Chapitre 13
Le printemps venait pourtant ; au milieu des nouvelles angoisses causées par l’insurrection de Paris, les cerisiers et les pruniers s’étaient couverts de fleurs, les semailles d’été formaient déjà sur le sol un tapis velouté ; l’homme avait saccagé les moissons, la nature réparait son œuvre de dévastation, et la vie sourdait partout, dans les bois, au bord des ruisseaux et dans les âmes. Gaston revint à la maison paternelle et raconta des histoires inouïes, invraisemblables, vraies pourtant. Breuil avait mis les ouvriers dans sa demeure, qui demandait de nombreuses réparations de toute espèce ; bien qu’elle n’eût été ni bombardée ni incendiée, le pillage et la grossièreté allemande l’avaient rendue inhabitable pour longtemps. Cependant le cœur de l’homme est ainsi fait que Louis éprouvait plus de joie encore à retrouver intacts les objets précieux et les meubles que M. et madame Sérent avaient sauvés en les faisant transporter chez eux dès le commencement, que de colère à la vue des dégâts commis.
Mai s’écoula dans ces occupations. Enfin la province apprit que Paris était délivré, et, peu de jours après, Marc Dangier arriva près de ses amis.
Breuil et sa femme habitaient alors de l’autre côté de la ville, mais ils passaient la plus grande partie du temps auprès de leurs parents, dont la douleur semblait un peu adoucie par leur présence. M. Sérent, d’ailleurs, surchargé de travail et presque toujours absent, était bien aise de savoir Marine auprès de sa mère. Pauline avait annoncé son arrivée ; la famille se retrouverait au complet, moins le jeune héros qui avait succombé.
Madame Sérent était sortie, Breuil avait accompagné son beau-père et Marine brodait sur la terrasse au bout de l’allée, quand Marc entra dans le jardin. C’est avec un grand serrement de cœur qu’il foulait le gravier de ces chemins, car il voyait marcher devant lui l’image d’un autre homme qui avait été lui, et qu’il reconnaissait à peine. Tant de sentiments, de sensations, d’idées nouvelles avaient germé en lui depuis l’année précédente, qu’il ne savait pas ce qu’il allait éprouver en revoyant Marine. Il la trouverait sans doute au milieu de sa famille, comme autrefois, et l’aborder ne serait pas difficile.
Après avoir visité la maison déserte, il prit l’allée de tilleuls ; tout au bout de cette obscurité, baignée dans la lumière de ce beau jour de juin, abritée seulement du soleil par un grand parasol de toile planté en terre, Marine brodait assidûment, la tête penchée, sans le voir. Les plis de la robe de laine noire tombaient le long de la chaise ; elle restait immobile et comme endormie dans la douce chaleur de l’après-midi. Marc sentit en lui un frémissement, et le vieil homme, celui qu’il croyait ne plus connaître, reprit résolument possession de lui. Il aimait Marine autant qu’autrefois. Il avait cru vaincre cet amour, il avait pensé que la souffrance morale, les tortures physiques, le temps, l’absence, tout ce qui tue enfin, avaient changé son âme et éteint son amour… Est-ce que quelque chose peut détruire l’amour, en dehors de l’homme lui-même ? Les circonstances, quelles qu’elles soient, sont impuissantes à l’anéantir, quand l’âme n’est pas leur complice. L’âme de Marc n’avait jamais voulu oublier, et il n’avait pas oublié.
Il aurait préféré ne pas approcher. Quoi qu’elle pût lui dire, ce serait au-dessous de ce qu’il lui disait, lui, dans sa contemplation émue et cruelle, lui racontant tout ce qu’il avait enduré loin d’elle : comment, parfois, il s’était cru le plus fort, et comme il avait orgueilleusement proclamé sa victoire sur lui-même, et puis comment, tout d’un coup, sans qu’il sût pourquoi, l’image aimée reparaissait, tellement maîtresse de lui, tellement invulnérable dans sa puissance, qu’il se sentait absurde et restait tout honteux de lui avoir disputé le moindre coin de son âme.
Elle releva la tête et, sous l’ombre des tilleuls, distingua cette forme sombre. C’était son mari, sans doute ; pourtant il n’avait pas cette haute stature… Éblouie par la réverbération du sable, elle abrita ses yeux de la main pour mieux voir. Marc s’avança à grands pas et se trouva en pleine lumière. Elle laissa retomber son bras, se leva et le regarda de tous ses yeux…
— Bonjour, madame, dit Dangier en lui tendant sa main ferme, franche et honnête.
