SIXIÈME SOIRÉE.
« J’ai été à Upsal, disait la Lune. Je regardais d’en haut la vaste plaine avec ses maigres herbes et ses champs stériles. Je me mirais dans les eaux du Fyris, pendant que le bateau à vapeur chassait les poissons effrayés dans les roseaux. Au-dessous de moi, les nuages, poussés par le vent, projetaient leurs longues ombres sur les monticules que l’on dit être les tombeaux d’Odin, de Thor et de Freia. On voit des noms inscrits sur le maigre gazon qui recouvre ces collines. Il n’y a pas ici de pierre monumentale sur laquelle le voyageur puisse faire graver son nom, ni de paroi de rocher sur laquelle il puisse le faire peindre ; c’est pourquoi on enlève des mottes de gazon pour former ainsi les noms des visiteurs. On voit la terre nue dans ces noms gigantesques, dans ces grosses lettres qui enlacent le gazon comme un réseau. Immortalité bientôt effacée par l’herbe nouvelle ! Sur le sommet de la colline il y avait un homme, un barde ; il vidait sa corne garnie de larges bandes d’argent et remplie d’hydromel ; il prononçait tout bas un nom, il priait les vents de ne pas le trahir ; moi, cependant, j’ai entendu ce nom. Je le connais, il est surmonté d’une couronne de comtesse ; c’est pourquoi le barde le disait tout bas. Je souriais ; car le nom du barde est orné de la couronne des poëtes. La noblesse d’Éléonore d’Este est attachée au nom du Tasse. Je sais encore où fleurit la rose de la beauté. »
Ainsi parlait la Lune, lorsqu’un nuage se mit entre nous. Qu’aucun nuage ne vienne séparer le poëte de la rose qu’il chante !