SEPTIÈME SOIRÉE.
« Le long de la plage s’étend une forêt de pins et de hêtres ; l’ombre y est si fraîche et l’air y est tellement imprégné de parfums, qu’à chaque renouveau des centaines de rossignols viennent y faire leurs nids. Tout près de la forêt est la mer aux flots toujours agités ; entre la mer et la forêt se trouve la grande route. Une voiture y passe après l’autre ; je ne les suis pas : mes yeux aiment mieux se reposer sur un seul point. Il y a là un tombeau de géants, parsemé de blocs de pierre que les ronces et les pruniers sauvages couvrent de leur végétation luxuriante. Voilà de la poésie dans la nature ! Comment penses-tu que les hommes la comprennent ? Je vais te raconter ce que j’y ai entendu dire hier au soir et pendant la nuit.
« D’abord vinrent à passer en voiture deux riches fermiers : « Voilà de magnifiques arbres, dit l’un d’eux.
« — Chaque arbre doit fournir au moins dix voies de bois à brûler, répondit l’autre ; l’hiver sera dur, et l’année passée nous avons vendu la voie quatorze écus. »
« Ils passèrent.
« La route est pitoyable ici, dit un autre voyageur.
« — La faute en est à ces maudits arbres, répliqua son voisin ; il n’y a pas de courant d’air ici ; le vent ne peut y arriver que du côté de la mer. »
« Leur voiture s’éloigna.
« La malle-poste vint à passer ; tous les voyageurs dormaient à côté de ce beau paysage ; le postillon sonnait du cor, mais toutes ses pensées se réduisaient au monologue que voici : « Ma foi, je joue bien du cor, ça résonne bien ici ; je voudrais savoir si ça plaît à mes voyageurs ! »
« La malle-poste passa.
« Arrivèrent ensuite, au galop, deux jeunes gens. « Le feu de la jeunesse et du champagne brûle leur sang, » me dis-je. Les voyageurs regardaient en souriant la colline couverte de mousse et le taillis épais. « J’aimerais bien me promener ici un peu avec la fille du meunier, » dit l’un d’eux.
« Ils passèrent.
« Les fleurs embaumaient l’air tranquille ; la mer semblait être la continuation de la voûte céleste, jetée comme l’arche d’un immense pont sur la vallée profonde. Une voiture vint à passer ; dans l’intérieur il y avait six voyageurs dont quatre dormaient ; le cinquième pensait à sa veste neuve qui, se disait-il, lui allait à merveille ; le sixième, s’adressant au cocher, lui demanda s’il y avait quelque chose de remarquable dans ce tas de pierres.
« Non, répondit le cocher, mais les arbres sont remarquables.
« — Comment cela ?
« — Je vais vous le dire, ils sont bien remarquables. Voyez-vous, lorsqu’en hiver la neige est très-profonde, et que le vent a nivelé toutes les routes, au point qu’on ne peut plus les voir, ces arbres, comme des jalons, m’aident à m’y reconnaître ; je suis leur direction pour ne pas aller dans la mer ; voyez-vous, c’est pourquoi ces arbres sont remarquables. »
« Survint un peintre ; ses yeux brillaient ; il ne parlait pas, il sifflait un air ; les rossignols chantaient à qui mieux mieux. « Taisez-vous ! » s’écria le peintre, puis il nota exactement toutes les couleurs du paysage et toutes leurs nuances : bleu, lilas, brun foncé. « Ça pourra faire un beau tableau, » dit-il. Tout en sifflant une marche de Rossini, il copia le paysage, comme le miroir réfléchit un tableau.
« Une pauvre jeune fille arriva la dernière ; pour se délasser, elle posa son fardeau sur le tombeau des géants ; son beau visage pâle était tourné vers la forêt, comme pour écouter ; ses yeux brillaient pendant qu’elle regardait la mer et le ciel ; elle joignit ses mains et dit, je crois, une prière. Elle ne comprenait pas les sensations qui débordaient en elle ; mais je sais qu’après bien des années, ce moment et cette scène vivront dans son cœur avec des couleurs bien plus belles, et même avec une exactitude bien plus fidèle que sur le tableau du peintre. J’ai suivi de mes rayons la pauvre jeune fille, jusqu’à ce que l’aurore vînt inonder son front de couleurs plus vives. »