S’il n’avait pas parlé ainsi, elle allait peut-être se jeter dans ses bras en pleurant et lui demander comment il avait pu vivre au milieu de tant d’angoisses ; mais ce calme ou plutôt cette apparence de calme lui rendit tout son sang-froid.
Ils s’assirent à l’ombre du parasol de toile et se regardèrent en souriant. À certains moments de la vie, les émotions de l’âme atteignent un tel degré d’intensité que les corps semblent avoir disparu ; l’amant le plus éperdu peut se sentir aussi tranquille près de celle qu’il aime que si elle n’était qu’une sœur. C’est ce que ressentit Marc à cette minute qui allait décider de son avenir. Il connaissait assez Marine pour savoir qu’elle ne l’admettrait plus jamais auprès d’elle s’il trahissait le moindre trouble ; aussi fut-il plus calme qu’elle-même.
La jeune femme, de son côté, en ce moment, ne se souvenait plus qu’il l’avait aimée ; elle ne voyait en lui que le défenseur de Paris, celui qui pendant cinq mois ne s’était jamais endormi sans visiter ses armes, qui, élevé pour les sciences, était devenu soldat tout simplement parce que c’était son devoir. Marc personnifiait pour elle toute une part du pays, ces milliers d’hommes qui, bourgeois, artistes ou paysans la veille, s’étaient réveillés héros le lendemain. Elle avait tant de questions à lui faire qu’elle ne savait par laquelle commencer ; et pendant ce temps, lui la regardait et pensait : « Je ne l’ai jamais tant aimée qu’aujourd’hui ! »
— Je sais que votre père se porte bien, lui dit-elle enfin ; mais votre tante, mademoiselle Dangier ?
— Ma tante est remise de ses fatigues, répondit-il ; je n’ai jamais vu de petit être plus brave ! Si vous l’aviez vue le 1er janvier, à six heures du soir, quand elle est venue m’apporter mon dîner de fête…
— Le 1er janvier, à six heures ? demanda Marine ; où étiez-vous ?
— De grand-garde sous Châtillon ; les obus pleuvaient, et ma petite tante arrivait tranquillement, pataugeant dans la neige, avec son panier. Il y avait une bouteille de vin vieux ; j’en ai bu les premières gouttes à votre santé. Et vous, que faisiez-vous ?
— Je pensais à vous, répondit simplement la jeune femme.
Marc pâlit ; si elle lui parlait ainsi, comment pourrait-il soutenir son rôle jusqu’au bout ?
— J’ai tant pensé à vous, reprit-elle, pendant ces mois éternels où le silence était un supplice peut-être encore plus affreux que celui de recevoir de mauvaises nouvelles ! Pourquoi ne nous avez-vous pas écrit par ballon ? Il y a des quantités de gens qui ont reçu des lettres sur papier pelure. À Genève, tout un casier de la poste en a été plein, un jour. Vous deviez bien penser que nous étions à Genève ?
— Pourquoi Genève ? demanda Marc.
— Parce que nous étions partis pour la Suisse et qu’une fois là, il n’y avait plus moyen de s’écarter ; on avait trop envie d’être à la source des nouvelles. Dites, pourquoi ne nous avez-vous pas écrit ?
— Je ne pensais pas, répondit Dangier sans lever les yeux, que ce fût assez intéressant.
Marine reçut un coup au cœur. Hélas ! Marc avait raison. Le monde est ainsi fait que l’on doit garder le silence avec ceux qu’on aime le plus, lorsque les convenances n’autorisent pas un babillage inutile et puéril. Marine savait, – elle se le rappelait maintenant, et sentait bien qu’elle ne l’avait vraiment jamais oublié une minute, – elle savait que Dangier l’aimait plus que la vie, et, au moment où l’existence de chacun dépendait du hasard, d’un obus ou d’une balle ennemie, il n’avait pas eu le droit de lui adresser un suprême adieu !
— Soyons francs, dit-elle avec vivacité ; ni vous ni moi ne sommes des êtres vulgaires ; dédaignons les faux-fuyants. Si je n’étais pas mariée, vous auriez osé. C’est donc parce que je suis mariée ? Croyez-vous que cela m’empêche d’avoir pour vous toute l’affection, toute l’estime possibles ?
