui dorment encore.

Trichur, la vieille ville très brahminicale et très conservatrice, est à une demi-lieue plus loin, enfouie dans les arbres ; elle s’éveille à peine quand j’y arrive en charrette à bœufs. Au-dessus de ses maisons de bois et de chaume, ses palmiers se remuent, secoués par un grand vent presque froid qui soulève en nuages une poussière de couleur ardente, comme de la poudre de sanguine. Avec ses petites boutiques de marteleurs de cuivre ou de marchands de graines, ses allées de grands banians chevelus, elle ressemble à toutes ces autres villes du Malabar, qui continuent leur existence de jadis, loin de la côte et des choses modernes, au milieu des bois. Mais son temple est particulièrement énorme et terrible, — car elle porte aussi le nom de Tivu Sivayapéria-vur, qui signifie Saint-Siva-grande-ville.

Je mets pied à terre devant ce temple, qui est en même temps une forteresse et qui soutint le siège de Tipu, redoutable sultan de Mysore ; on y monte par des glacis, sur lesquels à cette heure dorment couchés d’indolents troupeaux de moutons et de zébus. En me voyant approcher, des brahmes, qui méditaient dans l’encadrement de l’une des portes et regardaient monter le soleil matinal, s’avancent très inquiets : est-ce que cet étranger aurait la pensée… ? Mais je leur dis que je sais, que je viens seulement pour admirer les sculptures des tours, en me tenant à distance respectueuse. Alors ils saluent en souriant, et rentrent dans le sanctuaire sans plus s’inquiéter de moi. Les lourdes murailles sont blanchies à la chaux, mais les quatre portes, aux quatre vents du ciel, sous les monstrueuses tours sculptées qui les couronnent, ont gardé la couleur chaude et sombre des granits indiens. Et ces tours brunes, d’un archaïsme très lointain, se composent d’ornements à profusion, de colonnades et de barbares figures.

N’étaient ces rafales d’hiver qui tourmentent toutes choses, qui tordent les chevelures retombantes des grands banians et promènent des envolées de poussière rougeâtre, rien ne s’agiterait dans la ville de Siva. Le long des chemins, il y a partout de paisibles recoins, sous de vieux arbres, pour prier ; aux places où chez nous jadis on eût planté des calvaires, aux ombreux carrefours, on a dressé des petits autels en granit, des pierres de formes symboliques, des statues.

Et très peu de passants. Quelques hommes, qui vont au temple, fiers et beaux dans leur nudité, la masse noire de leurs cheveux épandue sur les reins, le front peint du sceau de Siva ou de Vichnou, les yeux en rêve ; presque tous, ici, ayant sur la poitrine la cordelette sacrée qui est le signe des hautes castes. Et quelques femmes, qui vont puiser aux fontaines, la taille cambrée, sous l’urne en cuivre étincelant qu’elles portent à l’épaule ; dos étoffes aux larges bordures multicolores les drapent sans rien dissimuler de leur forme ; un de leurs seins gonfle la mousseline, tandis que l’autre, toujours celui de droite, est laissé nu, — et les jeunes gorges, un peu plus développées que chez les races d’Europe, un peu excessives en comparaison de la finesse des hanches, sont impeccables de contours : elles ont été les modèles de ces torses de pierre ou de métal que les sculpteurs hindous font à leurs déesses depuis les temps reculés, et qui sembleraient presque une exagération de la beauté des femmes. Si on les croise en chemin, leur regard se lève furtivement sur le vôtre, très doux, mais très indifférent, très ailleurs ; c’est comme la caresse non voulue d’un éclair noir, — et puis tout de suite il s’abaisse. Pour l’étranger qui passe, elles sont l’inconnaissable, de même que mille choses de ce pays, de même que le grand temple…

Jusqu’à ce que j’aie atteint la frontière, je reste l’hôte du rajah de Cochin, et n’ai qu’à me laisser conduire ; tout a été aimablement prévu pour mon passage matinal à Trichur, mon guide, mon repas, et même les attelages qui vont, en trois heures de route, à travers des villages, des jungles et des bois, me conduire à Shoranur.

Là, hélas ! à Shoranur, je serai sorti de l’Inde charmante où les touristes ne vont pas ; je retrouverai le chemin de fer de tout le monde, et prendrai l’express pour Madras.

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