— Elles sont données à un cœur profondément reconnaissant, dit Marc à voix basse.
Gaston apparut ; depuis qu’il ne portait plus son bras en écharpe, il ne se trouvait plus intéressant, disait-il. Bientôt toute la famille se trouva réunie à l’ombre des tilleuls.
— Pauline arrivera samedi, annonça M. Sérent, qui se montra avec une dépêche.
Cette journée fut presque joyeuse.
Pauline arriva en effet, et toute l’animation de la maison reparut avec elle. Si douloureuse que fût pour elle l’absence éternelle du frère qu’elle avait perdu, elle comprit dès la première heure qu’il fallait secouer, réveiller ces êtres chers qui s’endormaient dans leur douleur ; elle fit violence à sa propre tristesse et se montra, comme jadis, la vie de la maison. C’était le mouvement incarné ; elle eût remué les êtres les plus pesants par sa propre activité communicative. À peine eut-elle paru dans les rues de Châteaudun que les démolisseurs activèrent leur besogne, jusque-là menée si lentement. Elle allait et venait, parlant aux ouvriers, les encourageant, les faisant rire parfois, et des pans de mur, jusque-là attaqués miette à miette avec le flegme beauceron, s’écroulaient avec fracas, soulevant des nuages de poussière et faisant place à des terrains déblayés, où l’on allait reconstruire.
— C’est égal, dit un jour Gaston, qui regardait ce spectacle en amateur ; ce serait dommage de tout rebâtir ; il faudra bien laisser par-ci par-là quelques échantillons du style prussien, pour qu’on se souvienne. Mon professeur de philosophie disait que la mémoire de l’homme a besoin d’être stimulée par des adjuvants matériels ; il me semble que voilà des adjuvants qui laissent peu à désirer.
— Sois tranquille, fit Pauline. Le Grand-Monarqueest un assez joli échantillon de ce que tu appelles le style prussien. Et puis, il est bien placé, juste au cœur de la ville, de façon que, de gré ou de force, chacun le voie au moins deux fois par jour. Sans compter que la ruine fait très bien au clair de lune, avec ses grandes fenêtres cintrées ; on dirait une sorte de Colisée… un Colisée de province. Mais on fait ce qu’on peut. J’ai dans l’idée que les Dunois n’oublieront pas.
Le lendemain était un dimanche, et, suivant la coutume de famille, on se réunit pour dîner chez M. et madame Sérent. Marc, qui avait été embrasser son père, était revenu pour ce jour-là ; après le dîner, on se rendit au jardin pour prendre le café. Involontairement la pensée du jeune homme se reporta d’un an en arrière, à ce jour où il avait vu s’écrouler ses espérances, et il tombait dans la mélancolie, lorsque Pauline, qui l’observait sans en avoir l’air, le tira de ses préoccupations par quelques taquineries.
— Vous êtes tous d’excellents parents et amis, dit-elle ensuite ; mais, si bons que vous soyez, aucun de vous n’a eu l’idée de me demander comment j’étais arrivée à Vienne et comment j’en étais revenue !
— Ma petite sœur, fit Breuil, nous n’avons jamais cessé de correspondre avec vous !
— Oui, mais les péripéties ? Car il y a eu des péripéties ! Figurez-vous qu’au moment où vous m’avez mise en wagon à Genève, monsieur mon beau-frère et toi, Marine, j’étais très malade ; mais je ne vous l’aurais dit pour rien au monde, car j’étais décidée à partir quand même. Ce voyage interminable, assommant, coupé de points d’orgue à toutes les stations ! Vous n’avez pas idée de cela ! Je passe sous silence les petites misères ; mais voilà qu’arrivée à Munich, je vois monter une dame dans mon compartiment. J’avais envie de protester ; car je ne sais pas si vous avez une idée bien nette des longs voyages, mais se voir plusieurs dames dans le même wagon avec la perspective d’y rester douze heures, c’est une des calamités les plus redoutables. Je regarde à la portière et je m’aperçois qu’on venait d’accrocher sous ma main droite l’étiquette : Wagon des dames. Je n’ai pas de chance : toutes les fois que j’ai le bonheur d’être seule dans un wagon, vient quelque imbécile d’employé qui fait de ce séjour l’asile de toutes les vieilles pécores de l’univers. C’est ma figure honnête qui me vaut cela sans doute. C’est une distinction flatteuse, j’en conviens, mais purement honorifique et dont je me passerais volontiers. Il faut vous dire que je remorquais depuis Genève une Autrichienne, pas très instruite, mais très bonne femme et qui, en me faisant passer pour sa sœur, m’avait frauduleusement introduite en Bavière et m’avait ainsi épargné le détour que sans cela j’aurais peut-être été obligée de faire par l’Italie, pour gagner Vienne.
« La nouvelle arrivée était une femme de trente-cinq ans environ, grande, blanche, massive et froide. À peine assise, elle tira de son sac une quantité considérable de petits objets destinés à lui rendre le voyage plus agréable : des mouchoirs, des châles, de l’eau de Cologne (moi qui l’ai en horreur), un petit peigne, un miroir, des gants très larges pour être à l’aise et une paire de pantoufles. Elle employait ses petits bibelots avec un calme qui dénotait une grande habitude de la chose ; je la regardais du coin de l’œil sans broncher, malgré une certaine envie de rire qui me prenait de temps en temps ; enfin, lorsqu’elle se fut convenablement installée pour la nuit, couchée de tout son long et couverte de châles, elle entama la conversation en allemand avec ma compagne. Celle-ci lui apprit sans retard qu’elle avait habité Paris pendant sept ans, mais que, lors de l’expulsion des Allemands, elle avait été englobée dans la mesure générale et qu’elle avait dû partir.
« Alors, mes amis, la dame aux petits flacons commença un discours en vingt points, à seule fin de prouver à ma compagne que les Français étaient un peuple vil et corrompu, une lèpre étendue sur la surface de la terre ; que le Seigneur, irrité de leurs crimes, avait résolu de s’en défaire (comme lors du déluge) et qu’il avait suscité la Prusse pour cette œuvre de piété et de justice. – Nichtwahr ? ajouta-t-elle en se tournant vers moi.
« – Pardon, madame, répondis-je en français ; je comprends fort bien l’allemand, mais je suis Française.
« – Ah ! vous êtes Française ? fit-elle en s’appuyant sur le coude pour mieux me voir. Ah ! je suis bien contente de trouver une Française ; je vous dirai des paroles que vous pourrez ensuite reporter à vos compatriotes et qui leur feront sans doute du bien. Je parlerai français pour que vous me compreniez mieux. Je sais plusieurs langues ; je suis la femme d’un docteur en philosophie de Berlin ; mon salon est un des plus renommés de la ville, et je puis m’exprimer en français avec la même facilité que dans ma langue maternelle.
« Ce petit boniment, mes chers amis, m’aurait amusée en d’autres temps ; mais je n’avais pas l’humeur à la plaisanterie, et je répondis sèchement :
« – Il est inutile de me parler quelque langue que ce soit, madame ; vos idées et les miennes ne peuvent avoir aucun point de contact ; je crois qu’il sera plus sage de garder le silence !
« – C’est parce que vous ne voulez pas comprendre votre bien, me dit-elle d’un ton sévère ; voilà l’esprit d’orgueil et de sottise (je vous assure, mes amis, que je n’exagère pas), l’esprit de frivolité, de vanité, qui caractérise vos compatriotes ! Vous ne voulez pas comprendre que le plus grand service qu’on puisse vous rendre est de vous ramener au bien, de vous inspirer l’humilité qui convient à des pécheurs tels que vous ? Vous n’avez pas voulu écouter la vérité quand il en était temps, et maintenant voici qu’à la voix de Dieu, le peuple allemand, messager des colères célestes, s’est levé pour vous punir ! Mais n’ayez aucune crainte : lorsque nous vous aurons assez châtiés, nous nous retirerons…
« – Les mains vides ? lui dis-je ironiquement.
« – Vous pouvez railler, répondit-elle avec la même tranquille impudence ; c’est une preuve de plus de votre esprit frivole et tourné vers la folie. Nous nous considérons comme l’ange Gabriel lorsqu’il fut armé par l’Éternel d’une épée flamboyante pour chasser Adam et Ève du paradis terrestre. Sachez-le bien, ce sont vos vices qui vous ont attiré tous vos malheurs…
« Elle parlait toujours, et je sentis une telle colère m’envahir que je me demandais comment je m’y prendrais pour ne pas l’étrangler. Je mis la main dans ma poche, où se trouvait un petit couteau-poignard très affilé que Gaston m’avait acheté ici même à la foire, et, à la pensée que j’avais une arme, je me sentis tout à coup devenir très dangereuse.
« – Madame, lui dis-je, je vous prie de vous taire.
« Elle continua, comme si je ne lui parlais pas, de sa voix de prédicateur. Je serrais très fort le petit couteau, encore qu’il fût fermé.
« – Madame, dis-je une seconde fois, je vous prie de vous taire.
« Elle voulut continuer.
« – Assez ! lui dis-je en me levant.
« Elle me regarda avec dédain ; mais il faut croire que j’avais l’air méchant, car tout à coup elle se tut, se retourna du côté de la paroi et feignit de s’endormir. »
— Et si elle avait continué ? demanda Gaston.
— Je pense que je l’aurais tuée, répondit tranquillement Pauline. Avec ma compagne nous l’aurions jetée par la portière sur la voie. C’était la nuit. On n’aurait peut-être rien su ! Et puis, ma foi ! tant pis pour elle !
— Et pour toi ! dit Marine.
— Oh ! moi ! fit Pauline avec un geste étourdi, je t’assure que dans ce moment-là cela m’était parfaitement égal ! Si vous saviez comme pendant tout l’hiver mon mari et moi nous étions insoucieux de notre vie ! Mon pauvre cher mari ! Il est heureux à présent. On vient de lui rendre son lac… Il y a un peu plus d’eau qu’auparavant, mais il n’en a que plus de cœur à l’ouvrage. Pendant ces longs mois il avait pourtant des travaux importants à Vienne : eh bien, il ne s’en souciait pas du tout, lui qui est si consciencieux.
— Pourquoi n’est-il pas venu avec vous ? demanda Breuil.
— Il remet en train ses équipes et il arrivera dans quelques semaines. Mais je ne pouvais pas attendre si longtemps ; il me tardait trop de revenir. Ah ! j’ai fait un singulier voyage ! Je ne sais plus ce qui était arrivé en Bavière, un accident sur je ne sais quelle ligne ; et puis les Allemands se vantent d’avoir de l’ordre ! Dans leurs armoires, c’est possible ; mais je vous affirme n’avoir jamais rien imaginé de semblable au désordre qui règne jusqu’à présent sur leurs lignes de chemins de fer. Voilà plus de quatre mois que la paix est signée, et je ne crois pas qu’un seul train soit encore arrivé, n’importe où, à l’heure fixée. Pour partir, ils partent, d’ailleurs.
— Combien de temps es-tu restée en route ? dit Marine.
— Cinq jours, et je n’ai pas passé une seule nuit à l’hôtel ; toujours des trains, des trains toujours… Mes chers amis, si vous saviez ce que j’ai vu un jour dans une tranchée !…
Les traits de Pauline se contractèrent et sa voix changea de timbre sans qu’elle en eût conscience.
— C’était à une courbe assez rapide, reprit-elle. (Ses yeux fixés au loin semblaient revoir la scène qu’elle décrivait.) Le train allait lentement, parce qu’on changeait les traverses. Tout à coup je vois une espèce de surveillant, un fusil au bras, puis deux, puis trois ; la courbe s’accentuait ; je me mets à la portière, j’étais seule dans le compartiment, d’ailleurs, et je vois des hommes en bras de chemise, vêtus de pantalons rouges, qui regardaient passer le train, sur la voie même. Il y en avait cinquante ou soixante. Mes amis, c’étaient des prisonniers français ! Je ne puis vous dire ce que je ressentis. Je voulais parler, crier ; je ne pouvais pas ! Je tirai mon mouchoir, je l’agitai et je criai : France ! Le train allait de plus en plus lentement : figurez-vous qu’ils m’entendirent et qu’ils me répondirent, en agitant leurs bonnets : Vive la France ! Ils avaient cessé de travailler, et le cher cri courait sur toute la tranchée à mesure que je passais. Je jetai au hasard tout ce que j’avais de monnaie dans ma poche ; pas un ne bougea pour ramasser les pièces, mais ils continuaient à crier. Les surveillants n’avaient pas osé intervenir, car ils étaient en petit nombre, et le train acheva de décrire sa courbe ; le dernier bras tendu, le dernier lambeau rouge disparurent ; le dernier cri : France ! s’éteignit, et moi je pleurais comme si à l’instant même je venais d’apprendre la mort d’un autre de vous !
« Voilà que nous arrivons à une station et que dans mon compartiment monte un vieux Prussien, roide et lourd comme un bloc de pierre, les cheveux et la moustache tout blancs, l’air fort respectable d’ailleurs. Il était escorté de sa fille, vilaine personne anguleuse de trente-cinq ans environ, et de deux hommes plus jeunes. Naturellement, tout ce monde se met à parler de la guerre, et j’en entends de belles : c’était le discours de ma chère dame de septembre, agrémenté par l’aplomb que donne la victoire. On nous refusait non seulement les vertus, mais même les plus simples qualités. J’écoutais en silence et je me rongeais intérieurement de rage ; mais j’avais éprouvé tant de chagrin l’instant d’auparavant, que je n’avais plus la force de me mettre en colère. À la station suivante, les deux messieurs descendent et le silence se fait. J’étais aussi tranquille dans mon coin qu’une momie dans son sarcophage. On arrive à un endroit bizarre ; les voies étaient détraquées et, je ne sais à quel propos, au lieu d’entrer en gare, le train s’arrête fort loin du quai. Le vieux Prussien descendait là. Or il était à moitié perclus de rhumatismes et ne se mouvait qu’avec une extrême difficulté. Sa fille descend, appelle des hommes, se fait apporter une chaise ; le wagon se trouvait au moins à quatre pieds du sol. Le vieillard arrive en se traînant jusqu’au bord, essaie de descendre, s’assied sur le seuil du compartiment et pousse un gémissement de douleur.
« – Je ne puis plus, dit-il. Il faudrait quelqu’un pour me soutenir, je sens que je vais tomber si l’on ne me retient pas.
« Pour lui porter secours, il aurait fallu se glisser entre deux wagons et entrer par l’autre portière ; cela aurait été long, et le vieux Prussien changeait de couleur à vue d’œil. Vous savez que je suis très forte ; je m’arc-boutai contre le siège, je passai mes bras sous les aisselles du malade et je lui dis en allemand :
« – N’ayez pas peur, je vous tiens bien. Mademoiselle, ajoutai-je pour sa fille, approchez la chaise en dessous, et je vais y descendre monsieur votre père.
« En effet, par une manœuvre habile et prudente, le vieux mangeur de Français se trouva déposé à terre.
« – Oh ! madame, me dit-il avec une véritable expression de reconnaissance, ma propre fille n’y aurait pas mis plus de douceur et de précaution !
« La locomotive sifflait pour le départ ; je refermai sur moi la portière, et pendant que le train s’ébranlait :
« – Eh bien, monsieur, lui dis-je, toujours dans sa langue, n’oubliez pas que je suis Française.
« Il me jeta un regard de honte et presque de chagrin que je n’oublierai pas. Je crois qu’il eût mieux aimé tomber de deux mètres de haut sur ses pieds goutteux que d’entendre cette petite phrase. Mais, si cela l’a corrigé, il en reste d’autres ! »
— Je suis content que tu aies fait cela, Pauline ! dit M. Sérent.
— Moi aussi, répondit-elle en riant.
Louis avait écouté ce récit en silence, pendant que ses yeux clairs et intelligents interrogeaient le visage mobile de la jeune femme. La soirée s’acheva sans qu’il eût pris part aux conversations. Pour regagner sa maison avec Marine, il eut envie de descendre l’escalier de deux cents marches qui mène au pied du château. La lune éclairait le paysage d’une clarté molle et douce ; le vieil escalier de pierre disparaissait à demi sous les branches de lierre et de ronces qui passaient par-dessus les murs. Dans cette tiède soirée de juin, tout avait un air de tendresse et de paix délicieux.
— Sais-tu, dit Louis à sa femme, qu’au pied même de cet escalier deux Prussiens qui le descendaient à cheval pour échapper à nos hommes ont été tués le jour de la défense ?
— Je ne le savais pas, dit lentement Marine.
Ils achevaient de descendre ; ils s’arrêtèrent sur les dernières marches et regardèrent autour d’eux. Les pluies avaient lavé depuis longtemps les taches de sang ; le bruit léger des flots du Loir se faisait entendre tout près.
— Marine, dit tout à coup Louis Breuil, je crois que j’ai eu tort de ne pas revenir ici quand la guerre a été déclarée.
La jeune femme pressa son bras silencieusement contre celui de son mari. Il la regardait anxieux, attendant une réponse. Elle leva les yeux vers lui.
— La vie est longue, dit-elle ; on peut réparer.
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